Imaginez un instant : après plus de trois ans de silence quasi-total, les téléphones des capitales européennes pourraient à nouveau sonner en direction du Kremlin. Une perspective qui semblait impensable il y a encore quelques mois, et qui pourtant prend forme aujourd’hui sous nos yeux.
Le vent géopolitique a tourné. Avec l’arrivée d’une nouvelle administration américaine prête à négocier directement avec Moscou, le Vieux Continent ressent soudain l’urgence de ne pas rester simple spectateur. L’Europe veut reprendre la parole. Mais à quel prix, et surtout : qui portera cette voix ?
L’Europe refuse de rester à l’écart des discussions
Depuis plusieurs semaines, une idée fait son chemin chez plusieurs dirigeants européens : il est temps de reparler à Vladimir Poutine. Pas par sympathie, ni par naïveté, mais par pur réalisme stratégique.
La raison est simple. Lorsque la principale puissance mondiale décide de discuter bilatéralement avec la Russie, les Européens risquent de se retrouver relégués au rang de simples spectateurs. Pire : d’être considérés comme une simple variable d’ajustement dans un éventuel grand bargain russo-américain.
Pour beaucoup, cette situation est inacceptable. L’Europe, qui a payé le prix le plus lourd de la guerre en Ukraine – en termes économiques, énergétiques et humains – ne peut pas se permettre de rester muette au moment où l’avenir du continent se dessine peut-être loin de Bruxelles.
Le déclencheur français
C’est Emmanuel Macron qui, le premier, a brisé le tabou. Juste avant les fêtes de fin d’année, depuis Bruxelles, il a affirmé qu’il serait bientôt « utile » aux Européens de reparler directement à Vladimir Poutine.
Le message était clair : l’Europe doit retrouver une voix autonome dans le dialogue avec la Russie. Le président français n’a jamais totalement coupé les ponts avec son homologue russe, même si les contacts étaient devenus rares et très encadrés depuis février 2022.
Aujourd’hui, il se positionne en homme de la continuité et de la responsabilité : celui qui connaît le mieux le dirigeant russe parmi les grands leaders européens et qui peut donc servir de point d’entrée privilégié.
« Le moment est venu où l’Europe devrait parler aussi avec la Russie. »
Cette phrase prononcée par la Première ministre italienne Giorgia Meloni quelques jours plus tard n’est pas anodine. Elle marque une convergence inattendue entre Paris et Rome sur un sujet aussi sensible.
Un large consensus discret
Le mouvement ne se limite pas à ces deux capitales. Plusieurs sources diplomatiques confirment que la question d’un retour au dialogue avec Moscou est désormais discutée, parfois à voix basse, entre plusieurs dirigeants du continent.
L’argument le plus fréquemment avancé est d’une simplicité désarmante : si l’on veut négocier, il faudra bien, à un moment ou à un autre, parler à l’autre partie. Et l’autre partie, c’est Vladimir Poutine.
Une ancienne ambassadrice française résume parfaitement la pensée qui gagne du terrain :
« Dès lors qu’on voit bien qu’on ne prend pas le chemin d’une victoire militaire de l’Ukraine sur la Russie, il faut négocier. Et si on négocie, il paraît aberrant de ne pas parler à Poutine. »
La formule est brutale, mais difficilement contestable sur le plan de la realpolitik.
Le piège du cavalier seul
Si le principe d’un dialogue semble faire consensus, la forme qu’il doit prendre divise profondément.
Paris défend naturellement l’idée que son président est le mieux placé pour initier ce contact. Neuf années au pouvoir, une longue expérience de dialogue (parfois controversée) avec Vladimir Poutine, et une disponibilité publiquement exprimée par le Kremlin : les arguments ne manquent pas.
Mais cette posture suscite aussi des crispations. Plusieurs capitales rappellent que, pendant la guerre, les initiatives solitaires de certains dirigeants n’ont pas toujours servi les intérêts collectifs européens.
Un diplomate européen résume l’état d’esprit qui prévaut dans plusieurs chancelleries :
« Durant ces années de guerre, nous avons vu comment, au niveau européen, les contacts directs établis à titre individuel par certains dirigeants n’ont pas été déterminants pour les intérêts européens. »
Vers un triumvirat européen ?
Pour éviter les dérapages et les suspicions, une hypothèse circule avec insistance à Paris : organiser un appel conjoint entre Emmanuel Macron, le nouveau chancelier allemand Friedrich Merz, et le Premier ministre britannique Keir Starmer.
Ce trio, déjà surnommé « l’E3 » dans les cercles diplomatiques, pourrait devenir le fer de lance d’une diplomatie européenne renouvelée. Il présente plusieurs avantages :
- Réintégrer le Royaume-Uni dans les discussions stratégiques majeures malgré le Brexit
- Associer l’Allemagne, poids lourd économique et traditionnel pilier de la construction européenne
- Profiter de la légitimité et de l’expérience française sur le dossier russe
Certains à Paris vont même jusqu’à présenter ce format comme une sorte de « conseil de sécurité européen » informel, capable d’évoluer en fonction des sujets.
L’appel à l’unité de Giorgia Meloni
Mais cette perspective ne fait pas l’unanimité. Giorgia Meloni, notamment, met en garde contre le risque de « formats » multiples qui dilueraient la voix européenne.
La Première ministre italienne plaide pour une solution plus intégrée : la désignation d’un envoyé spécial européen chargé de parler d’une seule voix avec Moscou sur le dossier ukrainien.
Dans son entourage, on n’hésite même pas à citer un nom qui ferait consensus sur le continent : Mario Draghi. L’ancien président de la Banque centrale européenne, puis président du Conseil italien, bénéficie d’une aura exceptionnelle dans presque toutes les capitales européennes.
Les prochains mois seront décisifs
Pour l’instant, personne ne s’avance sur un calendrier précis. À Paris, on parle d’une préparation minutieuse qui pourrait prendre « plusieurs semaines, voire plusieurs mois ».
La prudence est de mise. Toute initiative mal calibrée pourrait être interprétée comme un signe de faiblesse ou, au contraire, comme une tentative hégémonique de certains États membres.
Pourtant, le mouvement semble lancé. L’Europe a compris qu’elle ne pouvait plus se contenter d’accompagner les négociations, elle doit en être partie prenante. Reste à savoir si elle saura parler d’une seule voix… ou si les vieilles rivalités nationales reprendront le dessus.
Dans cette partie d’échecs géopolitique, les prochains coups s’annoncent déterminants. L’Europe saura-t-elle retrouver son autonomie stratégique face à Moscou et Washington ? Ou restera-t-elle, une fois encore, coincée entre deux géants qui décident sans elle de son avenir ?
Les semaines à venir apporteront sans doute des éléments de réponse. En attendant, le simple fait que la question soit posée aussi ouvertement constitue déjà un tournant majeur dans la diplomatie européenne.
À suivre de très près.
Ce qui est certain, c’est que le paysage diplomatique européen est en train de changer rapidement. Les certitudes d’hier ne sont plus celles d’aujourd’hui. Et dans ce nouveau jeu d’équilibre des puissances, l’Europe cherche désespérément sa place.
Espérons qu’elle la trouve avant qu’il ne soit trop tard.









