Imaginez un petit bourg breton paisible, où les jours s’écoulent au rythme des marées et des conversations entre voisins. Pourtant, derrière les façades tranquilles de La Trinité-Porhoët, un drame d’une violence inouïe s’est noué en février 2023. Un homme de 44 ans, père de famille, a purement et simplement disparu. Pas de corps, pas de trace évidente, mais un faisceau d’indices glaçants qui pointent vers un règlement de comptes impitoyable lié au monde souterrain des stupéfiants.
Ce mardi, la cour d’assises des Côtes-d’Armor s’est ouverte sur une affaire qui secoue encore la région. Cinq hommes, âgés de 29 à 39 ans, comparaissent pour des faits allant de l’enlèvement à l’assassinat, en passant par la destruction d’un cadavre. Au cœur de ce dossier : la disparition de François Ferreira, un habitant impliqué dans des trafics, qui a fini par payer le prix fort pour une trahison présumée.
Un incendie qui n’aurait jamais dû être éteint
Tout commence réellement le 19 février 2023. Les pompiers sont appelés pour un départ de feu dans un garage automobile de la commune. Ce qui aurait pu passer pour un banal sinistre prend rapidement une tournure inquiétante. Le propriétaire des lieux se montre étrangement réticent à laisser les secours intervenir. Il évoque des menaces sur sa personne, refuse d’ouvrir pleinement les portes. Une attitude qui intrigue immédiatement les enquêteurs.
Deux jours plus tôt, un autre événement avait déjà alerté les autorités : la disparition de François Ferreira. Âgé de 44 ans, cet homme suivi médicalement pour une greffe de rein ne s’était plus manifesté depuis le 18 février en fin d’après-midi. Son téléphone s’était éteint à 16h19. À son domicile, les gendarmes découvrent ses papiers d’identité, ses traitements indispensables à sa survie, et surtout une trace de sang sur une poignée de porte intérieure. Le tableau est sinistre.
Un passé déjà tumultueux dans le milieu
François Ferreira n’était pas un inconnu des services de police. Il évoluait depuis plusieurs années dans des réseaux de revente de stupéfiants. Héroïne, cocaïne, MDMA : il gérait des quantités importantes pour le compte d’un homme surnommé « Mermer ». Mais à l’été 2022, les relations se sont détériorées de manière spectaculaire.
Selon les éléments recueillis par les enquêteurs, François aurait décidé de rompre avec son employeur. Pire encore : il aurait profité de sa position pour dérober une importante quantité de drogue, des faux billets et plusieurs armes à feu. Cet acte, perçu comme une trahison majeure dans ce milieu impitoyable, aurait signé son arrêt de mort.
Quelques mois plus tard, une première tentative d’intimidation avait eu lieu. Enlevé, frappé, menacé, il avait finalement été relâché. Une sorte d’avertissement. Mais l’homme n’avait pas compris le message… ou avait choisi de ne pas le comprendre.
L’enlèvement final : une reconstitution glaçante
Fin 2022 et début 2023, les tensions remontent. Les enquêteurs estiment aujourd’hui que François Ferreira a été de nouveau pris pour cible. Cette fois, l’opération aurait été menée à son domicile même. Enlevé de force, il aurait été conduit dans le fameux garage où l’incendie s’est déclaré deux jours plus tard.
Sur place, interrogatoire musclé. Les accusés auraient cherché à récupérer ce qui leur appartenait : argent, drogue, armes. Puis, selon l’accusation, les choses ont dégénéré. Suffocation. Mort. Et enfin, tentative de faire disparaître le corps par le feu. Une méthode radicale, mais malheureusement courante dans certains règlements de comptes extrêmes.
« Il a été enlevé, tué puis détruit par le feu. »
Extrait de l’arrêt de renvoi
Malgré l’absence de corps, les indices matériels s’accumulent. Du sang appartenant à la victime a été retrouvé dans un véhicule lié à l’un des principaux mis en cause. Des relevés de téléphonie montrent des déplacements coordonnés le jour de la disparition. Des proches ont rapporté des confidences troublantes. Tout converge vers une même conclusion : François n’est plus de ce monde.
Cinq accusés, cinq degrés de responsabilité
Parmi les cinq hommes jugés, les rôles présumés varient. Le principal accusé, celui que l’on surnommait « Mermer », est soupçonné d’avoir commandité l’opération. D’autres auraient participé à l’enlèvement, à la séquestration ou à la destruction du corps. Tous, âgés entre 29 et 39 ans, nient en bloc les faits qui leur sont reprochés.
Le procès s’annonce long et complexe. Il faudra démêler les responsabilités individuelles, évaluer la crédibilité des témoignages indirects, analyser les expertises scientifiques. La défense promet de contester chaque élément à charge, arguant notamment du manque de preuve matérielle directe.
Une famille brisée qui attend la vérité
Au premier rang de la salle d’audience, la fille de François Ferreira. Elle n’a qu’un souhait : que la justice reconnaisse pleinement ce qui est arrivé à son père. Sans corps, sans funérailles, le deuil reste suspendu. Cette absence physique rend le chagrin encore plus lourd à porter.
Pour elle, ce procès n’est pas seulement une affaire judiciaire. C’est une quête de reconnaissance, une façon de redonner un nom et une dignité à un homme que certains ont voulu effacer à jamais. Elle espère que les débats permettront enfin de lever le voile sur ces heures terribles de février 2023.
Le poids du trafic de stupéfiants en zone rurale
Cette affaire tragique rappelle une réalité souvent occultée : le trafic de drogue n’épargne pas les campagnes. Dans des communes comme La Trinité-Porhoët, loin des grandes métropoles, des réseaux s’organisent, des dettes s’accumulent, des règlements de comptes se règlent dans l’ombre des hangars et des garages.
L’héroïne, la cocaïne et le MDMA circulent parfois plus facilement dans ces territoires où les contrôles sont moins fréquents. Les petites communes deviennent alors des plaques tournantes inattendues, où les sommes en jeu peuvent atteindre des dizaines, voire des centaines de milliers d’euros.
François Ferreira en savait quelque chose. Il a plongé dans ce milieu, y a gagné de l’argent rapidement, puis a tenté d’en sortir… à sa manière. Une sortie qui s’est transformée en piège mortel.
Les preuves scientifiques au cœur du dossier
Même sans corps, la justice dispose d’un arsenal probant non négligeable. Les traces de sang dans le véhicule, analysées et attribuées à la victime, constituent un élément majeur. Les relevés téléphoniques montrent des contacts répétés et des localisations concordantes avec les faits reprochés.
Les expertises en téléphonie cellulaire ont permis de reconstituer les mouvements des protagonistes le 18 février. Certains téléphones bornent à proximité du domicile de François, puis au garage, puis s’éteignent ou s’éloignent brusquement après l’heure présumée du crime.
À cela s’ajoutent les déclarations de témoins indirects : des personnes ayant entendu des confidences, des discussions compromettantes, des allusions à un « problème réglé ». Autant d’éléments qui, pris isolément, peuvent sembler fragiles, mais qui, mis bout à bout, dessinent un tableau cohérent et inquiétant.
Un milieu où la loyauté est une question de survie
Dans l’univers du trafic de stupéfiants, la confiance est une denrée rare et précieuse. Dès lors qu’un acteur est soupçonné de trahison, la réponse est souvent immédiate et définitive. Voler de la marchandise, c’est voler la subsistance d’un réseau entier. Et dans ces cercles, on ne pardonne pas facilement.
François a sans doute sous-estimé la portée de son geste. Il pensait peut-être pouvoir négocier, disparaître un temps, puis reprendre une vie normale. Mais dans ce monde parallèle, les dettes ne s’effacent pas avec le temps. Elles s’accumulent, et elles finissent toujours par être réclamées… d’une manière ou d’une autre.
Que reste-t-il quand le corps disparaît ?
L’absence de corps complique évidemment la qualification pénale. Sans preuve irréfutable du décès, certains avocats pourraient tenter de plaider l’enlèvement ou la séquestration sans issue mortelle. Pourtant, l’état de santé de François rend cette hypothèse très fragile : sans ses médicaments, il n’aurait pas survécu longtemps.
La cour devra donc trancher : y a-t-il eu intention homicide ? Le feu était-il destiné à dissimuler un meurtre ? Ou s’agit-il d’une tentative désespérée de faire disparaître des traces sans pour autant avoir tué au préalable ? Les débats s’annoncent âpres.
Une Bretagne marquée par les trafics
Le Morbihan et les Côtes-d’Armor ne sont pas épargnés par la montée en puissance des stupéfiants durs. Ces dernières années, plusieurs affaires similaires ont défrayé la chronique : règlements de comptes à l’arme lourde, disparitions inexpliquées, saisies records dans des zones jusque-là épargnées.
Cette affaire de La Trinité-Porhoët s’inscrit dans un contexte plus large de territorialisation des réseaux. Les ports bretons, la proximité avec les routes maritimes, les campagnes vastes et peu surveillées : autant d’atouts pour les trafiquants qui cherchent à s’éloigner des métropoles sur-contrôlées.
Les habitants, eux, découvrent parfois avec stupeur que leur voisinage abrite des activités criminelles d’envergure. Et quand le drame frappe, c’est toute une communauté qui se retrouve confrontée à l’horreur.
Un procès sous haute tension
Les audiences vont durer plusieurs semaines. Les accusés risquent la réclusion criminelle à perpétuité pour les plus lourdement poursuivis. Les avocats de la partie civile, portés par la voix de la fille de la victime, espèrent une reconnaissance pleine et entière des faits.
Du côté de la défense, on mise sur le doute raisonnable, sur l’absence de corps, sur les failles possibles dans la chaîne des preuves. Le combat judiciaire s’annonce rude, technique, émotionnel.
Quelle que soit l’issue, une chose est certaine : cette affaire laisse une marque indélébile dans la région. Un rappel brutal que même dans les campagnes les plus tranquilles, le crime organisé peut frapper sans prévenir… et ne laisser que des cendres derrière lui.
Le silence de La Trinité-Porhoët, depuis février 2023, n’est plus le même. Il est chargé de questions, de peurs, et d’une attente : celle que justice soit enfin rendue.
Point clé à retenir : Sans corps, sans aveux, l’accusation s’appuie sur un puzzle d’indices matériels, scientifiques et humains. Le verdict dira si ce puzzle tient debout… ou s’il laisse trop de zones d’ombre.
À suivre, donc, dans les semaines à venir. Une affaire qui, bien au-delà du fait divers, interroge notre rapport à la justice, au deuil impossible et à la violence qui gangrène parfois les territoires les plus inattendus.









