Imaginez une jeune femme de 24 ans, niqab intégral, regard déterminé, qui explique calmement à 220 000 abonnés qu’un homme qui propose moins de 15 000 euros de dot « n’est pas sérieux ». Elle ajoute qu’il faut aussi de l’or et, cerise sur le gâteau, 10 % de son salaire futur. Cette scène n’a rien d’une fiction. Elle se déroule tous les jours sur TikTok, en français, et elle met le feu aux poudres dans une partie de la jeunesse musulmane.
La dot, ce sujet qui enflamme les réseaux
Longtemps resté discret dans les discussions familiales, le montant de la mahr (la dot islamique que l’homme doit obligatoirement verser à la femme) est devenu un débat public, parfois violent, sur les réseaux sociaux. Ce qui était autrefois négocié en petit comité entre familles est désormais exposé, commenté, jugé par des milliers d’internautes.
Et les chiffres font tourner la tête.
On passe de demandes « raisonnables » (3 000 à 5 000 euros) à des exigences qui flirtent avec l’irréel : 20 000, 30 000, parfois 50 000 euros, sans compter les bijoux en or et les clauses contractuelles dignes d’un contrat de travail.
D’où vient cette surenchère soudaine ?
Plusieurs phénomènes se croisent.
D’abord, une génération de jeunes femmes nées ou élevées en France, souvent très diplômées, qui refusent le schéma traditionnel où la femme arrive « les mains vides » dans le mariage. Elles veulent une sécurité financière, une forme de « parachute » en cas de divorce. Dans un contexte où le mariage religieux n’a aucune valeur juridique en France, cette dot devient leur seule garantie tangible.
Ensuite, l’influence des pays du Golfe et d’une certaine réislamisation rigoriste. Sur Instagram et TikTok, des influenceuses vivant aux Émirats ou en Arabie saoudite affichent des dots à six chiffres. Ce modèle « luxe et piété » fait rêver une partie de la jeunesse.
Enfin, le phénomène classique des réseaux sociaux : la surenchère. Quand une sœur annonce 12 000 euros, une autre se sent obligée de monter à 15 000 pour ne pas « dévaloriser » les femmes. C’est une spirale inflationniste.
« Une femme qui accepte moins de 10 000 euros, c’est qu’elle ne se respecte pas. Point. »
Influenceuse TikTok, 2025
Les hommes entre colère et désarroi
De l’autre côté, la colère gronde.
Des jeunes hommes, souvent issus des mêmes milieux populaires ou de classe moyenne, se retrouvent face à des exigences qu’ils jugent irréalistes. Un ouvrier, un employé de mairie, un livreur Uber ne peut tout simplement pas sortir 20 000 euros cash, plus un bijou en or, plus une voiture pour la belle-famille.
Certains y voient une forme d’hypocrisie : on leur reproche de ne pas être « de vrais hommes » alors qu’on leur demande des sommes folles dans un pays où le salaire médian tourne autour de 2 000 euros net.
D’autres, plus radicaux, parlent carrément de « prostitution déguisée » ou de « vente de femmes au plus offrant ».
Ils disent :
« Avant on se mariait pour construire une famille, maintenant on se marie pour remplir un compte en banque. »
« Ma mère a eu 800 euros de dot en 1998. Ma future belle-mère en veut 18 000 en 2025. Où va-t-on ? »
Une pratique totalement hors la loi… mais intouchable
En France, la dot au sens islamique (versée par l’homme à la femme) n’est pas illégale en soi. Elle peut être considérée comme un don manuel ou un contrat privé. Mais dès qu’elle dépasse certaines sommes ou qu’elle est exigée sous pression, elle peut tomber sous le coup de l’escroquerie, de l’abus de faiblesse ou du blanchiment.
Dans les faits ? Aucune régulation. Aucun imam n’est habilité à fixer un plafond. Aucune association ne joue les arbitres. Résultat : c’est la loi du plus fort… ou de la plus déterminée.
Certains couples contournent le problème en signant deux contrats : un mariage civil minimaliste (où la dot n’apparaît pas) et un mariage religieux avec une dot astronomique. Tout reste dans l’ombre.
Quand la religion devient un business
Le plus troublant, c’est l’émergence d’un véritable marché de la piété.
Des « coachs en mariage halal » proposent des formations payantes (200 à 500 euros) pour apprendre aux femmes « comment négocier une dot élevée sans passer pour une intéressée ». D’autres vendent des modèles de contrats de mariage avec clauses abusives protégées.
Sur les groupes privés WhatsApp et Telegram, on trouve même des « listes de prix » par origine : dot minimum pour une Marocaine, une Algérienne, une Convertie, une Turque… Comme un catalogue.
Les conséquences concrètes sur le terrain
- Des mariages repoussés indéfiniment car l’homme n’arrive pas à réunir la somme.
- Des jeunes qui s’endettent sur dix ans pour « honorer » leur fiancée.
- Des parents qui vident leur livret A ou contractent des crédits à la consommation.
- Des ruptures violentes, parfois avec menaces, quand la dot promise n’est pas versée intégralement le jour J.
- Et, paradoxe ultime, des jeunes femmes célibataires de plus en plus nombreuses car « aucun homme n’est à la hauteur ».
Un imam de banlieue parisienne confiait récemment, sous couvert d’anonymat : « Avant, on mariait les jeunes à 22-25 ans. Aujourd’hui, ils ont 30, 32 ans et ce n’est toujours pas réglé à cause de la dot. C’est une catastrophe. »
Entre tradition et dérive marchande
Dans le Coran et la tradition prophétique, la dot est obligatoire, mais elle doit rester raisonnable. Le Prophète lui-même encourageait les dots modestes pour faciliter les mariages. Plusieurs hadiths rapportent des unions conclues avec une dot symbolique : un anneau en fer, l’enseignement de quelques versets, ou même rien du tout.
Aujourd’hui, cette sagesse semble oubliée au profit d’une logique consumériste où la valeur d’une femme se mesure en milliers d’euros.
Et pendant ce temps, la République regarde ailleurs. Car toucher à la dot, c’est toucher à la liberté religieuse. C’est entrer dans l’intimité des familles. C’est risquer l’accusation d’islamophobie.
Alors le phénomène continue de grossir, en silence, derrière les filtres roses de TikTok et les stories éphémères.
Mais pour combien de temps encore ?
Quand des milliers de jeunes musulmans français ne parviennent plus à se marier à cause d’une pratique censée les unir, n’est-il pas temps de se poser les vraies questions ? Entre respect de la tradition et dérive matérialiste, la communauté est à la croisée des chemins.
Et vous, qu’en pensez-vous ? La dot doit-elle avoir un plafond ? Ou est-ce une affaire strictement privée ? Le débat ne fait que commencer.









