Imaginez un instant une ancienne route de la soie réinventée au XXIe siècle, non plus pour les caravanes de chameaux, mais pour des pipelines, des autoroutes et des lignes ferroviaires ultra-modernes. Une voie qui traverse des montagnes escarpées et des vallées disputées depuis des décennies. Aujourd’hui, cette vision semble devenir réalité au cœur du Caucase du Sud, et ce sont les États-Unis qui poussent activement pour sa concrétisation.
Le projet porte un nom qui ne passe pas inaperçu : la « Voie Trump pour la paix et la prospérité internationale », plus connue sous son acronyme anglais TRIPP. Derrière ce label ambitieux se cache une infrastructure de transit qui pourrait profondément remodeler les équilibres économiques et stratégiques entre trois pays voisins aux relations historiquement tendues.
Un projet géopolitique majeur prend forme
Le secrétaire d’État américain a tenu des propos très clairs lors d’une récente rencontre bilatérale. Les États-Unis entendent désormais passer à la vitesse supérieure pour concrétiser ce corridor de transit qui traversera le territoire arménien afin de relier directement l’Azerbaïdjan à son enclave occidentale du Nakhitchevan.
Ce projet n’est pas né hier. Il trouve ses racines dans des décennies de revendications azéries et dans plusieurs tentatives avortées de normalisation entre Erevan et Bakou. Mais l’accord signé à Washington en août marque un tournant décisif : pour la première fois, les deux pays voisins s’engagent formellement sur la création de cette voie de communication extraterritoriale.
Les origines du corridor et son nom symbolique
Le corridor TRIPP répond à une demande ancienne de Bakou : disposer d’un accès terrestre direct et sans entrave vers le Nakhitchevan, cette région autonome azérie coincée entre l’Arménie, l’Iran et la Turquie. Pendant des années, toute circulation entre l’Azerbaïdjan continental et son enclave passait soit par la voie aérienne, soit par le territoire iranien ou turc.
Le choix du nom « Voie Trump » n’est évidemment pas anodin. Il s’agit d’un hommage appuyé à l’administration qui a fortement poussé pour cet accord historique. Le nom complet, « Voie Trump pour la paix et la prospérité internationale », entend projeter une image positive et universaliste du projet.
L’accord TRIPP va vraiment devenir un modèle pour le monde entier, montrant comment on peut s’ouvrir à l’activité économique et à la prospérité sans remettre en cause ni compromettre en aucune façon sa souveraineté et son intégrité territoriale.
Secrétaire d’État américain
Cette phrase résume parfaitement l’argumentaire défendu par Washington : le corridor serait bénéfique pour tous les acteurs sans que quiconque ne perde de souveraineté. Une gageure dans une région où chaque kilomètre carré est chargé d’histoire et de contentieux.
Les garanties de sécurité : un point central du débat
L’un des sujets les plus sensibles concerne évidemment la sécurité de cette voie de transit. Le Premier ministre arménien a tenu à apporter une précision importante : la protection du corridor sera assurée exclusivement par les forces arméniennes, et non par un pays tiers.
Cette déclaration vise clairement à rassurer une population arménienne encore très méfiante vis-à-vis de tout ce qui pourrait ressembler à une présence étrangère permanente sur son sol. Elle répond également aux craintes exprimées depuis longtemps par certains milieux politiques à Erevan selon lesquelles le corridor pourrait devenir une sorte de cheval de Troie pour des influences extérieures.
Pourtant, les États-Unis se sont vu attribuer des « droits de développement » dans le cadre de l’accord. Cette formule assez vague laisse planer de nombreuses interrogations sur la nature exacte de l’implication américaine : supervision technique, investissements directs, présence de conseillers, ou simplement facilitation diplomatique ?
Un contexte régional très chargé
Pour bien comprendre l’importance de ce projet, il faut replacer le corridor dans le contexte plus large du Caucase du Sud. Cette région stratégique est située au carrefour de plusieurs plaques tectoniques géopolitiques : Russie au nord, Turquie à l’ouest, Iran au sud, et bien entendu l’Union européenne et les États-Unis qui cherchent à renforcer leur présence.
Le conflit autour du Haut-Karabakh a longtemps cristallisé les tensions entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Après deux guerres majeures – l’une au début des années 1990 et l’autre en 2020 – suivies d’une offensive éclair azérie en 2023, Bakou a repris le contrôle total de l’ancienne région autonome.
Cet aboutissement militaire a modifié en profondeur la donne régionale. Privée du levier du Karabakh, l’Arménie se retrouve dans une position plus vulnérable dans les négociations. Le corridor apparaît alors comme une concession majeure accordée en échange d’une normalisation espérée et d’une sécurité renforcée aux frontières.
Les intérêts énergétiques au cœur du projet
Derrière les discours sur la paix et la prospérité se cachent des enjeux énergétiques considérables. Le Caucase du Sud constitue l’un des rares corridors terrestres permettant d’acheminer les hydrocarbures de la mer Caspienne vers l’Europe sans passer par le territoire russe.
Les oléoducs et gazoducs existants (Bakou-Tbilissi-Ceyhan, Transanatolien, Transadriatique…) ont déjà prouvé leur importance stratégique. Le corridor TRIPP pourrait potentiellement accueillir de nouvelles infrastructures énergétiques ou renforcer la sécurité des voies existantes.
Pour Washington, renforcer sa présence dans cette zone revient à diversifier les routes d’approvisionnement énergétique européennes et à réduire un peu plus la dépendance au gaz russe – un objectif devenu prioritaire ces dernières années.
L’opposition iranienne : un obstacle majeur ?
Téhéran observe avec la plus grande inquiétude l’évolution de ce dossier. L’Iran partage près de 800 kilomètres de frontière avec l’Azerbaïdjan et craint qu’un corridor direct entre Bakou et le Nakhitchevan ne l’isole davantage du Caucase.
Les autorités iraniennes ont régulièrement répété que toute modification de la configuration frontalière actuelle serait inacceptable. Certains responsables ont même évoqué la possibilité de voir le corridor devenir une « ligne de communication militaire » sous influence étrangère.
Cette opposition farouche constitue sans doute le principal défi à la mise en œuvre du projet. Téhéran dispose de plusieurs leviers : proximité géographique, liens historiques avec certaines communautés azéries, poids régional croissant et capacité de nuisance non négligeable.
Quelles perspectives économiques pour l’Arménie ?
Du côté arménien, les partisans du projet mettent en avant les retombées économiques potentielles. Le corridor pourrait générer des recettes de transit non négligeables, favoriser le développement des infrastructures locales et ouvrir de nouvelles opportunités commerciales.
Certaines estimations – encore très préliminaires – évoquent plusieurs centaines de millions de dollars de revenus annuels une fois le corridor pleinement opérationnel. Pour un pays dont l’économie reste fragile, ces perspectives ne sont pas anodines.
Reste à savoir si ces bénéfices économiques compenseront les risques perçus en termes de sécurité et de souveraineté. Le débat fait rage dans la société arménienne, entre ceux qui y voient une opportunité historique et ceux qui dénoncent une capitulation déguisée.
Un test pour la diplomatie multilatérale au XXIe siècle
Le projet TRIPP dépasse largement le cadre bilatéral arméno-azéri. Il constitue un test grandeur nature pour plusieurs principes de la diplomatie contemporaine : capacité des grandes puissances à imposer des solutions régionales, possibilité de réconcilier des ennemis historiques par l’économie, et viabilité de corridors extraterritoriaux dans un monde de plus en plus fragmenté.
Si le corridor venait à fonctionner correctement pendant plusieurs années, il pourrait devenir un modèle exportable dans d’autres régions du monde marquées par des conflits gelés ou des enclaves territoriales : Chypre, Cachemire, Corée… La liste est longue.
À l’inverse, tout échec ou incident grave pourrait renforcer les thèses des sceptiques qui considèrent que certains contentieux ne peuvent être résolus que par la force ou la partition définitive.
Et maintenant ? Les prochaines étapes attendues
L’administration américaine a clairement indiqué qu’elle passerait désormais à la phase de mise en œuvre. Cela devrait inclure plusieurs chantiers simultanés :
- Négociations techniques sur le tracé exact et le régime juridique du corridor
- Études d’impact environnemental et social
- Planification des investissements nécessaires
- Discussion sur les mécanismes de contrôle et de vérification
- Consultation des populations locales concernées
Chaque étape sera scrutée à la loupe par toutes les capitales régionales et par les médias internationaux. Le moindre faux pas pourrait remettre en cause l’ensemble du processus.
En attendant, le simple fait que les discussions soient passées du stade des principes généraux à celui de la mise en œuvre concrète constitue déjà un progrès significatif par rapport à la situation d’il y a encore quelques années.
Conclusion : entre espoir prudent et vigilance maximale
Le projet de corridor TRIPP incarne à lui seul toute la complexité du Caucase du Sud : une région où se superposent des intérêts économiques majeurs, des mémoires douloureuses, des ambitions géopolitiques contradictoires et des espoirs de normalisation parfois ténus.
Les prochains mois et années seront déterminants. Ils diront si la « Voie Trump » deviendra effectivement un modèle de prospérité partagée ou si elle rejoindra la longue liste des initiatives régionales avortées dans cette partie du monde.
Une chose est sûre : le Caucase du Sud continue de passionner les chancelleries et les observateurs internationaux. Et pour longtemps encore, chaque avancée – même modeste – dans ce dossier continuera de faire l’actualité internationale.
Dans une région où chaque route a une histoire et chaque pont un symbole, le corridor TRIPP pourrait devenir la plus importante artère de paix construite au XXIe siècle… ou le plus récent point de friction. L’histoire est en train de s’écrire sous nos yeux.
Le chemin sera long et semé d’embûches. Mais pour la première fois depuis très longtemps, une voie de communication directe semble réellement envisageable entre des territoires séparés par des décennies de conflit. Et cela, déjà, constitue une petite révolution dans cette partie du monde.









