Imaginez un instant : une machine planétaire, accessible à tous, impossible à arrêter, sur laquelle s’exécutent des applications financières, des systèmes d’identité, des organisations autonomes… et qui continue de tourner même si ses créateurs disparaissent du jour au lendemain. Ce rêve un peu fou, c’est celui d’Ethereum depuis sa genèse en 2014. Mais en ce début 2026, la question n’est plus de savoir si ce rêve est techniquement possible. Elle est beaucoup plus inconfortable : allons-nous vraiment le réaliser ?
Un 2025 techniquement triomphant… mais insuffisant
L’année 2025 restera dans les annales comme celle où Ethereum a enfin commencé à ressembler à une infrastructure mature. Les goulets d’étranglement historiques ont largement reculé. La capacité du réseau a bondi, les coûts d’utilisation ont dégringolé sur la plupart des rollups, et même faire tourner un nœud complet est devenu envisageable pour un particulier motivé disposant d’un ordinateur relativement standard.
Ces avancées ne sont pas des détails techniques pour initiés. Elles changent concrètement la donne : un protocole qui devient plus rapide, plus stable et plus accessible pose les bases d’une adoption massive future. Pourtant, le principal architecte de cette évolution ne célèbre pas. Au contraire, il sonne l’alerte.
La mise en garde de Vitalik Buterin
Dans une publication très attendue en ce début d’année, Vitalik Buterin rappelle avec force que tous ces progrès techniques n’ont de sens que s’ils servent la vision originelle : faire d’Ethereum le socle d’un monde ordinateur véritablement décentralisé, résistant à la censure et à la capture.
« Les améliorations de 2025 ne sont qu’un moyen. Le but reste de construire des applications walkaway-proof, sur un réseau lui-même walkaway-proof. »
Cette notion de « walkaway test » (test de l’abandon) est au cœur de sa réflexion. Un système passe le test lorsqu’il continue de fonctionner normalement même si tous les membres fondateurs, développeurs principaux, investisseurs historiques et entreprises majeures qui le soutenaient décident subitement de partir.
Pourquoi ce test est si difficile à passer
Sur le papier, la blockchain de couche 1 d’Ethereum est déjà très robuste. Des milliers de nœuds répartis dans plus de 120 pays, un mécanisme de consensus qui ne dépend d’aucune autorité centrale, des mises à jour réalisées par consensus communautaire… La base est solide.
Mais dès qu’on monte d’un cran, vers les applications, la réalité devient beaucoup plus nuancée. Combien de dApps parmi les plus utilisées aujourd’hui dépendent encore :
- d’un site web hébergé sur AWS ?
- d’une interface front-end maintenue par une seule équipe ?
- d’un service d’indexation centralisé pour retrouver rapidement les données ?
- d’oracles ou de ponts dont la sécurité repose sur un petit nombre d’acteurs ?
Autant de points de fragilité qui font que, dans les faits, beaucoup d’utilisateurs ne pourraient plus interagir avec leur argent ou leurs actifs numériques si certaines entreprises ou certaines personnes décidaient d’arrêter le service.
La tentation du « meta » de court terme
Face à la concurrence effrénée des chaînes rapides et peu chères, une partie de l’écosystème Ethereum a parfois cédé à la facilité : courir après le « meta » du moment. Meme coins politiques, campagnes d’airdrop massives à faible valeur ajoutée, farming intensif de points sur des protocoles spéculatifs… Ces phénomènes font grimper les métriques d’activité, mais ne construisent pas de valeur durable.
Vitalik ne mâche pas ses mots : selon lui, ces stratégies diluent l’identité profonde du réseau et risquent de transformer Ethereum en une simple « chaîne à hype » parmi d’autres, perdant ainsi ce qui fait sa singularité.
Deux exigences contradictoires ?
Le défi ultime qu’il pose est le suivant : Ethereum doit réussir à être simultanément
- extrêmement scalable (des dizaines voire centaines de milliers de transactions par seconde à terme)
- et réellement décentralisé, à tous les niveaux de la pile (couche 1, couche 2, applications, outils d’accès)
La plupart des blockchains ont jusqu’ici choisi : soit elles privilégient la performance (souvent au prix d’une centralisation accrue), soit elles restent ultra-décentralisées mais peinent à accueillir le grand public.
Ethereum est l’un des rares projets à refuser ce choix binaire et à tenter la quadrature du cercle.
Les briques déjà posées pour y parvenir
Heureusement, l’année 2025 a apporté plusieurs outils essentiels :
- des rollups zkEVM matures avec une décentralisation progressive des séquenceurs
- des améliorations majeures sur le client léger et le stateless client
- le renforcement continu de l’écosystème des nœuds communautaires
- des standards (comme ERC-4337 ou Account Abstraction) qui facilitent l’expérience utilisateur sans réintroduire de tiers de confiance
- une meilleure interopérabilité entre les différentes couches 2
Ces briques techniques, bien qu’imparfaites, existent désormais. La question n’est plus « est-ce possible ? » mais bien « allons-nous vraiment les assembler pour créer quelque chose de fondamentalement différent du web traditionnel ? »
Le monde ordinateur face aux géants centralisés
Pourquoi cette quête est-elle si importante ? Parce que le web actuel, malgré ses apparences ouvertes, est de plus en plus verrouillé. Applications en abonnement, comptes impossibles à récupérer sans email ou numéro de téléphone, censure arbitraire, suppression de contenu sans recours, dépendance à quelques fournisseurs cloud…
Ethereum propose une alternative philosophique autant que technique : des applications qui, une fois déployées, deviennent des communs numériques indépendants de toute autorité unique.
Un smart contract bien conçu, associé à une interface décentralisée (IPFS + ENS + wallet sans garde), peut théoriquement tourner pendant des décennies, même si l’équipe qui l’a créé n’existe plus depuis longtemps.
Les prochains chantiers critiques
Pour transformer cette théorie en réalité concrète, plusieurs grands chantiers doivent avancer rapidement :
- Décentraliser réellement les séquenceurs et les proveurs sur les rollups majeurs
- Rendre trivial le fonctionnement d’un nœud complet sur du matériel grand public
- Créer des standards d’interfaces frontales entièrement décentralisées et composables
- Développer des outils d’indexation et de recherche résistants à la censure
- Encourager massivement la construction d’applications financières, sociales et de gouvernance qui passent réellement le walkaway test
C’est un travail de titan, qui demande à la fois des avancées techniques de pointe et un changement culturel profond au sein de la communauté.
Un tournant existentiel pour Ethereum
En ce début 2026, Ethereum se trouve à un carrefour stratégique majeur. D’un côté, la facilité de courir après les mêmes tendances spéculatives que les autres chaînes. De l’autre, la voie beaucoup plus exigeante (et potentiellement beaucoup plus gratifiante) de tenir parole sur la promesse originelle du « world computer ».
Le choix qui sera fait dans les 18 à 36 prochains mois pèsera lourd dans la balance. Soit Ethereum devient progressivement un simple « settlement layer » technique très performant mais sans âme particulière, soit il parvient à incarner cette alternative radicale au web centralisé que beaucoup appellent de leurs vœux depuis des années.
Comme le rappelle Vitalik avec une lucidité presque brutale : les jolies courbes de transactions par seconde ne suffisent pas. Ce qui comptera au final, c’est le nombre d’applications importantes qui pourront continuer de vivre et de servir leurs utilisateurs… même si tout le monde autour d’elles a disparu.
Et ça, c’est une tout autre histoire.
À suivre attentivement en 2026.









