Imaginez un homme cultivé, charismatique, qui parcourt le monde pendant plus d’un demi-siècle en se présentant comme un guide bienveillant pour des adolescents en quête de savoir. Derrière ce masque d’intellectuel généreux se cacherait l’un des profils les plus glaçants que la justice française ait eu à instruire ces dernières années.
En février 2024, un septuagénaire est placé en détention provisoire. Rapidement libéré sous contrôle judiciaire strict, il viole à nouveau ces obligations et retourne en prison en avril 2025. Aujourd’hui, la justice lance un appel solennel à toutes les personnes qui auraient croisé son chemin.
Un parcours mondial sous couvert d’enseignement
L’individu mis en cause est soupçonné d’avoir commis des viols et agressions sexuelles aggravés sur 89 mineurs entre 1967 et 2022, soit sur une période de 55 ans. Les faits se seraient déroulés dans au moins dix pays différents, sur trois continents.
France bien sûr, mais aussi Allemagne, Suisse, Maroc, Niger, Algérie, Philippines, Inde, Colombie et Nouvelle-Calédonie. À chaque fois le même schéma : l’homme s’installe, propose du soutien scolaire, des cours particuliers, et tisse un lien particulier avec des adolescents âgés de 13 à 17 ans.
Une méthode basée sur la séduction intellectuelle
Selon les enquêteurs, jamais il n’aurait eu recours à la violence physique. La contrainte était d’une autre nature, bien plus insidieuse : une emprise morale et intellectuelle extrêmement puissante.
Il se présentait comme un mentor, presque un philosophe antique guidant de jeunes disciples. Il parlait de culture grecque, d’éducation à l’antique, d’éphèbes formés par des sages. Cette rhétorique savante servait, selon les magistrats, à légitimer des relations qu’il qualifiait lui-même de « rapports sexuels » avec des mineurs.
« Il n’y a jamais eu de violence commise. On est vraiment sur des contraintes morales. »
Officier de gendarmerie en charge de l’enquête
Cette phrase résume tragiquement la singularité du dossier : des actes d’une extrême gravité commis sans brutalité apparente, mais grâce à une manipulation psychologique patiemment construite.
La découverte des aveux écrits
L’affaire a démarré de manière inattendue. Un neveu, intrigué par certains aspects de la vie privée de son oncle, tombe sur une clé USB contenant des dizaines de pages manuscrites numérisées. L’homme y consignait méthodiquement les prénoms, âges, lieux et dates de ses rencontres avec des adolescents.
Ces écrits, extrêmement détaillés, ont servi de point de départ à l’enquête. Ils ont permis d’identifier un nombre effarant de victimes potentielles : 89 jeunes garçons, dans des contextes et des pays très différents.
Les enquêteurs ont déjà entendu environ 150 personnes. Pourtant, seules deux d’entre elles ont pour l’instant décidé de se constituer partie civile. Ce chiffre très faible intrigue et inquiète à la fois.
L’ambivalence des victimes face à l’emprise
Comment expliquer qu’après tant d’années, si peu de victimes acceptent de témoigner officiellement ? Les enquêteurs parlent d’une « ambivalence » profonde, phénomène classique dans les dossiers d’emprise prolongée.
Certaines victimes gardent encore aujourd’hui une forme d’admiration intellectuelle pour leur ancien « mentor ». D’autres ressentent de la honte, de la culpabilité, ou simplement la peur de rouvrir une page douloureuse qu’elles avaient tenté d’enfouir.
C’est précisément pour tenter de briser ce silence que la justice a choisi de rendre public le nom du suspect et de lancer cet appel national et international à témoins.
Deux homicides reconnus par le suspect
Mais le dossier ne s’arrête pas aux infractions sexuelles. Au cours de ses auditions, l’homme a également reconnu avoir mis fin à la vie de deux membres de sa famille.
Dans les années 1970, il aurait étouffé sa mère malade en phase terminale avec un coussin. Deux décennies plus tard, dans les années 1990, il aurait procédé de la même manière avec sa tante de 92 ans, parce qu’elle le suppliait de ne pas repartir en voyage.
Il justifierait ces actes par une forme de « compassion » : il aurait souhaité qu’on agisse de même pour lui s’il se trouvait un jour en fin de vie et souffrant. Une enquête distincte est ouverte pour ces deux faits.
Le compte à rebours de la prescription
Le procureur l’a dit clairement : le temps presse. L’âge avancé du mis en cause est un facteur. Mais surtout, les règles de prescription évoluent au fil des décennies.
Pour les crimes sexuels sur mineurs, le délai est actuellement de trente ans après la majorité de la victime (depuis la loi de 2018). Avant cela, il était de vingt ans. Conséquence : les faits commis avant 1993 risquent d’être définitivement prescrits dès 2026.
« Si des victimes souhaitent se manifester, qu’elles le fassent maintenant, parce qu’il faudra, dans l’année 2026, clôturer cette information judiciaire », a insisté le magistrat.
Un « cas d’école de sérialité »
Les enquêteurs qualifient ce dossier de « cas d’école ». Un individu qui agit sur une période exceptionnellement longue, dans des contextes géographiques très variés, sans jamais employer la violence physique, mais en construisant une emprise quasi-totale sur ses victimes.
Le profil rappelle certains grands prédateurs sexuels internationaux qui ont pu sévir pendant des décennies avant d’être arrêtés : utilisation de la mobilité, métier ou statut facilitant le contact avec des mineurs, absence de violence apparente, manipulation psychologique poussée.
Pourquoi rendre le nom public ?
Habituellement, la justice française reste très prudente avant de communiquer l’identité d’une personne mise en examen. Ici, le choix a été assumé et argumenté.
« L’objectif est de permettre à d’éventuelles victimes de se manifester », a expliqué le procureur. Face à l’impossibilité d’identifier toutes les personnes citées dans les écrits du suspect (certains prénoms datent de plus de quarante ans), seule une large diffusion pouvait permettre de faire émerger de nouveaux témoignages.
Que faire si vous vous reconnaissez ?
Les autorités invitent toute personne qui pense avoir été victime ou témoin à contacter la section de recherches de Grenoble ou le procureur de la République. Un numéro dédié a été mis en place pour recueillir les appels.
Il est rappelé que les victimes d’infractions sexuelles peuvent bénéficier d’un accompagnement psychologique et juridique gratuit, et que les associations spécialisées restent mobilisées pour les écouter et les soutenir.
Un miroir troublant de la société
Au-delà des faits eux-mêmes, ce dossier pose des questions profondes. Comment un homme a-t-il pu agir aussi longtemps sans être inquiété ? Pourquoi tant de victimes restent-elles silencieuses des décennies plus tard ?
La confiance aveugle accordée aux figures d’autorité intellectuelle ou éducative, la difficulté à nommer l’abus quand il est enveloppé de discours savant, la honte persistante, le poids du secret : tous ces éléments se retrouvent ici condensés.
Ce qui frappe aussi, c’est la longévité du parcours délinquant. 55 ans. Peu d’affaires présentent une telle continuité temporelle. Cela signifie que plusieurs générations de mineurs ont pu croiser cet homme sans que personne ne fasse jamais le lien.
Vers une clôture judiciaire en 2026 ?
L’information judiciaire doit théoriquement être close dans le courant de l’année 2026. Cela laisse donc une fenêtre relativement courte pour recueillir de nouveaux témoignages et permettre à d’autres victimes de se reconnaître et de s’exprimer.
Pour beaucoup d’observateurs, cette affaire est aussi un rappel brutal : les prédateurs les plus dangereux ne sont pas toujours ceux qui utilisent la force brute. Parfois, les mots, la culture, le charisme et la patience suffisent à construire une prison invisible dont les victimes peinent à s’échapper, même des décennies plus tard.
Le dossier continue d’évoluer. Chaque nouveau témoignage peut encore changer la compréhension globale des faits. Et peut-être permettre à certaines victimes de trouver enfin une forme de justice et de reconnaissance.
En attendant, l’appel reste lancé. Sans limite de frontière. Sans limite d’âge. Tant que la prescription n’a pas encore tout emporté.
Important : Si vous pensez être concerné ou connaître quelqu’un qui pourrait l’être, n’hésitez pas à contacter les services compétents. Des dispositifs d’écoute anonyme et gratuite existent dans de nombreux pays.
Le silence a déjà trop duré.









