Imaginez un immense pétrolier voguant dans les eaux sombres de l’Atlantique, sans pavillon identifiable, chargé de pétrole russe que l’Occident cherche désespérément à bloquer. À son bord, non seulement un équipage discret, mais deux hommes russes aux profils bien particuliers, chargés de missions qui vont bien au-delà de la simple navigation. Cette scène, qui pourrait sortir d’un thriller géopolitique, est pourtant devenue réalité en septembre dernier au large des côtes bretonnes.
Le navire en question, le Boracay, a été intercepté par des commandos de marine français dans une opération qui a révélé une facette méconnue et inquiétante de la fameuse « flotte fantôme » russe. Derrière ces tankers sans identité claire se cachent non seulement des stratégies économiques pour contourner les sanctions, mais aussi des opérations de renseignement et de protection très organisées.
La flotte fantôme russe : un outil stratégique aux multiples visages
Depuis le début du conflit en Ukraine, la Russie a développé un système maritime parallèle pour continuer à exporter son pétrole malgré les restrictions imposées par l’Union européenne et les États-Unis. Cette flotte, estimée entre 600 et 1 400 navires selon les sources, opère dans l’ombre, changeant fréquemment de pavillon, désactivant parfois ses systèmes de suivi et utilisant des sociétés écrans.
Le but est clair : maintenir les revenus pétroliers qui financent en grande partie l’effort de guerre. Mais ce qui émerge aujourd’hui, c’est que ces navires ne transportent pas seulement du brut. Ils embarquent également des équipes de sécurité privées russes dotées de missions bien précises.
L’arraisonnement du Boracay : un incident révélateur
Fin septembre, le Boracay naviguait au large de la Bretagne lorsqu’il a été abordé par des forces spéciales françaises. Le motif officiel : absence totale de pavillon, une infraction grave au droit maritime international. À bord, une importante cargaison de pétrole russe destinée à l’Inde via le port de Vadinar.
Mais la surprise est venue de la présence confirmée de deux ressortissants russes parmi l’équipage. Âgés de 34 et 40 ans, Aleksander T. et Maksim D. n’étaient pas de simples marins. Le second avait même un passé au sein du controversé groupe Wagner avant de rejoindre une société militaire privée bien connue des services de renseignement.
Le capitaine chinois du navire, interrogé lors de sa garde à vue, a déclaré ne pas vraiment savoir ce que ces deux hommes faisaient précisément à bord. Il a toutefois reconnu que des Russes étaient déjà présents lors d’un voyage précédent en juillet.
« Je ne sais pas ce qu’ils font sur le bateau… ce n’est pas courant. »
Propos du capitaine du Boracay lors de sa garde à vue
Ces déclarations soulignent le caractère inhabituel et opaque de ces présences à bord des navires de la flotte parallèle.
Moran Security Group : l’ombre derrière les ombres
Les deux hommes étaient employés par Moran Security Group, une société militaire privée russe fondée en 2009 par d’anciens officiers des services secrets. Cette structure, placée sous sanctions américaines depuis 2024, recrute ouvertement d’anciens membres du GRU, des forces spéciales ou encore des commandants de sous-marins nucléaires.
Le lien avec les autorités russes est jugé étroit par plusieurs observateurs. Moran a opéré au Moyen-Orient, en Afrique et dans la lutte contre la piraterie. Mais depuis l’an dernier, elle fournit des équipes de protection à de nombreux navires de la flotte fantôme, particulièrement en mer Baltique et dans l’Atlantique.
Leur rôle officiel : assurer la sécurité du navire et veiller au respect des ordres alignés sur les intérêts russes. Leur rôle réel, selon des sources concordantes : collecter du renseignement, notamment en photographiant bâtiments militaires ou infrastructures côtières européennes lorsqu’ils passent à proximité.
Une présence généralisée sur des dizaines de navires
Ce qui s’est passé sur le Boracay ne semble pas être un cas isolé. Des dizaines de pétroliers de cette flotte fantôme embarqueraient des équipes similaires fournies par la même société. En mer Baltique, où transite environ 60 % du pétrole russe exporté par voie maritime, cette présence se renforce constamment.
Un responsable du renseignement d’un pays riverain de cette zone a confirmé l’implication de Moran depuis au moins l’année dernière. Il évoque une coordination minimale, voire plus, entre ces sociétés privées et l’État russe.
« Il existe a minima une coordination entre ces SMP et l’État russe. »
Chef du renseignement d’un pays balte
Cette infiltration discrète pose de sérieuses questions sur la sécurité maritime européenne et sur les capacités de renseignement déployées par Moscou dans nos eaux.
Soupçons de sabotage et menaces hybrides
Au-delà de l’espionnage, certains navires sous sanctions ont été soupçonnés d’être impliqués dans des actes de sabotage, notamment contre des câbles sous-marins en mer Baltique. Si les preuves d’intention restent difficiles à établir, les incidents se multiplient et les pays européens restent prudents dans leur communication sur ces sujets sensibles.
Le vice-amiral Didier Maleterre, ancien haut responsable du commandement maritime de l’OTAN, rappelle la complexité de ces enquêtes : obtenir des preuves irréfutables d’intention malveillante est extrêmement ardu dans un environnement maritime aussi vaste.
La réponse occidentale : entre volonté et blocages
Face à cette flotte qui échappe largement aux contrôles, les dirigeants européens multiplient les déclarations d’intention. Le président français a répété à plusieurs reprises sa détermination à accentuer la pression sur ces navires pour couper les revenus russes.
Pourtant, les efforts concrets se heurtent à des obstacles politiques internes. Récemment, une nouvelle salve de sanctions européennes visant explicitement la flotte fantôme a été bloquée par le veto d’un État membre.
Le Boracay, lui, a poursuivi sa route. Après avoir repris la mer début octobre, les deux Russes ont débarqué à Suez. Le navire arbore désormais un pavillon russe et un nouveau nom : Phoenix. Il se trouve actuellement près d’un port du nord-est de la Chine.
Les implications pour la sécurité européenne
Cette affaire met en lumière plusieurs vulnérabilités. D’abord, la porosité des routes maritimes européennes face à des acteurs hybrides mêlant commerce, renseignement et potentiellement sabotage. Ensuite, la difficulté à contrôler une flotte qui opère dans la légalité grise, changeant d’identité comme de chemise.
Enfin, elle interroge sur l’efficacité des sanctions économiques quand elles s’accompagnent d’une militarisation rampante des routes commerciales. Les équipes de Moran ne se contentent pas de protéger ; elles observent, photographient, renseignent.
Chaque passage près d’une frégate, d’un port militaire ou d’une installation sous-marine devient une opportunité d’intelligence pour Moscou. Dans un contexte où la mer Baltique est devenue un théâtre stratégique majeur, cette présence accrue n’est pas anodine.
Vers un durcissement nécessaire des contrôles ?
Pour contrer cette menace diffuse, plusieurs pistes se dessinent : renforcement des patrouilles en mer Baltique et Atlantique nord, meilleure coordination entre alliés pour traquer les changements de pavillon, sanctions plus ciblées contre les sociétés comme Moran, et peut-être une pression accrue sur les assureurs et les ports d’accueil.
Mais chaque mesure supplémentaire risque d’être contournée par des méthodes toujours plus sophistiquées. La flotte fantôme n’est pas seulement un moyen de contourner des sanctions ; elle est devenue un outil géopolitique à part entière, capable de combiner commerce illicite, renseignement et démonstration de force discrète.
L’incident du Boracay n’est sans doute que la partie visible d’un iceberg beaucoup plus vaste. Tant que les revenus pétroliers russes continueront de couler à flot, cette flotte continuera de naviguer dans l’ombre, avec à son bord des hommes dont la mission dépasse largement la simple escorte de cargaison.
La question n’est plus de savoir si ces pratiques existent, mais jusqu’où elles peuvent aller et quand l’Europe décidera de répondre avec la fermeté nécessaire à ce nouveau défi maritime.
Points clés à retenir
- La flotte fantôme russe compte entre 600 et 1 400 navires
- Des équipes de Moran Security Group sont déployées sur des dizaines de ces pétroliers
- Mission officielle : protection ; mission réelle : renseignement et surveillance
- Présence confirmée sur le Boracay arraisonné par la France en septembre
- Liens historiques entre Moran et les anciens du groupe Wagner
- La mer Baltique concentre 60 % des exportations pétrolières russes par voie maritime
Dans ce jeu d’ombre et de pétrole, chaque navire qui disparaît des radars représente bien plus qu’une simple transaction commerciale. Il incarne une stratégie globale où l’économie, le renseignement et la puissance militaire se mêlent intimement. Et pour l’instant, l’Europe cherche encore la parade efficace.
À suivre de très près.









