Imaginez un empire du rêve qui continue de faire tourner ses manèges à plein régime, mais qui commence à sentir le vent tourner du côté des portes d’entrée. C’est un peu la situation que traverse actuellement l’un des géants mondiaux du divertissement. Les chiffres viennent de tomber et ils racontent une histoire à deux visages : d’un côté l’euphorie des parcs et des bateaux, de l’autre l’ombre d’un ralentissement qui pourrait peser sur l’avenir proche.
Des résultats solides portés par l’expérience physique
Le dernier trimestre clos fin décembre a une nouvelle fois démontré la résilience impressionnante de la branche « Experiences ». Parcs à thèmes et croisières ont continué de tirer le groupe vers le haut avec une croissance de 6 % aussi bien sur le chiffre d’affaires que sur le résultat opérationnel. Une performance loin d’être anodine dans un contexte économique global qui reste incertain.
Les croisières ont particulièrement brillé. L’arrivée d’un septième navire flambant neuf dans la flotte a boosté la fréquentation, tandis que les parcs ont enregistré une progression très appréciable des dépenses moyennes par visiteur, estimée à +3 %. Preuve que même quand ils viennent moins souvent, les visiteurs dépensent davantage une fois sur place.
Pourquoi les parcs et croisières restent le moteur principal
Contrairement aux contenus numériques qui subissent des vents contraires, l’expérience physique proposée par les parcs à thèmes et les croisières bénéficie d’un statut presque unique : elle est difficilement remplaçable par un écran. Les familles veulent vivre des moments ensemble, créer des souvenirs palpables, prendre des photos devant un château emblématique ou dîner avec vue sur l’océan.
Cette demande reste soutenue malgré l’inflation et les incertitudes économiques. Les équipes ont d’ailleurs travaillé ces dernières années à enrichir l’offre : nouvelles attractions, expériences immersives, restauration haut de gamme, hôtels thématiques rénovés. Tout cela contribue à maintenir des niveaux de satisfaction élevés et à justifier des tarifs en hausse régulière.
L’entreprise est en bien meilleur état qu’il y a trois ans.
Le dirigeant historique lors de la conférence de présentation des résultats
Cette phrase résume assez bien le sentiment général : après une période très compliquée, le navire a retrouvé une stabilité appréciable, et la division Experiences en est la principale raison.
Un nouveau navire qui change la donne sur les mers
Le lancement récent d’un paquebot supplémentaire n’est pas un détail anodin. Chaque nouveau navire apporte environ 4 000 à 6 000 passagers supplémentaires par semaine en pleine saison. Cela représente des milliers de nuitées, des restaurants à remplir, des boutiques à faire tourner, des spectacles à vendre… Un cercle vertueux qui dope mécaniquement les revenus.
Les clients apprécient également la montée en gamme progressive de la flotte : cabines plus spacieuses, restaurants signature, espaces adultes exclusifs, toboggans toujours plus impressionnants. Autant d’arguments qui permettent de maintenir des taux d’occupation très élevés même lorsque la demande globale ralentit légèrement.
Les signaux d’alerte sur le tourisme américain
Malgré ces bonnes performances, l’entreprise a tenu à alerter les marchés sur un point précis : la croissance du résultat opérationnel de la branche parcs et croisières devrait être seulement modérée au trimestre en cours. La raison principale évoquée concerne les touristes internationaux qui boudent de plus en plus les États-Unis.
Les données officielles sont sans appel : sur l’ensemble de l’année 2025, la fréquentation étrangère a reculé de 2,5 % par rapport à l’année précédente. Pire encore, le pays enchaîne huit mois consécutifs de baisse. Un phénomène qui touche directement les parcs situés en Floride et en Californie, très dépendants des visiteurs venus d’Europe, d’Amérique latine et d’Asie.
Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette désaffection : coût du voyage transatlantique toujours élevé, concurrence de destinations plus proches ou perçues comme plus sûres, effet encore persistant de certaines restrictions sanitaires passées, et parfois une image internationale du pays qui se dégrade. Autant d’éléments qui rendent l’avenir immédiat un peu plus flou.
Quelles conséquences concrètes pour les parcs américains ?
Moins de visiteurs internationaux signifie généralement moins de dépenses dans les boutiques, les restaurants haut de gamme et les hôtels sur place. Ces clientèles dépensent en moyenne davantage que les visiteurs domestiques. Leur raréfaction pèse donc mécaniquement sur les marges.
Pour compenser, les équipes misent sur plusieurs leviers : attirer davantage les Américains eux-mêmes, proposer des offres promotionnelles ciblées sur les périodes creuses, renforcer encore l’offre locale via des événements saisonniers spectaculaires. Mais ces ajustements demandent du temps et ne compensent pas toujours totalement la perte de la clientèle étrangère haut de gamme.
Les divisions en difficulté : Entertainment et Sports
Pendant que les parcs et croisières tiennent la baraque, les deux autres grands piliers du groupe traversent une passe nettement plus délicate. La branche Entertainment (cinéma + télévision hors sports) affiche un résultat opérationnel en chute libre de 35 % sur un an. Celle dédiée aux sports recule de 21 %.
Plusieurs raisons expliquent ces contre-performances. D’abord une envolée des coûts, notamment marketing. Ensuite des choix stratégiques lourds : réduction d’activité sur certains marchés (notamment en Inde), intégration récente d’une plateforme de streaming sportive. Enfin, la baisse continue des revenus issus du câble traditionnel aux États-Unis, un phénomène structurel qui touche l’ensemble du secteur.
Le streaming : croissance masquée mais réelle
Derrière ces chiffres décevants se cache pourtant une bonne nouvelle : les revenus issus des plateformes de vidéo en ligne ont progressé de 13 % sur la période. Une croissance significative qui prouve que la stratégie de montée en puissance du streaming porte ses fruits, même si l’entreprise a choisi, comme la plupart de ses concurrents, de ne plus communiquer le nombre exact d’abonnés.
La rentabilité de cette activité s’améliore progressivement grâce à une meilleure monétisation (publicité, hausse des tarifs, bundling), à la réduction des contenus à très gros budget qui ne rentabilisaient pas toujours, et à une offre de plus en plus cohérente entre franchises phares, contenus familiaux et productions originales.
Les sports : un poids qui devient difficile à porter
Du côté des droits sportifs, la situation reste tendue. Les coûts d’acquisition des droits explosent depuis plusieurs années, tandis que les revenus issus de la distribution câble traditionnelle s’érodent inexorablement. Trouver le bon équilibre entre investissement massif et retour sur investissement devient un exercice de plus en plus compliqué.
L’intégration récente d’une nouvelle plateforme spécialisée dans le sport en streaming pourrait à terme changer la donne, mais les effets positifs ne se verront probablement pas avant plusieurs trimestres.
Bob Iger et la question de la succession
Quelques jours avant la publication des résultats, plusieurs médias ont rapporté que le dirigeant emblématique envisageait de quitter ses fonctions avant la fin de son contrat, prévue fin 2026. Une information qui a immédiatement relancé les spéculations sur l’avenir du groupe.
Interrogé directement sur le sujet lors de la conférence téléphonique, l’intéressé n’a pas fermé la porte mais n’a pas non plus confirmé un départ anticipé. Il a préféré insister sur le redressement spectaculaire réalisé depuis son retour aux commandes et sur le fait que son futur successeur héritera d’une entreprise en bien meilleure santé.
Mon successeur va hériter d’une situation favorable pour ce qui est de la santé de la société et des opportunités de croissance.
Le dirigeant lors de la conférence
Cette phrase peut être lue de deux façons : soit comme une façon élégante de préparer le terrain à une sortie anticipée, soit comme une réelle volonté de rester jusqu’au bout pour consolider encore davantage les acquis. Dans les deux cas, la question de la succession est désormais officiellement sur la table.
Un bilan contrasté mais globalement positif
En trois ans, le groupe a retrouvé une trajectoire beaucoup plus stable. Les marges se redressent, la dette est mieux maîtrisée, le portefeuille de contenus reste l’un des plus puissants au monde et la branche Experiences confirme son statut de véritable vache à lait du groupe. Ce n’est pas négligeable dans un secteur où beaucoup d’acteurs peinent à trouver leur modèle économique rentable.
Mais les défis restent nombreux : dépendance excessive aux touristes étrangers pour les parcs américains, érosion continue du câble linéaire, guerre des droits sportifs, concurrence acharnée sur le streaming… Autant de sujets qui exigeront des choix stratégiques forts dans les mois et années à venir.
Perspectives et prévisions maintenues
Malgré les alertes sur le tourisme et les difficultés des divisions linéaires et sportives, l’entreprise a confirmé ses objectifs annuels présentés en novembre dernier. Une décision qui vise à rassurer les investisseurs et à montrer que, même avec des vents contraires, le cap reste maintenu.
Le marché, après une réaction initialement positive, a finalement sanctionné le titre assez fortement. Preuve que les investisseurs restent très attentifs au moindre signal de ralentissement sur la branche la plus rentable du groupe. La confiance n’est pas encore totalement revenue.
Pourtant, l’histoire récente montre que ce géant sait faire preuve d’une résilience hors norme. Entre crises sanitaires, changements de direction, guerres de streaming et inflation galopante, il a déjà traversé de nombreuses tempêtes. La question est désormais de savoir si le ralentissement du tourisme international américain sera temporaire… ou s’il marque le début d’un cycle plus long et plus préoccupant.
Une chose est sûre : dans l’univers impitoyable du divertissement mondial, les rêves coûtent cher… et ils rapportent encore plus quand ils sont bien gérés.
Le spectacle continue donc, mais avec une vigilance accrue sur les entrées du parc.









