Imaginez un pays où la mort d’un seul homme suffit à plonger des régions entières dans le chaos, où les routes s’embrasent et où les écrans des smartphones propagent des flammes plus terrifiantes encore que la réalité. Dimanche dernier, la disparition du chef historique du Cartel de Jalisco Nueva Generación a déclenché une réaction en chaîne d’une violence inouïe, mais aussi d’une manipulation numérique d’une ampleur rarement vue. Au-delà des barricades et des véhicules incendiés, c’est une guerre de l’information qui s’est ouverte, révélant à quel point les organisations criminelles ont intégré les réseaux sociaux à leur arsenal.
Quand la mort d’un chef devient un catalyseur de chaos organisé
La nouvelle de la mort de Nemesio Oseguera, plus connu sous le surnom d’El Mencho, s’est répandue comme une traînée de poudre. Presque immédiatement, des groupes armés affiliés au puissant cartel ont lancé une série d’actions coordonnées dans une vingtaine d’États mexicains. Routes bloquées, voitures brûlées, commerces attaqués : la riposte physique était spectaculaire. Pourtant, un autre front, bien plus insidieux, s’est ouvert en parallèle sur les plateformes numériques.
Des dizaines de milliers de personnes ont partagé des publications destinées à amplifier la perception du désordre. L’objectif ? Semer la panique, intimider la population et démontrer que le cartel reste une force incontournable, même privé de son leader charismatique. Cette double stratégie – violence réelle et exagération virtuelle – marque une évolution dans les modes opératoires des groupes criminels mexicains.
Des images truquées pour dramatiser la réalité
Parmi les contenus les plus viraux, une photographie aérienne de Puerto Vallarta en proie aux flammes a particulièrement marqué les esprits. La station balnéaire, prisée des touristes nord-américains, apparaissait dévastée, avec plusieurs bâtiments embrasés. Pourtant, cette image n’avait rien de réel : elle avait été entièrement générée par une intelligence artificielle. Si des incidents violents ont bien eu lieu dans cette ville – véhicules incendiés, boutiques vandalisées –, l’ampleur suggérée par la photo était pure invention.
Cette manipulation visuelle n’est pas un cas isolé. Une analyse minutieuse a permis d’identifier une dizaine de publications fausses ou fortement exagérées, diffusées massivement sur différentes plateformes. Ces contenus, souvent accompagnés de légendes alarmistes, ont contribué à créer un sentiment d’insécurité généralisé, bien au-delà des zones réellement touchées par les violences.
L’un des groupes les plus actifs dans cette campagne numérique a été le cartel lui-même, qui a cherché à amplifier le chaos pour asseoir sa puissance.
Un spécialiste des réseaux sociaux mexicains
À côté de cette propagande directe, des acteurs opportunistes ont également saisi l’occasion pour servir leurs propres agendas, qu’ils soient politiques ou simplement sensationnalistes. Certains comptes, déjà identifiés comme des sources récurrentes de désinformation en Amérique latine, ont relayé ces contenus sans aucune vérification.
La sphère numérique : nouveau terrain de recrutement et de propagande
Le Cartel de Jalisco Nueva Generación n’a pas attendu la mort de son chef pour investir massivement les réseaux sociaux. Depuis plusieurs années, le groupe utilise TikTok comme une véritable vitrine de recrutement et de propagande. Des chercheurs ont recensé plus de cent comptes dédiés à cette activité rien qu’en avril 2025. Ces profils mettent en scène une vie de luxe, des armes rutilantes et des messages glorifiant l’appartenance au cartel.
Les narcocorridos, ces chansons traditionnelles qui célèbrent les exploits des trafiquants, occupent une place centrale dans cette communication. Sur Instagram, TikTok et X, les publications sont souvent accompagnées d’émoticônes spécifiques au CJNG, créant une identité visuelle immédiatement reconnaissable pour les jeunes en quête de repères ou d’argent facile.
Après la découverte d’un centre d’entraînement du cartel en mars 2025, les autorités avaient obtenu la suppression de 39 comptes TikTok explicitement dédiés au recrutement. Malgré ces efforts, la plateforme reste un canal privilégié pour le groupe, qui y déploie une stratégie sophistiquée mêlant séduction, intimidation et démonstration de force.
Sympathie et nostalgie : un phénomène inquiétant
La disparition d’El Mencho n’a pas seulement provoqué de la peur : elle a aussi suscité des élans de sympathie inattendus. De nombreux commentaires et publications expriment un véritable deuil, parfois teinté d’admiration. Certains internautes vont jusqu’à exprimer une forme d’identification aspirationnelle avec le défunt baron de la drogue, perçu comme un symbole de puissance et de rébellion face à l’État.
Ce phénomène n’est pas nouveau dans l’univers des cartels mexicains, mais son ampleur sur les réseaux sociaux actuels est frappante. Les jeunes générations, particulièrement touchées par la précarité économique et le manque de perspectives, semblent trouver dans ces figures criminelles une forme de réussite alternative. Les messages de condoléances virtuels se mêlent aux publications plus ouvertement propagandistes, créant un écosystème numérique complexe et difficile à contrôler.
Les autorités face à la guerre informationnelle
Face à cette vague de désinformation, les autorités mexicaines ont réagi rapidement. Le ministre de la Sécurité a publiquement reconnu l’existence de plusieurs comptes diffusant sciemment de fausses informations. Il a annoncé le lancement d’une enquête approfondie pour déterminer lesquels de ces comptes entretenaient des liens directs avec des organisations criminelles.
Un travail plus approfondi va être mené pour identifier les connexions entre ces publications et les structures criminelles.
Le ministre mexicain de la Sécurité
Cette réaction officielle intervient dans un contexte où les journalistes spécialisés dans la surveillance des réseaux sociaux font eux-mêmes l’objet de menaces. L’un d’entre eux, après avoir publié une analyse détaillée des activités sur X le jour des incidents les plus graves, a reçu des intimidations en ligne. Ce climat de pression illustre la difficulté de contrer une propagande qui s’appuie sur la peur et l’anonymat du web.
Une stratégie hybride : violence physique et domination numérique
Ce qui frappe dans la réaction du CJNG à la mort de son leader, c’est la complémentarité parfaite entre l’action sur le terrain et la guerre informationnelle. D’un côté, des opérations spectaculaires destinées à montrer que le cartel conserve sa capacité de nuisance. De l’autre, une campagne numérique visant à multiplier par dix l’impact psychologique de ces actions.
Les experts s’accordent à dire que cette approche hybride représente l’avenir des organisations criminelles les plus structurées. À une époque où l’information circule instantanément, contrôler le récit devient presque aussi important que contrôler le territoire. Le CJNG semble avoir parfaitement intégré cette réalité.
Les implications pour la société mexicaine
À court terme, cette double offensive a semé la confusion et la peur dans une grande partie du pays. Les habitants des zones touchées par les violences ont vu leurs déplacements limités, tandis que ceux qui suivaient l’actualité sur les réseaux sociaux pouvaient légitimement craindre une escalade bien plus importante que celle réellement observée.
À plus long terme, la normalisation de ce type de propagande pose des questions fondamentales sur la résilience de la société face aux manipulations numériques. Lorsque des organisations criminelles parviennent à mobiliser des foules virtuelles, à recruter via des applications grand public et à intimider les voix critiques, c’est tout l’équilibre démocratique qui se trouve menacé.
Vers une réponse coordonnée face à la menace numérique
Les autorités mexicaines, mais aussi les plateformes elles-mêmes, se trouvent désormais face à un défi majeur. Supprimer des comptes ne suffit plus : il faut comprendre les mécanismes de cette propagande, identifier les nœuds de diffusion et surtout prévenir l’apparition de nouveaux profils. La coopération internationale devient indispensable, tant les techniques utilisées par le CJNG s’inspirent de stratégies déjà observées ailleurs dans le monde.
Parallèlement, un travail de fond sur l’éducation aux médias et à la vérification de l’information s’impose. Dans un pays où la violence liée au narcotrafic fait déjà des milliers de victimes chaque année, la capacité à distinguer le réel de la manipulation devient une question de survie collective.
La mort d’El Mencho n’a pas marqué la fin d’une ère, mais plutôt le début d’une nouvelle phase dans la confrontation entre l’État mexicain et les cartels. Une phase où les balles et les algorithmes s’entremêlent, où la vérité devient un champ de bataille à part entière. Et dans cette guerre moderne, les armes les plus puissantes ne sont peut-être plus seulement dans les mains des hommes armés, mais aussi dans celles de ceux qui contrôlent le flux incessant d’images et de mots sur nos écrans.
Ce cas d’école de désinformation criminelle organisée invite à une réflexion profonde sur notre rapport collectif à l’information à l’ère numérique. Lorsque les organisations les plus violentes du continent maîtrisent mieux que quiconque les codes de la viralité, c’est toute la société qui doit se réinventer pour ne pas se laisser submerger par le chaos qu’elles cherchent à propager.
Le Mexique se trouve aujourd’hui à un tournant. La réponse qu’il apportera à cette nouvelle forme de menace hybride dira beaucoup sur sa capacité à affronter les défis du XXIe siècle, où la frontière entre réalité et fiction s’amincit chaque jour davantage.









