Culture

Épona Celtique : Trésor Unique en Restauration à Grenoble

Imaginez une déesse celte figée dans le bronze il y a dix-sept siècles, engloutie au fond d’un puits… Aujourd’hui, cette œuvre unique au monde retrouve vie grâce à des technologies nucléaires modernes. Mais que révèle vraiment cette restauration exceptionnelle ?

Imaginez une divinité oubliée depuis des siècles, engloutie dans les ténèbres humides d’un puits antique, attendant patiemment que le XXIe siècle vienne la ramener à la lumière. Cette histoire n’est pas celle d’un roman fantastique, mais bien d’une découverte archéologique hors norme qui continue de fasciner les passionnés d’histoire ancienne.

Au cœur de l’Yonne, une œuvre rare a été exhumée il y a une quinzaine d’années. Elle représente aujourd’hui l’un des joyaux les plus précieux de l’art gallo-romain en France. Depuis plusieurs mois, cette statue exceptionnelle fait l’objet d’une restauration minutieuse dans un lieu inattendu : un laboratoire spécialisé du Commissariat à l’énergie atomique.

Une déesse cavalière au destin hors du commun

Épona, déesse celtique associée aux chevaux, à la fertilité et aux voyages, était particulièrement vénérée dans les régions gauloises et germaniques. Son culte s’est répandu sous l’Empire romain, où elle est devenue une figure protectrice des cavaliers et des animaux de trait. Les représentations d’Épona sont nombreuses sur des reliefs, des monnaies ou des statuettes en bronze ou en pierre. Pourtant, l’œuvre dont il est question ici se distingue radicalement de toutes les autres.

Il s’agit d’une sculpture équestre grandeur nature, ou presque, réalisée en bois recouvert d’une fine feuille de bronze. Cette technique, appelée placage, était déjà connue dans l’Antiquité, mais elle reste rarissime pour des œuvres de cette envergure. Aucune autre statue complète d’Épona en bois plaqué de bronze n’a survécu jusqu’à nos jours. C’est donc un véritable unicum archéologique.

Une découverte fortuite au fond d’un puits

L’histoire commence en 2009 lors de fouilles préventives menées sur le territoire de Saint-Valérien, dans l’Yonne. Les archéologues explorent un site gallo-romain quand ils mettent au jour un ancien puits. Au fond, dans une eau stagnante qui a paradoxalement préservé l’objet, repose cette statue impressionnante.

L’environnement anaérobie créé par l’eau a empêché l’oxydation rapide du bois et limité les attaques bactériennes. Sans cette protection naturelle, l’œuvre aurait probablement disparu depuis longtemps. Ce phénomène rappelle d’autres découvertes célèbres, comme les sculptures en bois des sources celtiques ou les bateaux vikings préservés dans les tourbières.

Une fois sortie de l’eau, la statue révèle un état de conservation étonnant pour un objet vieux de près de 1 800 ans, mais aussi de nombreuses dégradations. Le bronze, autrefois doré et brillant, s’est transformé en une patine vert-de-gris épaisse. Le bois sous-jacent présente des fissures, des zones fragilisées et des parties manquantes.

Un transfert audacieux vers un laboratoire nucléaire

Depuis environ un an et demi, la précieuse Épona a quitté les réserves du musée pour rejoindre Grenoble. Là, au sein du laboratoire ARC-Nucléart, des spécialistes combinent expertise en conservation du patrimoine et technologies issues de la recherche nucléaire.

Ce choix peut surprendre. Pourtant, le CEA dispose d’outils uniques pour étudier les matériaux anciens sans les détruire. La tomographie par rayons X permet d’observer l’intérieur de la statue sans la toucher. Les analyses physico-chimiques révèlent la composition exacte du bronze et les éventuels traitements anciens. La dendrochronologie et les études botaniques identifient l’essence du bois utilisé par les artisans gallo-romains.

Nous établissons un véritable dossier médical de l’œuvre. Ces examens nous indiquent son état de santé actuel et les meilleurs moyens de la préserver durablement pour les générations futures.

Une conservatrice-restauratrice du laboratoire

Ces investigations scientifiques vont bien au-delà de la simple restauration. Elles permettent de comprendre les gestes des artisans antiques, les alliages employés, les éventuelles réparations anciennes et même les choix esthétiques réalisés il y a dix-sept siècles.

Le défi technique d’un placage millénaire

Le placage de bronze sur bois représente un véritable tour de force technique pour l’époque. Les feuilles de métal, très fines, devaient être appliquées avec précision sur une armature en bois sculptée. Des colles organiques, probablement à base de résines ou de protéines animales, servaient à fixer le métal.

Avec le temps, ces adhésifs ont vieilli, le bois a travaillé et le bronze s’est oxydé. Certaines zones du placage se sont décollées, d’autres ont complètement disparu. Le défi consiste aujourd’hui à stabiliser ces interfaces complexes sans altérer l’aspect authentique de l’œuvre.

Les restaurateurs procèdent par étapes : nettoyage délicat des surfaces, consolidation des zones fragiles du bois, refixation des plaques de bronze restantes, puis remontage des fragments détachés. Chaque intervention est documentée avec une précision quasi chirurgicale.

Ce que la statue nous apprend sur la religion gallo-romaine

Épona n’était pas une divinité marginale. Son culte est attesté dans de nombreuses provinces de l’Empire, particulièrement chez les militaires romains qui appréciaient sa protection lors des déplacements. Elle apparaît parfois associée à d’autres divinités, comme Rosmerta ou Cernunnos.

La présence d’une statue équestre monumentale dans un puits interroge. S’agit-il d’un dépôt rituel volontaire ? D’une dissimulation lors d’une période de troubles ? Ou simplement d’un rejet dans un puits désaffecté ? Les archéologues continuent d’étudier le contexte de découverte pour tenter de répondre à ces questions.

Ce qui est certain, c’est que cette œuvre témoigne d’un syncrétisme culturel particulièrement riche. Les Celtes ont intégré des éléments romains dans leur représentation divine, tout en conservant leurs codes propres. Le cheval, animal central dans la mythologie celtique, reste ici au cœur de la représentation.

Une restauration qui dépasse le cadre artistique

Le projet ne se limite pas à redonner belle allure à une statue ancienne. Il s’inscrit dans une démarche plus large de connaissance des techniques antiques et de transmission du savoir-faire de conservation.

Les données recueillies servent à former de futurs restaurateurs. Elles enrichissent les bases de données patrimoniales et permettent de comparer cette œuvre avec d’autres découvertes en Europe. Elles contribuent aussi à mieux comprendre la circulation des savoir-faire métallurgiques et de la sculpture sur bois à l’époque gallo-romaine.

  • Analyse de la composition du bronze antique
  • Étude des colles et adhésifs organiques utilisés
  • Identification précise des essences de bois employées
  • Reconstitution virtuelle de l’aspect originel doré
  • Documentation 3D haute résolution pour la postérité

Ces différents volets font de ce chantier l’un des plus complets menés ces dernières années sur un objet gaulois.

Vers un retour triomphal au musée

Une fois la restauration achevée, la déesse Épona et sa monture retrouveront leur place dans les vitrines du musée de Sens. Les visiteurs pourront alors admirer une œuvre qui, pendant longtemps, n’était connue que des spécialistes.

Certains espèrent même qu’une reconstitution colorée ou une projection de l’aspect originel viendra compléter la présentation. Imaginer cette statue entièrement dorée, brillant sous les torches ou le soleil antique, donne le vertige.

Car au-delà de la prouesse technique, c’est bien la rencontre entre deux mondes qui fascine : celui des Celtes romanisés du IIIe siècle et celui des scientifiques du XXIe siècle, reliés par un même désir de préserver la mémoire.

Pourquoi cette statue bouleverse-t-elle les connaissances actuelles ?

Les spécialistes s’accordent à dire que cette découverte modifie notre compréhension de la sculpture monumentale en bois à l’époque gallo-romaine. Jusqu’ici, on pensait que les œuvres de grande taille étaient presque exclusivement réalisées en pierre ou en métal massif. La présence d’un placage bronze sur bois ouvre de nouvelles perspectives.

Elle pose aussi la question des ateliers de production. Où étaient formés les artisans capables de réaliser une telle œuvre ? Étaient-ils itinérants ou rattachés à des sanctuaires importants ? Les futures études stylistiques et comparatives devraient apporter des éléments de réponse.

Enfin, la statue rappelle cruellement la fragilité du patrimoine organique. Combien d’autres chefs-d’œuvre ont disparu faute d’avoir été enfouis dans un milieu favorable ? Cette Épona est un survivant, un messager du passé qui nous invite à la vigilance.

Un symbole intemporel de la relation homme-cheval

Le cheval occupe une place centrale dans les mythologies indo-européennes. Chez les Celtes, il est lié à la souveraineté, à la vitesse, à la guerre et aux voyages vers l’Au-delà. Épona, en tant que déesse cavalière, incarne cette relation symbiotique entre l’humain et l’animal.

Aujourd’hui encore, le cheval reste un symbole puissant. Dans le sport, dans la culture populaire, dans les thérapies assistées par l’animal, il continue de fasciner. Voir une divinité antique le représenter avec autant de majesté crée un pont inattendu entre passé et présent.

La restauration de cette statue n’est donc pas seulement une opération technique. C’est aussi une célébration de ce lien millénaire, sauvé des eaux par la science moderne.

Dans quelques mois ou années, lorsque la déesse regagnera son écrin muséal, les visiteurs pourront toucher du regard une parcelle du monde celte. Une parcelle dorée autrefois, aujourd’hui patinée par le temps, mais toujours vibrante de mystère et de beauté.

Et c’est peut-être là le plus beau cadeau que nous offre cette restauration : redonner voix et présence à une divinité silencieuse depuis des siècles, pour qu’elle continue de veiller, depuis son socle, sur les hommes et leurs compagnons à crinière.

Petit aparté poétique : Épona ne galope plus dans les plaines gauloises, mais elle traverse les âges. Portée par des mains expertes, nourrie de rayons X et de patience infinie, elle nous rappelle que la beauté antique n’est jamais vraiment perdue… elle attend simplement qu’on vienne la chercher au fond des puits du temps.

Et vous, que ressentez-vous face à une telle résurrection patrimoniale ?

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