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Élections Régionales au Cameroun : Un Scrutin Sous Tension

Ce dimanche, le Cameroun vote pour renouveler ses conseils régionaux dans un calme apparent. Mais derrière les urnes, une opposition boycotte, des manifestations sont réprimées et le parti au pouvoir s’apprête à tout rafler. Que cache vraiment ce scrutin indirect ? La réponse risque de vous surprendre…

Imaginez un pays où le président, âgé de 92 ans, vient d’être réélu pour un huitième mandat et où, moins de deux mois plus tard, les institutions continuent de tourner comme si de rien n’était. Voilà le décor dans lequel s’ouvrent, ce dimanche, les élections régionales au Cameroun.

Un scrutin indirect dans un climat de crise profonde

À 8 heures précises, les bureaux de vote ont accueilli les premiers grands électeurs. Pas de files d’attente interminables, pas de foules devant les isoloirs. Ici, le peuple ne vote pas directement. Ce sont environ 10 000 conseillers municipaux et chefs traditionnels qui désignent les 900 membres des dix conseils régionaux du pays.

Parmi ces 10 000 personnes, plus de 9 000 appartiennent au Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), le parti du président Paul Biya. Le résultat apparaît d’ores et déjà écrit : le pouvoir en place va conserver, et même renforcer, son emprise sur ces instances censées incarner la décentralisation.

Le boycott massif de l’opposition

Le principal challenger de la dernière présidentielle, Issa Tchiroma, à la tête du Front pour le salut national du Cameroun (FSNC), a appelé au boycott total de ce scrutin. Depuis la Gambie où il s’est réfugié, il refuse toute « normalisation institutionnelle » tant que la contestation de la réélection de Paul Biya n’aura pas abouti.

« Nous ne saurions, dans le contexte actuel de deuil national, de contestation morale profonde et de crise post-électorale majeure, nous prêter à une quelconque forme de normalisation institutionnelle. »

Issa Tchiroma, président du FSNC

Ce boycott n’est pas isolé. Depuis fin octobre, les grandes villes camerounaises ont connu des manifestations parfois très violentes pour dénoncer ce que l’opposition qualifie de « hold-up électoral ». La réponse des forces de l’ordre a été ferme, voire brutale selon de nombreux témoignages.

Des « villes mortes » pour défier le pouvoir

En parallèle du scrutin régional, la porte-parole du FSNC a annoncé trois journées consécutives de « villes mortes » à partir de ce dimanche. L’objectif ? Paralyser l’activité économique et montrer que le pays ne tourne pas normalement après la réélection contestée du président Biya.

Cette stratégie n’est pas nouvelle au Cameroun. Elle avait déjà été utilisée lors de précédentes crises, notamment dans les régions anglophones. Mais cette fois, elle touche l’ensemble du territoire et coïncide avec un vote institutionnel majeur.

Une domination écrasante du RDPC

Sur les 75 listes validées par Elecam, l’organisme électoral, seule celle du RDPC est présente des candidats dans les dix régions. Tous les autres partis – UNDP, PCRN, UDC, UMS, etc. – n’ont pu ou voulu couvrir l’ensemble du territoire.

Conséquence logique : même dans la région où le RDPC avait perdu en 2020 (la région du Centre), le parti présidentiel devrait cette fois tout rafler. Les dix présidents sortants des conseils régionaux, tous reconduits par leurs formations respectives, sont en réalité tous issus du RDPC ou de partis satellites.

  • 90 conseillers par région
  • 70 délégués de partis politiques
  • 20 représentants des chefferies traditionnelles
  • Plus de 90 % des grands électeurs RDPC
  • Résultat attendu : 100 % des sièges pour le pouvoir

Que peuvent vraiment les conseils régionaux ?

Créés dans le cadre de la décentralisation promise depuis les années 1990 et réellement mis en place en 2020, ces conseils disposent de compétences limitées. Ils ont un rôle consultatif et gèrent certains aspects du développement économique local, de l’aménagement du territoire et de la coopération entre communes.

Mais dans les faits, le pouvoir reste ultra-centralisé à Yaoundé. Les budgets régionaux sont modestes et les présidents de région n’ont pas de véritable autorité exécutive. Beaucoup y voient donc une coquille vide, un os à ronger offert à la décentralisation sans jamais lui donner de chair.

Ce manque de pouvoir réel explique en partie le désintérêt d’une partie de l’opposition. Pourquoi légitimer des institutions qui ne changeront rien à la concentration du pouvoir entre les mains d’un seul homme et de son parti depuis 42 ans ?

Un vieux président dans un pays jeune

Paul Biya, 92 ans, dirige le Cameroun sans interruption depuis novembre 1982. Il vient d’entamer ce qui pourrait être son dernier mandat – même si rien n’est moins sûr dans un pays où la Constitution a été modifiée à plusieurs reprises pour lui permettre de se représenter.

Face à lui, une population majoritairement jeune, connectée, qui aspire au changement. Les réseaux sociaux bruissent de colère contenue. Les vidéos de répression circulent. Et pourtant, le système semble inamovible.

Ce scrutin régional, par son caractère verrouillé et son timing post-crise, agit comme un révélateur : il montre à quel point le régime a su, au fil des décennies, tisser une toile qui étouffe toute alternance réelle.

Vers une nouvelle explosion ?

Les résultats officiels sont attendus dans les tout prochains jours. Ils ne réserveront aucune surprise. Mais la vraie question n’est pas de savoir qui va gagner – tout le monde le sait déjà – mais plutôt de savoir jusqu’à quand la rue camerounaise acceptera de voir le pouvoir se reproduire indéfiniment sans véritable compétition.

Les journées de villes mortes qui commencent aujourd’hui seront un premier indicateur. Si elles sont massivement suivies, le message sera clair : une partie importante de la population refuse la normalisation forcée et reste mobilisée.

Dans un pays où la répression a déjà fait des victimes depuis octobre, l’équation est simple et terrible : soit le pouvoir accepte un jour d’ouvrir réellement le jeu politique, soit il continuera à gouverner par la force dans un silence de plus en plus pesant.

Ce dimanche de vote régional, derrière l’apparence du calme et de l’organisation, c’est tout l’avenir politique du Cameroun qui se joue en sourdine. Et pour l’instant, le vieux lion du RDPC rugit toujours plus fort que les voix qui appellent au changement.

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