Imaginez des familles avec des enfants dans les bras, des sacs à dos légers sur les épaules, qui courent dans la poussière d’un désert frontalier. Elles fuient non pas la guerre, mais la simple possibilité qu’un homme soit élu dans quinze jours. C’est exactement ce qui se passe en ce moment entre le Chili et le Pérou.
Un état d’urgence déclenché par anticipation
Le gouvernement péruvien a pris tout le monde de court vendredi soir. Un décret officiel annonce l’état d’urgence pour soixante jours dans la région de Tacna, à la frontière avec le Chili. Objectif : renforcer immédiatement les contrôles et surtout empêcher une arrivée massive de personnes.
Ce qui est exceptionnel, c’est que cette mesure intervient avant même qu’un seul migrant supplémentaire n’ait franchi la ligne en masse. Lima anticipe. Et ce qu’elle anticipe a un nom : José Antonio Kast.
Qui est José Antonio Kast et pourquoi fait-il peur ?
Le candidat ultraconservateur domine les sondages pour le second tour de la présidentielle chilienne du 14 décembre. Face à la candidate de gauche Jeannette Jara, il promet une ligne dure : expulsion rapide de tous les étrangers en situation irrégulière. Et il chiffre : plus de 330 000 personnes, majoritairement vénézuéliennes.
Pour beaucoup de ces familles installées au Chili depuis plusieurs années, l’élection de Kast sonne comme une sentence. Elles préfèrent tenter le Pérou maintenant, tant que la frontière reste théoriquement ouverte, plutôt que d’attendre une expulsion forcée.
« Ils ne veulent pas nous laisser entrer au Pérou… on a peur qu’ils nous expulsent de force »
Un migrant vénézuélien, anonyme, filmé près du poste-frontière
Des militaires déployés dès ce week-end
Le ministre péruvien de l’Intérieur, Vicente Tiburcio, n’a pas perdu de temps. Une première cinquantaine de soldats est déjà en route vers la ligne de Concordia et le poste Chacalluta-Santa Rosa. Une seconde vague de cinquante militaires arrivera début décembre.
Le décret est clair : la police nationale reste en première ligne, mais elle sera désormais appuyée par les forces armées. Un dispositif qui rappelle celui mis en place en avril 2023, quand le Pérou avait déjà militarisé ses frontières face à un flux venu du sud.
Cette fois, le Pérou impose des exigences strictes : passeport en cours de validité ou visa consulaire. Sans cela, impossible d’entrer légalement.
Des images qui font le tour des réseaux
Sur les réseaux sociaux chiliens et péruviens, les vidéos se multiplient. On y voit des files de personnes, parfois plusieurs dizaines, coincées entre les deux postes-frontières. Des mères portent leurs enfants endormis, des pères scrutent l’horizon avec angoisse.
Le gouverneur de la région d’Arica, côté chilien, a publié une vidéo montrant clairement la tension. Côté péruvien, les médias locaux diffusent des plans similaires : des familles entières, sacs à dos, couvertures, qui attendent sous un soleil brûlant.
Le ministre chilien de la Sécurité, Luis Cordero, a reconnu une « concentration de migrants souhaitant quitter le pays ». Il reste toutefois vague sur les chiffres exacts.
Un précédent qui pèse lourd
Ce n’est pas la première fois que la frontière Pérou-Chili devient un point chaud. En avril 2023, le Pérou avait déjà décrété l’état d’urgence pendant deux mois. À l’époque, des centaines de migrants, bloqués par les nouvelles exigences péruviennes, avaient campé plusieurs semaines dans le no man’s land.
Les images d’enfants dormant à même le sol dans le désert avaient fait le tour du monde. Aujourd’hui, beaucoup craignent un bis repetita, en pire.
Pourquoi le Pérou ferme la porte maintenant
Lima ne veut pas devenir la soupape de sécurité du Chili. Le pays héberge déjà plus d’un million de Vénézuéliens et traverse lui-même une crise politique et économique profonde. Accepter une nouvelle vague, même temporaire, est jugé inenvisageable.
Le message est clair : ceux qui n’ont pas les documents requis seront refoulés. Et avec l’armée sur place, le ton est martial.
Et si Kast perdait ?
Paradoxalement, si Jeannette Jara l’emporte le 14 décembre, la pression retombera immédiatement. Les migrants n’auront plus de raison urgente de fuir le Chili. Mais pour l’instant, personne n’ose parier sur ce scénario.
Les sondages donnent Kast largement en tête. Et chaque point d’avance supplémentaire fait monter la panique chez ceux qui se sentent menacés.
Une crise qui dépasse les deux pays
Derrière cette frontière brûlante, c’est toute la crise migratoire vénézuélienne qui resurgit. Plus de sept millions de personnes ont quitté le Venezuela ces dernières années. Le Chili et le Pérou, après avoir été des terres d’accueil, durcissent aujourd’hui leur politique.
Ce qui se joue à Tacna et Arica n’est qu’un épisode, mais il est symbolique. Il montre à quel point une simple campagne électorale peut déclencher des mouvements de population massifs.
Et pendant ce temps, des enfants dorment dans la poussière, entre deux drapeaux, entre deux pays qui se rejettent la responsabilité.
La suite dépendra d’un scrutin dans quinze jours. Mais déjà, la frontière est devenue le miroir brutal des peurs et des choix politiques de toute une région.









