Imaginez un instant : le président des États-Unis, directement ou indirectement, possède des intérêts financiers significatifs dans une entreprise qui demande à devenir une banque régulée par l’État fédéral. Impensable ? C’est pourtant la situation explosive que dénonce avec force une figure politique de premier plan depuis plusieurs jours.
Un projet crypto qui veut devenir banque… et qui dérange au plus haut niveau
L’affaire qui secoue actuellement les cercles de la régulation financière américaine concerne World Liberty Financial, plus connue sous son acronyme WLFI. Cette plateforme crypto, lancée avec tambours et trompettes il y a quelques mois, a récemment franchi une étape symbolique forte : elle a déposé une demande de charte bancaire nationale auprès de l’Office of the Comptroller of the Currency (OCC).
Obtenir une telle licence permettrait à l’entité de proposer des services traditionnellement réservés aux banques : garde de fonds, émission potentielle de stablecoins sous supervision fédérale, et accès à tout l’écosystème bancaire américain. Un Graal pour n’importe quelle entreprise crypto. Sauf que dans le cas présent, ce Graal a une couleur très… politique.
La lettre qui fait trembler Washington
Le 13 janvier 2026, une lettre officielle est partie en direction du bureau du Comptroller de l’OCC. Son auteure ? Une sénatrice connue pour sa fermeté sur les questions financières et technologiques : Elizabeth Warren. Le message est clair, direct et sans détour : suspendez immédiatement l’examen de cette demande.
Pourquoi une telle urgence ? Parce que selon la sénatrice du Massachusetts, poursuivre l’instruction reviendrait à placer l’organisme de régulation dans une position intenable : celle de superviser, contrôler et potentiellement favoriser une société dans laquelle le président en exercice conserve des intérêts financiers directs ou indirects.
« Nous nous trouverions dans une situation où le dirigeant de l’OCC, nommé par le Président et révocable par lui, serait chargé de réguler et de superviser une entreprise dont le Président et sa famille tirent des bénéfices financiers. »
Les mots sont forts. Ils soulignent un risque systémique bien plus grave qu’une simple apparence de conflit d’intérêts.
Les liens financiers au cœur du scandale potentiel
World Liberty Financial n’est pas une société lambda dans l’univers crypto. Ses fondateurs et principaux promoteurs incluent des membres très proches de la famille présidentielle. Plusieurs sources concordantes indiquent que le président lui-même conserve, directement ou via des structures familiales, des intérêts économiques significatifs dans l’aventure.
Cette imbrication entre pouvoir exécutif suprême et projet entrepreneurial privé dans un secteur en pleine mutation pose des questions vertigineuses :
- Comment garantir l’indépendance de jugement de l’OCC ?
- Quelles pressions, même indirectes, pourraient s’exercer sur les équipes d’examen ?
- Comment maintenir la confiance du public et des marchés dans le système bancaire fédéral ?
- Une suspension complète et immédiate de toute instruction concernant la demande de charte bancaire de WLTC Holdings LLC (l’entité porteuse du projet)
- Un engagement écrit de l’OCC de ne reprendre aucun travail sur ce dossier avant que le président n’ait totalement et irrévocablement cédé tous ses intérêts financiers, directs et indirects, dans World Liberty Financial.
- Opérer comme une banque fiduciaire de droit fédéral
- Assurer la garde institutionnelle d’actifs numériques
- Éventuellement émettre et gérer son propre stablecoin (USD1) sous supervision fédérale
- Bénéficier de la confiance associée au label « banque nationale »
- Accéder plus facilement aux systèmes de paiement interbancaires
- Scénario 1 – Suspension temporaire : l’OCC accepte de geler le dossier le temps d’obtenir des garanties ou des clarifications sur les intérêts financiers en jeu.
- Scénario 2 – Divestiture rapide : une cession totale et publique des intérêts du président et de sa famille est annoncée, permettant à l’instruction de reprendre.
- Scénario 3 – Conflit ouvert : l’OCC décide de poursuivre l’examen malgré la demande de suspension, déclenchant alors une véritable crise politique et institutionnelle.
- Scénario 4 – Retrait volontaire : l’entité derrière WLFI retire elle-même sa demande pour éviter la polémique.
Autant de questions que la sénatrice refuse de laisser dans l’ombre.
Une demande claire : divestiture totale ou blocage
Dans sa missive, Elizabeth Warren pose un ultimatum assez rare dans ce type de correspondance officielle. Elle demande deux choses cumulatives :
La sénatrice va même plus loin : elle fixe une date butoir au 20 janvier 2026 pour recevoir une réponse écrite formelle du Comptroller.
Contexte législatif : le vide juridique qui inquiète
Ce bras de fer ne sort pas de nulle part. Il s’inscrit dans un débat beaucoup plus large sur l’encadrement des crypto-actifs aux États-Unis, débat qui patine depuis des années au Congrès.
Si plusieurs textes ont été discutés, notamment autour de la fameuse loi dite GENIUS Act récemment adoptée, force est de constater qu’aucun d’entre eux n’a réellement anticipé la situation inédite dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui : l’implication financière directe d’un président en exercice dans une entreprise crypto cherchant à obtenir un statut bancaire privilégié.
Les projets de loi sur la structure du marché crypto (market structure bills) actuellement sur la table, s’ils sont intéressants sur le plan technique, passent complètement à côté de cet angle politique et éthique pourtant déterminant.
Quels seraient les pouvoirs d’une WLFI-bank ?
Si la charte bancaire venait à être accordée, l’entité pourrait notamment :
Autant d’avantages compétitifs majeurs dans un secteur où la confiance et la régulation restent les deux mamelles du succès à long terme.
Un précédent dangereux pour la démocratie ?
Au-delà du cas particulier de WLFI, c’est toute la question de l’impartialité des régulateurs qui est posée. Si un président peut, sans conséquence, conserver des intérêts financiers importants dans une société qu’il est susceptible d’avantager via ses nominations à la tête des agences fédérales, où s’arrête l’intérêt privé et où commence l’intérêt public ?
La sénatrice n’hésite d’ailleurs pas à employer des termes très forts : « risque d’érosion de la confiance dans l’ensemble du système bancaire fédéral », « position sans précédent », « conflit structurel »… Le message est limpide.
Et maintenant ? Scénarios possibles
Plusieurs voies se dessinent pour les prochaines semaines :
Chacune de ces options aura des répercussions importantes, tant sur le plan politique que sur la perception du secteur crypto par les autorités américaines.
Le regard international
Les regards du monde entier sont tournés vers Washington. Dans de nombreux pays, l’exemple américain sert encore souvent de boussole réglementaire. Une défaillance perçue dans la gestion des conflits d’intérêts au plus haut niveau pourrait accélérer le mouvement de certains pays vers des cadres réglementaires plus stricts ou, au contraire, plus permissifs selon les intérêts nationaux.
L’Europe, Singapour, Dubaï, Hong Kong… tous observent attentivement la façon dont la première puissance mondiale traite ce cas d’école particulièrement sensible.
Un test pour la démocratie numérique ?
Finalement, derrière cette bataille apparemment technique se joue peut-être quelque chose de beaucoup plus profond : la capacité d’une démocratie moderne à encadrer l’intersection entre technologie financière révolutionnaire et pouvoir politique traditionnel.
Le secteur des crypto-actifs promettait décentralisation, transparence, et rupture avec les vieux schémas. L’irruption d’un projet aussi centralisé autour d’une figure politique aussi polarisante remet-elle en cause cette promesse originelle ?
Une chose est sûre : la décision qui sera prise dans les prochaines semaines ou prochains mois sur le dossier WLFI marquera durablement l’histoire de la régulation crypto aux États-Unis… et peut-être bien au-delà.
À suivre de très près.
« Quand le pouvoir politique et les intérêts privés dans la technologie financière se mêlent aussi intimement, c’est toute la confiance dans les institutions qui vacille. »
Le feuilleton ne fait que commencer.









