Imaginez une entreprise de cryptomonnaie qui émerge presque simultanément à l’investiture d’un président américain, qui lève des centaines de millions en quelques semaines et qui se retrouve au cœur d’une enquête parlementaire pour suspicion d’influence étrangère. C’est précisément ce qui est en train de se passer avec World Liberty Financial, une structure qui fascine autant qu’elle inquiète à Washington.
Quand la crypto rencontre la géopolitique de haut niveau
Depuis plusieurs années, le monde des cryptomonnaies tente de s’extraire de son image de Far West numérique pour gagner en légitimité institutionnelle. Pourtant, certains projets semblent précisément illustrer pourquoi cette légitimation reste si compliquée. World Liberty Financial en est aujourd’hui l’exemple le plus brûlant.
Le projet, très médiatisé depuis l’automne 2024 en raison de ses liens assumés avec l’entourage proche du 47e président des États-Unis, vient d’attirer l’attention – et pas dans le bon sens – d’un des comités les plus sensibles du Congrès américain : celui chargé de la compétition stratégique avec la Chine.
Un investissement de près de 500 millions venu des Émirats
Selon plusieurs enquêtes journalistiques concordantes, une entité contrôlée par un membre de la famille royale des Émirats arabes unis aurait acquis environ 49 % du capital de World Liberty Financial pour un montant approchant les 500 millions de dollars. Cette transaction aurait eu lieu dans les semaines précédant immédiatement l’investiture présidentielle de janvier 2026.
Ce timing pose question. Pourquoi un investisseur étranger injecterait-il une telle somme dans une structure crypto naissante juste avant le retour au pouvoir d’une administration qui promet une dérégulation massive du secteur ? Et surtout : pourquoi cet investisseur est-il lié à l’une des monarchies du Golfe les plus influentes sur la scène internationale ?
« Les montants en jeu et le moment choisi soulèvent des interrogations troublantes sur d’éventuelles tentatives d’influence sur les décisions de politique publique américaine. »
C’est en substance le message qu’a voulu faire passer le représentant démocrate Ro Khanna dans une lettre officielle adressée à l’un des cofondateurs de la société.
Ro Khanna : un élu particulièrement attentif à la Chine
Le choix de cet élu n’est pas anodin. Ro Khanna, représentant de la Silicon Valley au Congrès, est depuis plusieurs années l’une des voix les plus actives sur les questions de souveraineté technologique et de restriction des transferts technologiques vers la Chine. Il préside actuellement (côté minorité démocrate) le comité spécial sur la compétition stratégique États-Unis – Parti communiste chinois.
Dans ce contexte, l’implication d’un investisseur émirati dans une structure crypto très proche du cercle présidentiel a de quoi interpeller. Les Émirats arabes unis maintiennent en effet des relations économiques et technologiques très étroites avec Pékin, tout en étant un allié stratégique majeur de Washington dans la région.
Le risque perçu par certains parlementaires est donc double : influence étrangère sur la politique américaine ET possible canal indirect vers des intérêts chinois via Abu Dhabi.
Le stablecoin USD1 au cœur des soupçons
Mais l’enquête ne s’arrête pas à l’entrée au capital. Les parlementaires s’intéressent également de très près à l’utilisation concrète du stablecoin émis par World Liberty Financial, baptisé USD1.
Ce dernier aurait servi de vecteur pour transférer environ 2 milliards de dollars lors d’un investissement massif réalisé par une entité d’investissement liée… aux Émirats arabes unis encore une fois. Le bénéficiaire ? Rien de moins que Binance, la plus grande plateforme d’échange crypto au monde.
- Investissement : ~2 milliards USD
- Véhicule : stablecoin USD1
- Investisseur : société MGX (liée aux Émirats)
- Bénéficiaire final : Binance
Cette opération, si elle est confirmée dans les détails demandés par le Congrès, pourrait constituer l’une des plus grosses levées de fonds jamais réalisées via un stablecoin natif d’une entreprise privée.
Pourquoi Binance cristallise autant les tensions ?
Binance n’est pas n’importe quelle plateforme. Fondée par un entrepreneur chinois, longtemps considérée comme une sorte de zone grise réglementaire mondiale, elle a fait l’objet de poursuites extrêmement lourdes aux États-Unis jusqu’en 2023-2024.
L’ancien PDG de l’entreprise a finalement plaidé coupable et a été condamné à une lourde amende et à une peine de prison. Pourtant, quelques mois seulement après le changement d’administration, des signaux de réconciliation très forts ont été envoyés, y compris au plus haut niveau de l’État.
Dans ce contexte, l’apparition d’un canal d’investissement massif émirati passant par une société crypto américaine très proche du pouvoir et utilisant un stablecoin maison ne peut qu’attiser les soupçons.
Les demandes précises du Congrès
La lettre adressée par le comité est d’une précision chirurgicale. Elle exige notamment :
- La confirmation ou l’infirmation des montants et pourcentages d’investissement émirati
- Le détail de l’utilisation des fonds levés
- Toutes les communications internes concernant la politique américaine de contrôle des exportations (notamment en IA)
- Les échanges avec les différentes agences fédérales américaines
- Les éventuelles nominations au conseil d’administration liées à des entités étrangères
- La répartition des revenus et profits liés à l’opération Binance
C’est donc un véritable audit complet de la gouvernance, des flux financiers et des relations institutionnelles que réclame le Congrès.
Les implications possibles pour le secteur crypto américain
Au-delà du cas particulier de World Liberty Financial, cette affaire pourrait avoir des répercussions beaucoup plus larges sur l’ensemble de l’écosystème crypto aux États-Unis.
Depuis plusieurs mois, l’industrie espère une normalisation rapide : ETF, législation claire sur les stablecoins, fin des poursuites tous azimuts de la SEC… Mais l’entrée en scène d’un tel scandale potentiel pourrait au contraire renforcer les voix qui appellent à une régulation encore plus stricte, surtout lorsque des capitaux étrangers et des liens avec la présidence sont en jeu.
« Le Congrès doit s’assurer que les politiques américaines en matière de compétition technologique et économique restent guidées par l’intérêt national, et non par des intérêts financiers privés liés à des gouvernements étrangers. »
Cette phrase extraite de la lettre illustre parfaitement l’angle d’attaque choisi : ce n’est pas (seulement) la crypto qui est visée, c’est l’intégrité du processus décisionnel américain.
Conflit d’intérêts ou simple opportunité d’affaires ?
Les soutiens du projet répondent généralement que les Émirats arabes unis sont un allié de longue date des États-Unis, qu’ils investissent massivement dans de nombreux secteurs stratégiques américains (IA, semi-conducteurs, énergie) et que le monde des affaires ne s’arrête pas aux frontières.
Ils ajoutent que le secteur crypto a besoin de capitaux massifs pour rivaliser avec les grandes places financières traditionnelles et que refuser des investissements provenant d’États alliés serait contre-productif.
Reste que le cumul des éléments – proximité avec le pouvoir exécutif, timing de l’investissement, utilisation du stablecoin pour financer Binance, passé très controversé de cette dernière – crée un cocktail particulièrement explosif à Washington.
Que va-t-il se passer dans les prochaines semaines ?
Plusieurs scénarios sont désormais possibles :
- World Liberty Financial fournit des réponses détaillées et convaincantes → l’affaire s’essouffle rapidement
- Des documents montrent des proximités problématiques → audition publique probable
- Des éléments nouveaux et plus graves émergent → possible saisine du ministère de la Justice
- L’enquête s’élargit à d’autres acteurs du secteur crypto → effet domino sur toute l’industrie
Une chose est sûre : les prochaines réponses apportées par les dirigeants de World Liberty Financial seront scrutées mot à mot, virgule par virgule.
La crypto peut-elle vraiment devenir une affaire d’État ?
Ce que révèle surtout cette affaire, c’est à quel point les cryptomonnaies ont cessé d’être un simple phénomène financier marginal pour devenir un enjeu géopolitique à part entière.
Stablecoins, tokenisation d’actifs réels, DeFi institutionnelle, custody souveraine… tous ces sujets qui semblaient purement techniques il y a encore trois ans sont désormais lus à l’aune de la souveraineté monétaire, de la compétition technologique et de la lutte d’influence mondiale.
World Liberty Financial, qu’on l’aime ou qu’on le déteste, est en train de cristalliser cette nouvelle réalité : la crypto n’est plus seulement une classe d’actifs. Elle est devenue un terrain de jeu stratégique.
Et dans ce jeu, les règles sont écrites à Washington… mais les capitaux, eux, circulent souvent très loin des côtes américaines.
À suivre de très près.
Affaire à suivre : les prochaines semaines diront si World Liberty Financial réussit à dissiper les doutes ou si l’enquête révèle des liens plus profonds entre finance décentralisée, capitaux du Golfe et décisions politiques américaines.
Dans tous les cas, cette histoire rappelle une vérité simple : quand des sommes de plusieurs centaines de millions de dollars croisent des ambitions politiques nationales et des rivalités entre grandes puissances, la frontière entre opportunité d’affaires et risque systémique devient extrêmement fine.
Et c’est précisément cette frontière que le Congrès américain tente aujourd’hui de cartographier.









