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Emmanuel Macron Décore le Dernier Crieur de Journaux de Paris

À plus de 70 ans, le dernier crieur de journaux de Paris continue de parcourir les rues en inventant des titres humoristiques. Emmanuel Macron vient de le faire chevalier de l'Ordre national du mérite. Mais quelle histoire se cache derrière cette voix si familière du quartier latin ?

Imaginez une voix familière qui résonne encore dans les rues élégantes du quartier Saint-Germain-des-Prés, une voix qui défie le temps et le numérique implacable. Cette voix appartient à un homme qui, depuis des décennies, accompagne les Parisiens dans leur quotidien avec le sourire et une bonne dose d’humour. Aujourd’hui, cette voix a été honorée au plus haut niveau de l’État.

Mercredi, dans la solennelle salle des fêtes de l’Élysée, un moment rare s’est produit. Un homme ordinaire, ou plutôt extraordinaire à sa manière, a reçu les insignes de chevalier de l’Ordre national du mérite des mains du président de la République. Cette décoration n’est pas anodine : elle célèbre un parcours d’intégration exemplaire et une fidélité à un métier en voie de disparition.

Un parcours qui force le respect

L’histoire commence il y a plus de cinquante ans, quand un jeune Pakistanais de vingt ans décide de quitter son pays natal pour tenter sa chance en France. À l’époque, la pauvreté, les difficultés et parfois même la violence rythment son quotidien. Le choix de venir en France représente alors un véritable saut dans l’inconnu, motivé par l’espoir d’une vie meilleure.

Une fois arrivé sur le sol français, il découvre un pays qui, malgré ses exigences, lui offre des opportunités. Il commence par des petits métiers, comme tant d’autres immigrés de sa génération. Mais très vite, il trouve sa voie dans un univers bien particulier : celui de la presse à la criée.

La naissance d’une figure parisienne

Dans les années 1970, Paris compte encore une quarantaine de vendeurs de journaux à la criée. Postés aux bouches de métro ou aux carrefours stratégiques, ils incarnent une certaine tradition de la capitale. Mais notre homme choisit une approche différente. Plutôt que de rester immobile, il décide de déambuler dans les rues, particulièrement dans le quartier chic du VIe arrondissement.

Il s’installe progressivement autour de Sciences Po, un lieu où se croisent les futurs décideurs du pays. Au fil des années, il verra passer des étudiants qui deviendront plus tard ministres, députés, et même, ironie du sort, président de la République. Cette proximité avec l’élite intellectuelle et politique deviendra l’une des marques de son parcours.

Très tôt, il développe une signature personnelle qui le distingue des autres : les titres parodiques. Au lieu de crier simplement le nom du journal ou un titre sérieux, il invente des formules humoristiques, parfois provocantes, toujours drôles. Cette irrévérence devient rapidement sa carte de visite.

« Le français est devenu votre langue. Vous apprenez à jouer avec, faisant vôtre, par là, une forme d’irrévérence tricolore. »

Cette phrase prononcée lors de la cérémonie résume parfaitement la manière dont cet homme s’est approprié la culture française. Arrivé avec peu de moyens et sans parler la langue, il a su non seulement l’apprendre, mais la manier avec malice et créativité.

Un métier qui résiste au temps

Aujourd’hui, le paysage médiatique a radicalement changé. La presse papier est en net recul, concurrencée par les écrans omniprésents. Pourtant, chaque jour, entre 15 heures et 22 heures, notre homme continue son rituel. Avec une trentaine de journaux écoulés quotidiennement, principalement un grand quotidien du soir, il maintient vivante une tradition presque disparue.

Il faut imaginer la scène : un septuagénaire svelte, au visage fin, les journaux soigneusement pliés sous le bras, qui arpente les rues pavées du quartier Latin en lançant ses formules inventives. Les passants sourient, certains s’arrêtent, d’autres achètent par sympathie ou par habitude. Il fait désormais partie du décor, au même titre que les célèbres cafés littéraires ou les bouquinistes des quais de Seine.

Certes, les chiffres ont drastiquement diminué depuis ses débuts où il pouvait vendre jusqu’à 150 ou 200 exemplaires par jour. Mais ce qui compte, c’est la persévérance. Malgré une retraite modeste de 1 000 euros par mois, il refuse de raccrocher. « Je vais rester, je vais continuer à vendre les journaux », confie-t-il simplement après avoir reçu sa décoration.

Une cérémonie empreinte d’émotion

Lors de la remise des insignes, l’émotion était palpable. L’homme, pourtant habitué à parler fort dans la rue, se disait « très ému ». Il avait même déjà préparé sa prochaine manchette humoristique : une fausse une qui annoncerait fièrement sa nouvelle distinction.

Le président de la République a tenu à souligner plusieurs aspects de ce parcours hors norme. Il a d’abord rappelé les difficultés affrontées dans le pays d’origine, puis l’espoir né sur le sol français. Il a ensuite insisté sur la valeur symbolique de cette histoire dans un contexte où les discours sur l’immigration sont souvent polarisés.

« C’est un magnifique exemple dans un moment où nous entendons si souvent les vents mauvais… il y a aussi beaucoup d’histoires comme Ali qui s’écrivent, de femmes et d’hommes qui ont fui la misère pour choisir un pays de liberté et qui y ont construit une vie qui rend notre pays plus fort et plus fier. »

Ces mots résonnent particulièrement dans une période où les débats sur l’intégration et l’immigration occupent une place centrale dans le débat public. En choisissant de décorer cet homme, le chef de l’État a voulu mettre en avant une réalité positive, loin des caricatures et des polémiques.

Un symbole d’intégration par la culture

Ce qui frappe dans ce parcours, c’est la manière dont l’intégration s’est faite par la culture et par le rire. En s’appropriant la langue française au point d’en jouer avec malice, en choisissant un métier profondément lié à l’information et au débat public, cet homme a incarné une forme d’assimilation par le haut.

Il n’a pas seulement appris la langue, il a compris l’esprit français : cette capacité à manier l’ironie, à tourner en dérision les événements du jour, à garder le sourire même face aux difficultés. Cette « irrévérence tricolore » dont a parlé le président est précisément ce qui fait la singularité de son personnage.

En choisissant de s’installer durablement dans le quartier intellectuel par excellence, il a aussi côtoyé pendant des décennies le « Tout-Paris » littéraire et politique. Des étudiants de Sciences Po aux habitués des cafés mythiques, il a vu défiler des générations entières. Et toutes l’ont connu, reconnu, apprécié.

Que reste-t-il des crieurs de journaux ?

Aujourd’hui, il est le dernier. Les autres ont pris leur retraite, ont changé de métier ou ont disparu avec l’évolution du marché de la presse. Lui persiste, non pas par nécessité absolue, mais par conviction et par plaisir. Il aime son métier, il aime faire sourire les gens, il aime être dehors, au contact des Parisiens.

Son cas pose aussi la question de la survie des métiers traditionnels dans une société ultra-numérisée. Dans un monde où l’information arrive instantanément sur nos smartphones, que signifie encore le geste de tendre un journal papier, de payer en espèces, d’échanger quelques mots avec le vendeur ?

Pour beaucoup, ce rituel représente une forme de lien social, une respiration dans l’anonymat des grandes villes. Le crieur n’est pas seulement un commerçant : il est un repère, une voix humaine dans le tumulte urbain.

Un message d’espoir et de reconnaissance

En décorant cet homme, le président a voulu adresser plusieurs messages. D’abord, celui de la reconnaissance du travail accompli, de la persévérance face aux aléas de la vie. Ensuite, celui de la valeur de l’intégration réussie, quand elle se fait par l’effort, le respect des lois et l’amour du pays d’accueil.

Enfin, c’est un hommage à une certaine idée de la France : celle qui sait reconnaître les parcours atypiques, qui célèbre les figures discrètes mais essentielles, qui refuse de laisser les discours négatifs l’emporter sur les réalités positives.

Après la cérémonie, l’homme est reparti avec ses journaux sous le bras, prêt à reprendre son poste habituel. Demain, après-demain, il sera à nouveau là, à crier ses titres inventifs, à faire sourire les passants. Mais désormais, il portera sur sa poitrine les insignes d’une distinction rare.

Et quand on lui demandera ce qu’il compte faire maintenant, il répondra sans doute avec son éternel sourire : « Continuer à vendre mes journaux et à amuser les gens avec mes blagues. »

Cette histoire, simple en apparence, touche profondément. Elle rappelle que l’intégration n’est pas une abstraction administrative, mais un chemin humain, fait de rencontres, d’efforts, d’humour et de persévérance. Elle montre aussi que la France sait, parfois, reconnaître ceux qui l’ont choisie et qui l’ont servie à leur manière.

Dans un pays qui se questionne souvent sur son identité et sur son avenir, une telle cérémonie rappelle des évidences simples mais puissantes : l’espoir existe, le travail paie, et le rire reste l’une des plus belles manières d’habiter le monde.

Et quelque part dans Paris, ce soir, une voix familière reprendra son refrain habituel, enrichie d’une nouvelle fierté légitime.

Une belle leçon de vie et un hommage mérité à un homme qui, à sa façon, incarne ce que la France peut offrir de meilleur : l’opportunité de se construire une nouvelle destinée, à condition d’y mettre du cœur et de l’humour.

Ce parcours exceptionnel nous invite à réfléchir sur la valeur des métiers de proximité, sur la force de l’intégration par la culture, et sur la capacité de notre société à reconnaître ceux qui contribuent modestement mais sincèrement à la rendre plus vivante et plus humaine.

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