Imaginez un haut responsable de la justice d’un pays membre de l’Union européenne qui, du jour au lendemain, préfère fuir vers un pays voisin plutôt que de répondre aux convocations des juges de son propre pays. Cette scène, digne d’un thriller politique, est pourtant devenue réalité en ce début d’année 2026.
Le personnage central de cette affaire n’est pas n’importe qui : il s’agit d’un ancien ministre de la Justice, longtemps considéré comme l’un des hommes les plus puissants de Pologne sous le règne du parti Droit et Justice. Aujourd’hui, il affirme avoir reçu l’asile politique… en Hongrie.
Une fuite qui secoue Varsovie et Bruxelles
Cette annonce, faite publiquement sur les réseaux sociaux, a immédiatement provoqué une onde de choc dans les capitales européennes. Elle cristallise à elle seule les profondes divisions idéologiques qui traversent aujourd’hui l’Union européenne, entre pays dits « illibéraux » et gouvernements pro-européens.
Qui est vraiment cet ancien ministre ?
Âgé de 55 ans, l’homme était jusqu’à récemment une figure centrale du paysage politique polonais. Ministre de la Justice et procureur général pendant la majeure partie des années 2015-2023, il a été l’architecte en chef des réformes judiciaires les plus controversées de l’ère Droit et Justice.
Ces réformes ont valu à la Pologne de multiples procédures d’infraction de la part de la Commission européenne, des condamnations répétées de la Cour de justice de l’Union européenne et la suspension de plusieurs milliards d’euros de fonds européens.
Malgré ces pressions internationales, l’ancien ministre est resté inflexible, défendant bec et ongles ce qu’il présentait comme une nécessaire « dépollinisation » de la justice polonaise.
Les accusations qui pèsent sur lui
Aujourd’hui, les autorités judiciaires polonaises lui reprochent plusieurs infractions graves : abus de pouvoir, association de malfaiteurs, mais aussi des faits de détournement de fonds publics.
L’un des dossiers les plus sensibles concerne l’utilisation présumée d’un fonds spécial destiné à soutenir les victimes d’infractions pénales. Selon les enquêteurs actuels, cet argent aurait servi à des fins politiques et aurait notamment permis le financement illégal de l’achat du logiciel espion Pegasus.
« Il s’agit de l’un des plus graves scandales de corruption politique de l’histoire récente de la Pologne. »
Déclaration d’un membre du gouvernement actuel
Si les faits sont établis, la peine encourue pourrait atteindre 25 années de prison. Un horizon judiciaire particulièrement lourd, surtout pour un homme qui suit actuellement un traitement contre un cancer.
Novembre 2025 : la levée d’immunité
Le tournant décisif intervient en novembre 2025. Les députés polonais, à une majorité confortable, votent la levée de l’immunité parlementaire de l’ancien ministre et autorisent son placement en détention provisoire.
Face à cette perspective, l’intéressé choisit de ne pas se présenter aux convocations judiciaires. Il invoque alors une persécution politique orchestrée selon lui par le pouvoir en place depuis fin 2023.
Hongrie : la terre d’asile inattendue
C’est dans ce contexte extrêmement tendu qu’il décide de trouver refuge à Budapest. Dans une longue publication diffusée sur les réseaux sociaux, il annonce avoir obtenu l’asile politique de la part des autorités hongroises.
Son épouse, qui ne fait l’objet d’aucune poursuite, aurait également bénéficié de cette protection. L’avocat du couple a confirmé l’information sur son compte personnel.
Il n’est d’ailleurs pas le premier à bénéficier de ce type de protection en Hongrie. Quelques mois plus tôt, l’un de ses anciens collaborateurs, poursuivi pour des faits similaires, avait déjà obtenu le statut de réfugié politique à Budapest.
Un mécanisme d’asile intra-européen ?
Officiellement, le droit de l’Union européenne ne prévoit pas l’octroi d’asile politique entre États membres. Le principe de base est clair : tous les pays de l’UE sont considérés comme des pays d’origine sûrs les uns pour les autres.
Ce principe souffre toutefois de quelques exceptions théoriques, notamment en cas de dérogation grave et répétée aux obligations en matière de droits humains et de libertés fondamentales.
C’est précisément sur ce fondement juridique que Budapest justifie sa décision. Le ministre hongrois des Affaires étrangères a ainsi déclaré que la démocratie et l’État de droit étaient « en crise et menacés » en Pologne.
« Plusieurs personnes victimes de persécution politique en Pologne ont obtenu l’asile ou le statut de réfugié chez nous. »
Chef de la diplomatie hongroise
Réactions polonaises : colère et consternation
Du côté polonais, l’annonce est accueillie avec une très vive hostilité. Un membre du gouvernement actuel n’a pas mâché ses mots :
« Un ancien ministre de la Justice qui se soustrait à ses responsabilités en fuyant chez l’ami de Poutine… C’est pathétique. »
Le gouvernement de centre actuel accuse régulièrement l’opposition nationaliste d’avoir maintenu des liens privilégiés avec Moscou, même après l’invasion de l’Ukraine.
Le bras de fer institutionnel continue
Cette affaire s’inscrit dans un contexte politique polonais toujours extrêmement polarisé. Depuis décembre 2023, le gouvernement pro-européen tente de démanteler progressivement les réformes judiciaires mises en place par le précédent pouvoir.
Mais la tâche s’avère extrêmement difficile. Le président de la République, élu en juin 2025 avec le soutien du parti Droit et Justice, oppose son veto à quasiment toutes les initiatives législatives visant à revenir sur ces changements controversés.
On assiste donc à une véritable cohabitation conflictuelle entre un gouvernement de centre et un chef de l’État nationaliste, créant une paralysie institutionnelle partielle.
Pegasus au cœur du scandale
Parmi les nombreux dossiers judiciaires qui visent l’ancien ministre et ses collaborateurs, l’utilisation présumée du logiciel espion Pegasus occupe une place à part.
Ce logiciel, développé par l’entreprise israélienne NSO Group, permet d’infiltrer à distance les téléphones portables et d’en extraire l’intégralité des données sans que l’utilisateur s’en rende compte.
Selon les enquêteurs actuels, plusieurs opposants politiques, juges, avocats, journalistes et même des membres du clergé catholique auraient été placés sous surveillance grâce à cet outil pendant les années Droit et Justice.
L’ancien ministre a toujours nié ces accusations, affirmant que l’achat et l’utilisation du logiciel étaient parfaitement légaux et justifiés par la lutte contre la criminalité organisée.
Une crise de confiance européenne
Au-delà du cas individuel, cette affaire pose une question fondamentale pour l’avenir de l’Union européenne : que faire lorsque deux États membres s’accusent mutuellement d’avoir rompu avec les valeurs fondamentales de l’Union ?
La Pologne actuelle accuse la Hongrie de soutenir des personnes recherchées pour corruption. La Hongrie rétorque que la Pologne est en train d’instaurer une « dictature » judiciaire contre ses opposants politiques.
Dans ce climat de défiance réciproque, le mécanisme européen de protection de l’État de droit semble atteindre ses limites.
Quelles conséquences à moyen terme ?
Plusieurs analystes estiment que cette affaire pourrait avoir des répercussions importantes :
- Accentuation de la fracture entre le groupe de Visegrád et les institutions européennes
- Difficultés accrues pour la Pologne dans ses négociations sur le déblocage des fonds européens
- Renforcement de la solidarité entre les gouvernements hongrois et les forces nationalistes polonaises dans l’opposition
- Possible saisine de la Cour de justice de l’Union européenne sur la question de la compatibilité de cet « asile » avec le droit européen
- Nouvelle dégradation de l’image de la Pologne à l’international
Une chose est sûre : l’épisode est loin d’être terminé. Il pourrait même constituer l’un des chapitres les plus spectaculaires de la guerre politique que se livrent, depuis plusieurs années, les forces progressistes et nationalistes au sein de l’Europe centrale.
Conclusion : l’Europe face à ses contradictions
L’histoire de cet ex-ministre réfugié à Budapest est bien plus qu’une simple affaire judiciaire. Elle révèle les fractures profondes qui traversent l’Union européenne, entre souveraineté nationale et respect des valeurs communes, entre démocratie libérale et démocratie illibérale, entre passé communiste et avenir européen.
Dans ce contexte, la question n’est peut-être plus de savoir qui a raison ou tort dans cette affaire précise, mais plutôt : jusqu’où l’Union peut-elle tolérer que ses propres membres se considèrent mutuellement comme des régimes autoritaires ?
La réponse à cette question déterminera sans doute, dans les années à venir, la capacité réelle de l’Union européenne à survivre en tant que communauté de valeurs et non seulement comme marché commun élargi.
En attendant, l’ancien tout-puissant ministre de la Justice polonais vit désormais à Budapest, protégé par le gouvernement de Viktor Orbán, tandis que la justice de son pays continue de réclamer sa comparution. Un symbole fort, peut-être le plus parlant de ces dernières années, des divisions qui minent le projet européen de l’intérieur.









