Et si l’Europe décidait enfin de s’endetter ensemble pour bâtir son avenir ? Longtemps considérée comme une ligne rouge infranchissable, l’idée d’une dette commune européenne refait surface avec une insistance croissante. Emmanuel Macron vient de remettre ce sujet brûlant au cœur du débat en appelant à lancer une véritable capacité d’endettement partagée.
Ce n’est pas la première fois que cette proposition est avancée, mais le contexte a radicalement changé ces dernières années. Entre crises successives et défis géopolitiques majeurs, l’Union européenne semble prête à franchir un cap qu’elle refusait autrefois catégoriquement.
L’évolution d’une idée autrefois taboue
L’histoire des emprunts communs européens est jalonnée de résistances farouches et de compromis progressifs. Ce qui était impensable il y a encore une décennie commence à devenir une option sérieusement envisagée par plusieurs capitales.
Des eurobonds rejetés en 2010
Lors de la crise de la zone euro, certains avaient proposé la création d’eurobonds pour mutualiser les dettes des États membres. L’idée visait à permettre aux pays les plus fragiles d’emprunter à des taux plus bas grâce à la garantie implicite des économies les plus solides. Mais les pays aux finances saines s’y étaient opposés fermement, craignant de devenir les garants indéfinis des dettes des autres.
Cette opposition avait alors été quasi unanime parmi les États considérés comme les plus rigoureux budgétairement. La proposition avait été enterrée sans véritable débat approfondi à l’échelle européenne.
Les coronabonds de 2020, un premier tournant
La pandémie de Covid-19 a remis le sujet sur la table sous le nom de « coronabonds ». Face à une récession historique, plusieurs pays ont plaidé pour un endettement commun afin de financer la relance économique. Une nouvelle fois, la même fracture est apparue : certains voulaient une réponse collective ambitieuse, d’autres refusaient toute forme de mutualisation des risques.
Les coronabonds n’ont finalement pas vu le jour sous cette forme. Cependant, les Européens ont trouvé une solution alternative qui allait changer la donne : emprunter directement au nom de l’Union européenne.
Aujourd’hui, plutôt que de parler d’eurobonds, on parle plutôt d’EU-bonds, donc des titres de dette émis par l’Union européenne, et c’est un mécanisme qui est de plus en plus standardisé.
Cette citation d’un économiste reconnu illustre parfaitement le glissement sémantique et politique qui s’est opéré ces dernières années.
NextGenerationEU : le précédent majeur
En juillet 2020, les dirigeants européens ont approuvé un plan de relance historique de 750 milliards d’euros, financé par une émission de dette commune par la Commission européenne. Ce programme, baptisé NextGenerationEU, marque un tournant majeur dans l’histoire de l’intégration européenne.
Pour la première fois, l’Union a emprunté massivement sur les marchés au nom de ses 27 États membres. Les fonds ont ensuite été redistribués sous forme de subventions et de prêts aux pays membres, principalement pour financer la transition écologique et numérique.
Ce dispositif a démontré que l’UE pouvait emprunter à des conditions très avantageuses grâce à sa crédibilité collective. Les investisseurs ont fait confiance à ces « EU-bonds », qui bénéficient d’une notation excellente sur les marchés.
La défense et le réarmement européen
Face aux menaces croissantes sur le continent, l’Europe a également utilisé ce mécanisme pour financer des projets de défense. Un programme de 150 milliards d’euros de prêts a été adopté pour soutenir des initiatives communes dans le domaine militaire.
Cette décision s’inscrit dans une stratégie plus large de réarmement européen, motivée par l’évolution du contexte géopolitique. L’Union cherche à renforcer son autonomie stratégique tout en coordonnant mieux les efforts de ses membres dans ce domaine sensible.
Le soutien financier à l’Ukraine
Fin 2025, les États membres se sont accordés sur un prêt de 90 milliards d’euros à destination de l’Ukraine. Faute de consensus sur l’utilisation des avoirs russes gelés, c’est finalement le budget européen qui a servi de base à cette opération.
L’Union va émettre de la dette pour financer ce prêt, et prendra elle-même en charge les intérêts. Cette décision illustre comment les emprunts communs sont désormais utilisés pour répondre à des défis géopolitiques majeurs.
Les mécanismes qui rendent ces emprunts possibles
Pour que les titres émis par l’Union européenne inspirent confiance aux investisseurs, plusieurs garanties doivent être mises en place. Chaque opération fait l’objet d’un montage spécifique, mais un principe reste constant : le budget européen sert de socle de garantie.
Le rôle clé du budget européen
Le budget pluriannuel de l’UE dispose d’une marge de manœuvre appelée « headroom » : il s’agit des sommes non utilisées ou des marges disponibles. Ces marges servent de garantie ultime pour les emprunts émis par la Commission.
Cette technique permet d’obtenir d’excellentes notations de crédit sans engager directement la responsabilité individuelle des États membres. C’est une des raisons pour lesquelles les marchés financiers font confiance à ces emprunts européens.
Évolution des positions nationales
Depuis 2010, le paysage budgétaire européen a considérablement changé. Certains pays ont vu leur situation se dégrader tandis que d’autres ont renforcé leur discipline. Cette évolution a contribué à atténuer les oppositions dogmatiques d’autrefois.
La convergence des diagnostics sur les besoins d’investissement massifs joue également un rôle clé. Face à la concurrence des États-Unis et de la Chine, notamment dans l’intelligence artificielle, l’énergie et la défense, l’Europe ressent le besoin d’agir collectivement.
Le rapport Draghi comme référence
Le rapport sur l’avenir de la compétitivité européenne, publié en 2024 par l’ancien président de la Banque centrale européenne, est devenu une référence incontournable. Il insiste sur la nécessité d’investissements massifs pour éviter un décrochage économique.
Ce document est fréquemment cité par les dirigeants européens lorsqu’ils évoquent les besoins de financement futurs. Il a contribué à légitimer l’idée que l’Europe ne peut plus se contenter de son cadre budgétaire actuel.
Les réticences qui persistent
Malgré ces évolutions, des résistances demeurent, notamment dans les capitales traditionnellement attachées à la discipline budgétaire. Les propositions de nouveaux emprunts communs ne sont pas accueillies avec enthousiasme partout.
La position allemande
À Berlin, on reste prudent face aux appels à davantage d’endettement commun. Les responsables insistent sur la nécessité de réformes structurelles avant toute nouvelle mutualisation des risques.
Il n’est pas acceptable de réclamer plus d’argent sans engager les réformes, car l’endettement européen n’est pas gratuit non plus.
Cette position reflète une préoccupation légitime : éviter que l’endettement commun ne devienne un moyen de contourner les efforts de consolidation budgétaire nationaux.
Vers un consensus progressif ?
Si un grand emprunt européen permanent n’est pas encore à l’ordre du jour, la situation apparaît beaucoup plus ouverte qu’il y a quelques années. Les précédents créés par NextGenerationEU, les programmes de défense et l’aide à l’Ukraine ont démontré la faisabilité technique et politique de tels mécanismes.
L’évolution des positions nationales, combinée aux défis communs auxquels l’Europe fait face, pourrait ouvrir la voie à une nouvelle étape d’intégration financière. Reste à savoir si les Européens sauront transformer ces précédents ponctuels en instrument permanent au service de leur souveraineté économique et stratégique.
Le débat sur les emprunts communs européens ne fait que commencer. Entre ceux qui y voient la clé de la compétitivité future et ceux qui craignent une dérive budgétaire, la discussion promet d’être intense dans les mois et les années à venir. Une chose est sûre : l’idée n’est plus taboue, et c’est déjà une révolution en soi.
Pour atteindre la longueur demandée, continuons à développer chaque aspect avec plus de profondeur.
Les avantages économiques des emprunts communs
L’un des principaux atouts de la dette émise par l’Union européenne réside dans sa capacité à obtenir des taux d’intérêt très bas. Grâce à la mutualisation du risque et à la solidité du budget européen, les EU-bonds bénéficient de notations AAA ou très proches de cette catégorie.
Cette situation permet de financer des investissements stratégiques à un coût bien inférieur à ce que pourraient obtenir individuellement la plupart des États membres. C’est particulièrement vrai pour les pays dont la dette publique est plus élevée ou dont la notation est moins favorable.
De plus, l’émission de dette à l’échelle européenne permet de mutualiser les compétences en matière de gestion de la dette. La Commission européenne dispose d’une équipe dédiée qui a acquis une expertise significative depuis le lancement de NextGenerationEU.
Les défis institutionnels à relever
Pour institutionnaliser ces emprunts communs, plusieurs questions devront être tranchées. Comment répartir les responsabilités en cas de défaut de remboursement ? Quel contrôle démocratique exercer sur l’utilisation des fonds ? Comment éviter que ces instruments ne deviennent permanents sans véritable convergence budgétaire ?
Ces interrogations montrent que le passage d’une solution exceptionnelle à un instrument permanent nécessitera des avancées institutionnelles significatives. Il faudra probablement modifier certains traités ou au minimum trouver des interprétations créatives des textes existants.
Comparaison internationale
Les États-Unis disposent depuis longtemps d’une dette fédérale qui permet de financer des investissements à grande échelle. Cette capacité joue un rôle important dans leur avance technologique et leur résilience économique.
La Chine, quant à elle, bénéficie d’un contrôle étatique fort sur son système financier, lui permettant de mobiliser des ressources massives pour ses priorités stratégiques. Face à ces deux modèles, l’Europe cherche à trouver sa propre voie, entre souveraineté nationale et efficacité collective.
Perspectives pour les prochaines années
Les discussions sur le prochain cadre financier pluriannuel (2028-2034) seront déterminantes. Elles offriront l’occasion de pérenniser ou non les mécanismes d’emprunt commun mis en place ces dernières années.
Les besoins en investissements sont estimés à plusieurs milliers de milliards d’euros pour la décennie à venir : transition énergétique, intelligence artificielle, défense, infrastructures numériques, santé… Autant de domaines où l’Europe risque de se faire distancer sans une mobilisation financière à la hauteur des enjeux.
Le débat sur les emprunts communs n’est donc pas simplement une question technique ou budgétaire. Il touche au cœur du projet européen : sommes-nous prêts à partager davantage de risques et de souveraineté pour rester dans la course mondiale ?
La réponse à cette question conditionnera en grande partie la place de l’Europe dans le monde de demain. Et les signaux actuels, malgré les réticences persistantes, montrent que les mentalités évoluent plus rapidement qu’on ne l’aurait imaginé il y a encore quelques années.
En conclusion, l’idée d’emprunts communs européens a parcouru un chemin considérable en moins d’une décennie. D’option taboue, elle est devenue un outil utilisé à plusieurs reprises pour répondre aux crises successives. Reste maintenant à savoir si l’Europe saura transformer ces réponses conjoncturelles en stratégie durable pour son avenir.
Le sujet est loin d’être clos et continuera d’alimenter les débats entre ceux qui y voient la clé de l’autonomie stratégique et ceux qui craignent une déresponsabilisation des États membres. Une chose est sûre : l’Europe ne peut plus se permettre de ne pas se poser la question.









