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Étrangers dans les Prisons Ukrainiennes : Destins Brisés pour Moscou

Dans une prison ukrainienne isolée, des Égyptiens, Chinois, Africains et Italiens partagent leur cellule après avoir combattu pour Moscou. Promesses d’argent, d’idéologie ou chantage : leurs récits glaçants laissent entrevoir un sort incertain…

Imaginez-vous enfermé dans une cellule austère, loin de votre pays, entouré d’hommes venus des horizons les plus divers : un Togolais qui rêvait de devenir neurochirurgien, un pizzaiolo italien fuyant la misère, un Sri-Lankais espérant échapper à la crise économique de son île. Tous partagent le même uniforme bleu indigo, la même attente interminable et la même incertitude : celle d’un échange de prisonniers qui tarde à venir. Cette réalité n’est pas une fiction, mais le quotidien d’une prison située dans l’ouest de l’Ukraine, où des centaines d’étrangers capturés sur le front après avoir combattu aux côtés des forces russes purgent une peine sans jugement.

Au cœur d’une prison hors norme

Le bâtiment, hérité de l’époque soviétique, respire encore l’austérité d’un autre temps. Murs blancs, sol beige, lucarnes étroites par lesquelles passent les rares effets personnels distribués aux nouveaux arrivants : une chemise, un pantalon, une veste, le tout dans ce bleu caractéristique qui uniformise les détenus. Pas de luxe, pas de superflu. Juste l’essentiel pour survivre en attendant un hypothétique retour à la liberté.

Chaque matin, le cri « Rassemblement ! » déchire le silence. Les escaliers se remplissent alors d’hommes aux visages marqués par la guerre, aux origines les plus inattendues. Égyptiens, Chinois, Camerounais, Nigérians, Ouzbeks, Sri-Lankais… Une véritable mosaïque humaine réunie par un même destin : avoir pris les armes pour Moscou, avant d’être capturés par les forces ukrainiennes.

Ici, aucun procès n’a eu lieu. Aucun verdict n’a été prononcé. Les détenus se trouvent dans une sorte de limbes juridiques, suspendus à l’espoir fragile d’un échange de prisonniers – le seul sujet sur lequel Russes et Ukrainiens parviennent encore à coopérer depuis le début du conflit en 2022.

Combattre « pour la liberté »

Parmi ces hommes, certains affirment avoir rejoint les rangs russes par conviction. C’est le cas d’Éric, un Togolais d’une trentaine d’années. Ce jeune médecin originaire de Lomé rêvait de se spécialiser en neurochirurgie. Le Canada était trop onéreux, la France l’a refusé. Il s’est alors tourné vers la Russie, où une université proposait une formation abordable et, surtout, la promesse d’un passeport après un service militaire.

« J’ai eu le tuyau sur les réseaux sociaux », explique-t-il. Les offres russes inondent effectivement les plateformes africaines francophones : salaires attractifs, signature de contrat juteuse, naturalisation accélérée. Pour beaucoup, c’est une porte de sortie face à la précarité.

Je ne connais pas vraiment l’histoire entre les deux pays, mais je voulais combattre pour la liberté des russophones.

Un détenu togolais

Éric et son codétenu nigérian répètent ce narratif : ils ont pris les armes « pour la liberté ». Pourtant, quand on creuse un peu, l’argument vacille. Éric admet ne pas maîtriser l’histoire du conflit. Ce qui l’a poussé à partir, c’est avant tout l’espoir d’un avenir meilleur, d’une carrière médicale et d’une citoyenneté russe.

Attirés par la promesse d’un emploi

D’autres détenus racontent une version différente. Ils n’étaient pas là pour combattre, mais pour travailler. Giuseppe, pizzaiolo italien, vivait depuis huit ans en Russie avec sa compagne. En Campanie, les prix avaient explosé et son salaire ne suffisait plus. Une publicité télévisée lui a promis un poste de cuisinier dans l’armée russe. Il pensait préparer des repas, pas tenir un fusil.

Un obus a mis fin à cette illusion. Il a perdu quatre orteils et sa liberté. Aujourd’hui, il espère retourner en Russie auprès de sa femme. Il refuse de croire que son choix était une erreur.

Wediwela, venu du Sri Lanka, partage un sentiment similaire. La crise économique et politique qui frappe son pays a poussé des milliers de jeunes à chercher du travail à l’étranger. Il pensait trouver un emploi stable. Il a fini sur le front. Dans son petit carnet noir, il écrit sa désillusion :

Si mon pays m’avait offert un bon cadre de vie, je n’aurais pas eu à entreprendre un tel voyage.

Un détenu sri-lankais

Sous la contrainte et la menace

Mais tous n’ont pas choisi librement. Aziz, un Ouzbek, raconte avoir été victime d’un piège tendu par la police russe. Accusé à tort de trafic de drogue, on lui a laissé le choix : dix-huit ans de prison ou signer un contrat militaire. Il a choisi la seconde option, pensant devenir chauffeur. Il n’a jamais touché un centime.

Pour échapper aux combats, il a tenté de se blesser en marchant sur des mines antipersonnel – ces « pétales » qui jonchent le front. Sans succès. Il a finalement préféré se rendre. Devant un drone ukrainien, il a levé les bras et indiqué les positions russes sur une carte. Un geste désespéré pour sauver sa vie.

Sa peur est palpable : il refuse tout échange, craignant des représailles en cas de retour en Russie.

Une attente interminable

Dans cette prison, le temps semble suspendu. Les journées s’étirent entre le réfectoire où l’on mange en silence, les ateliers où certains confectionnent des chaises contre une maigre rémunération, et la promenade dans la cour où les détenus rasés et en uniforme bleu déambulent sans but.

Certains gardent espoir grâce au plan de paix évoqué par les États-Unis, qui inclut la libération totale des prisonniers. D’autres, comme Wediwela, sombrent dans le désespoir. Dans son journal, il écrit des mots glaçants :

À quoi bon vivre une vie qui ressemble déjà à la mort ? Pendez-moi, tuez-moi ! J’y suis prêt.

Un détenu sri-lankais

Selon les estimations, environ 7 % des prisonniers de guerre détenus par l’Ukraine sont des étrangers originaires d’une quarantaine de pays. La Russie aurait peu d’intérêt à les récupérer, leurs pays d’origine non plus. Beaucoup risquent donc de rester captifs des mois, voire des années.

Un miroir des fractures mondiales

Ces hommes ne sont pas seulement des prisonniers. Ils incarnent les déséquilibres économiques et politiques qui poussent des milliers de personnes à tout quitter. La pauvreté au Sri Lanka, le manque d’opportunités en Afrique subsaharienne, la quête d’un avenir meilleur en Italie rurale : tous ces facteurs convergent vers un même point, le front ukrainien.

La propagande russe, les promesses salariales mirobolantes, les chantages policiers, les rêves de naturalisation : autant d’éléments qui transforment des civils en combattants, puis en captifs. Leur histoire n’est pas seulement celle d’un conflit armé. C’est aussi le reflet d’un monde où la survie pousse parfois à des choix extrêmes.

Dans cette prison de l’ouest ukrainien, loin des caméras et des grands titres, des dizaines d’hommes attendent. Certains rient encore en évoquant leurs familles, d’autres fixent le vide. Tous portent en eux la même question : combien de temps faudra-t-il encore attendre avant que leur destin bascule à nouveau ?

Leurs voix, discrètes mais poignantes, rappellent que derrière chaque uniforme, chaque cicatrice, se cache un parcours individuel, une décision prise dans l’urgence, un espoir qui s’effrite jour après jour. Et pendant ce temps, le silence de la prison continue d’envelopper ces destins croisés, suspendus à un échange qui tarde à venir.

Le conflit russo-ukrainien ne se résume pas aux chars, aux drones et aux tranchées. Il engloutit aussi des vies venues d’ailleurs, des vies qui n’auraient jamais dû se trouver là. Et tant que la guerre durera, ces hommes continueront d’attendre, prisonniers d’un choix qu’ils n’ont parfois pas vraiment fait.

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