InternationalSociété

Effondrement à Tripoli : la Tragédie Révèle l’Abandon du Liban

À Tripoli, un immeuble s’effondre brutalement, faisant 14 morts et laissant des familles sans rien. Derrière les décombres, une ville entière semble abandonnée par les autorités. Que révèle vraiment ce drame ?

Imaginez fermer votre magasin un dimanche soir comme tous les autres, rentrer chez vous épuisé, et découvrir le lendemain que tout ce que vous avez construit pendant trente ans n’est plus qu’un tas de gravats. C’est ce qui est arrivé à Adnan Mardash, commerçant à Tripoli, dans le nord du Liban. L’effondrement de son immeuble a coûté la vie à quatorze personnes et a brutalement rappelé à tous que certaines villes du pays s’effritent littéralement sous le poids du dénuement et de l’abandon.

Quand les murs tombent, c’est toute une ville qui vacille

Le drame s’est produit dans le quartier de Bab el-Tabbaneh, zone historiquement marquée par la pauvreté extrême et des tensions communautaires anciennes. L’immeuble de douze appartements s’est écroulé sans crier gare, ensevelissant ses habitants sous des tonnes de béton et de ferraille tordue. Seules huit personnes ont pu être sorties vivantes des décombres. Les images des secouristes fouillant les gravats sous les regards impuissants des riverains restent gravées dans les mémoires.

Pour les survivants, le choc est immense. Perdre des voisins, des proches, mais aussi son moyen de subsistance en une nuit change une vie à jamais. Adnan Mardash, père de quatre enfants, se retrouve aujourd’hui sans revenus. Son épicerie du rez-de-chaussée, qu’il tenait depuis des décennies, a disparu avec le bâtiment. Il confie que l’état de l’immeuble inquiétait depuis longtemps, sans que personne n’agisse vraiment.

Les habitants du quartier oscillent entre colère sourde et immense tristesse. Beaucoup pointent du doigt l’indifférence des responsables politiques qui, selon eux, ne se mobilisent que lorsqu’une tragédie fait la une. « Si un officiel avait habité ici, tout aurait été réglé rapidement », lâche un riverain amer devant les décombres encore fumants.

Une ville déjà sinistrée avant même la catastrophe

Tripoli n’en est pas à son premier drame de ce type. Quelques semaines plus tôt, un autre immeuble s’était effondré dans le même quartier, faisant deux victimes. Yousef Ahmed, 80 ans, avait dû quitter son logement après cet incident précédent. Relogé dans un quartier voisin, il déplore toujours l’absence totale d’aide durable. « Il y a des élus, des gens riches dans cette ville, mais personne ne se soucie de nous », répète-t-il avec lassitude.

La mairie locale a fini par déclarer la ville « sinistrée » après ce dernier effondrement. Elle a appelé l’État à prendre enfin ses responsabilités face à un patrimoine bâti en ruine. Le gouvernement a réagi en urgence : 114 immeubles jugés dangereux ont été évacués immédiatement, et une aide au logement d’un an a été promise aux familles sinistrées. Mais sur le terrain, le maire reconnaît que la situation est bien plus grave : au moins 600 bâtiments nécessiteraient une intervention urgente de consolidation.

« Nous avons procédé récemment à l’évacuation de 12 immeubles et au relogement des habitants, mais ce n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan. »

Le maire de Tripoli

Cette estimation pourrait même être sous-évaluée. De nombreux édifices portent encore les stigmates des affrontements communautaires qui ont ensanglanté la ville entre 2007 et 2014. Impacts de balles, trous d’obus, fissures anciennes : ces marques du passé s’ajoutent aujourd’hui à l’usure naturelle et à l’absence d’entretien.

Pauvreté extrême et absence de contrôle : les racines du problème

Avant même le début de la grave crise économique qui frappe le Liban depuis 2019, plus de la moitié des habitants de Tripoli vivaient déjà sous le seuil de pauvreté, selon des rapports internationaux. La ville du nord concentre des poches de misère parmi les plus dures du pays. Bab el-Tabbaneh et le quartier voisin de Jabal Mohsen ont longtemps été séparés par une ligne de front invisible mais très réelle.

Dans ce contexte de précarité chronique, beaucoup d’habitants n’ont d’autre choix que de rester dans des logements vétustes et dangereux. Mohammed al-Sayed, 56 ans, vit toujours dans l’appartement où il a grandi, malgré la chute récente de morceaux de balcon. La mairie l’avait pourtant averti des risques après l’ajout illégal de quatre étages supplémentaires sur un bâtiment initialement conçu pour deux niveaux seulement.

« Je n’ai aucun autre endroit où aller », explique-t-il simplement. Cette phrase résume à elle seule le dilemme de milliers de familles libanaises : choisir entre un toit précaire et la rue.

Constructions anarchiques et laxisme des autorités

Le pays compte un très grand nombre d’immeubles construits sans permis, surtout pendant les années de guerre civile (1975-1990). Certains propriétaires ont ajouté des étages entiers sans aucune étude de structure ni autorisation. Avec le temps, ces constructions sauvages se sont dégradées, parfois jusqu’à l’effondrement total.

Les spécialistes de l’urbanisme dénoncent un véritable manque de contrôle sur les chantiers. Les réglementations en vigueur sont jugées insuffisantes, et les politiques de logement successives ont souvent favorisé les plus aisés, laissant les plus vulnérables dans des habitats indignes.

Le tremblement de terre qui a touché la Turquie et la Syrie en 2023 a également été ressenti jusqu’au Liban. Les secousses ont aggravé les microfissures existantes dans de nombreux bâtiments déjà fragilisés. Tripoli, ville côtière densément peuplée, a particulièrement souffert de cette secousse supplémentaire.

Une réponse tardive mais nécessaire

Après la réunion d’urgence du gouvernement, le Premier ministre a annoncé des mesures concrètes : évacuation massive des immeubles à risque et allocation logement temporaire. Ces annonces ont été saluées, même si beaucoup doutent de leur mise en œuvre effective et rapide.

Sur place, les secouristes continuent de déblayer les gravats sous un soleil de plomb. Les habitants observent depuis leurs balcons, quand ils en ont encore. La colère monte, mais elle se mêle à une profonde résignation. Beaucoup se demandent pourquoi il a fallu attendre un bilan aussi lourd pour que les autorités réagissent enfin.

Le drame de Tripoli n’est pas isolé. D’autres villes libanaises connaissent des situations similaires. Beyrouth, Saïda, Zahlé : partout, des immeubles menacent de s’effondrer. La crise économique a vidé les caisses publiques, rendant les grands travaux de réhabilitation presque impossibles. Pourtant, l’urgence est là.

Que reste-t-il après les décombres ?

Pour les habitants de Bab el-Tabbaneh, l’avenir reste incertain. Certains ont tout perdu : logement, boutique, souvenirs. D’autres craignent que leur tour ne vienne bientôt. La promesse d’une aide au logement d’un an est accueillie avec scepticisme. Beaucoup ont déjà vécu des promesses non tenues.

Le drame révèle aussi une fracture sociale profonde. D’un côté, ceux qui peuvent se permettre de quitter les quartiers dangereux ; de l’autre, ceux qui n’ont nulle part ailleurs où aller. Cette inégalité face au risque structurel devient insupportable quand elle se paie en vies humaines.

Les témoignages se succèdent, tous empreints de la même douleur. Naser Fadel, 60 ans, pleure devant sa petite boutique en pensant aux victimes. « Ce sont des gens formidables qui sont partis. Des pauvres, des humbles », murmure-t-il. Ses mots résonnent comme un cri silencieux dans une ville qui a déjà trop souffert.

Le Liban traverse l’une des pires crises de son histoire moderne. Inflation galopante, chômage massif, effondrement du système bancaire : tout concourt à aggraver la vulnérabilité des plus démunis. Dans ce contexte, la sécurité des habitations devient un luxe que beaucoup ne peuvent plus s’offrir.

Vers une prise de conscience collective ?

L’effondrement de Tripoli pourrait-il enfin pousser les autorités à agir durablement ? Les annonces récentes laissent entrevoir un début de mobilisation, mais la route est longue. Recenser les bâtiments dangereux, les consolider ou les évacuer, reloger les familles : chaque étape demande des fonds que l’État manque cruellement.

Les organisations locales et internationales tentent de combler les vides. Mais sans une vraie politique publique ambitieuse, les drames risquent de se répéter. Les habitants de Tripoli le savent : tant que les murs continueront de tomber, la peur ne les quittera pas.

Adnan Mardash, lui, regarde les décombres de ce qui fut sa vie. Il ne demande pas la charité, juste un peu de justice. « On nous a laissés vivre dans des immeubles qui menaçaient de s’écrouler. Aujourd’hui, nous payons le prix fort », dit-il d’une voix lasse mais déterminée.

Le silence qui suit parfois les catastrophes est souvent plus assourdissant que les cris. À Tripoli, ce silence est celui d’une ville qui refuse de s’effondrer complètement, malgré tout. Une ville qui espère encore, malgré les ruines, que quelqu’un, enfin, se souciera d’elle.

Chaque effondrement rappelle cruellement que la sécurité devrait être un droit fondamental, et non un privilège réservé à quelques-uns. Tant que cette évidence ne sera pas traduite en actes concrets, les gravats continueront de s’accumuler dans les rues du Liban.

Le pays a besoin d’une reconstruction qui ne se limite pas aux discours. Il lui faut des murs solides, des toits qui tiennent, et surtout une volonté politique qui ne s’évapore pas avec la poussière des décombres. Tripoli attend, et avec elle, des milliers de familles suspendues à un fil.

Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.