Imaginez un campus universitaire où les rêves d’avenir se heurtent soudain à la réalité brutale des matraques et des portes fermées. À Dakar, à l’Université Cheikh Anta Diop, la plus grande du Sénégal, une vague de colère a récemment dégénéré en drame. Un étudiant a perdu la vie lors d’une intervention des forces de l’ordre, laissant derrière lui une jeunesse abasourdie et profondément déçue par ceux qu’elle avait portés au pouvoir.
Une tragédie qui ébranle tout un pays
Les faits se sont déroulés sur plusieurs jours, culminant en une journée particulièrement violente. Des étudiants, mobilisés pour réclamer le paiement d’arriérés de bourses, ont vu leur campus envahi par les forces anti-émeutes. Des vidéos circulent, montrant des scènes choquantes : des policiers frappant un jeune torse nu qui hurle de douleur. Ces images, partagées par des témoins directs, ont provoqué un choc national.
Parmi les étudiants présents, certains ont tout filmé, malgré le chaos. L’un d’eux, un jeune de 23 ans en géographie, garde ces preuves sur son téléphone. Il décrit une violence gratuite, une intervention qui a dépassé les bornes. Le calme est revenu depuis, mais l’université reste fermée, les dortoirs vides, les étudiants renvoyés chez eux sans savoir quand ils pourront revenir.
Les revendications au cœur du mouvement
Les manifestations ne datent pas d’hier. Depuis des années, les étudiants sénégalais protestent régulièrement contre les retards dans le versement des bourses. Ces aides financières, essentielles pour beaucoup venant de régions éloignées, tardent souvent, plongeant les jeunes dans la précarité. Cette fois, le mouvement a pris de l’ampleur, avec des heurts répétés contre les forces de l’ordre.
Les jeunes réclament simplement ce qui leur est dû : de quoi payer leur nourriture, leurs livres, leur transport. Dans un pays où la jeunesse représente 75 % de la population de moins de 35 ans, ces problèmes touchent une génération entière. Beaucoup vivent loin de leurs familles, dépendant entièrement de ces bourses pour survivre.
J’ai vu des forces de l’ordre frapper des étudiants.
Un étudiant témoin
Cette phrase résume l’horreur vécue. Les témoignages concordent : des coups de matraque, des interventions musclées même dans les chambres des dortoirs. Un étudiant raconte avoir été extrait de sa chambre, tabassé dans les couloirs, puis encore dans les escaliers, avant d’être malmené dans un véhicule policier.
Le drame qui a tout changé
Lundi a marqué un tournant tragique. Un étudiant en médecine est décédé dans des circonstances encore troubles lors de l’intervention policière. Le gouvernement parle de « tragédie » et admet des « bavures ». Le ministre de l’Intérieur a présenté des vidéos montrant des dégradations attribuées à des étudiants, justifiant en partie l’intervention.
Mais du côté des jeunes, la version diffère. Les leaders du mouvement affirment avoir appelé au calme ce jour-là, sans manifestation prévue. Ils accusent les autorités de manipulation et menacent de porter plainte pour diffamation contre le Premier ministre, qui a évoqué un financement extérieur des contestataires.
Le collectif étudiant va plus loin : il tient le président et le Premier ministre pour responsables de la mort, évoquant une « torture » par les policiers. Ces accusations graves alimentent la colère et le sentiment d’injustice.
Une jeunesse qui se sent trahie
Ce qui rend la situation particulièrement douloureuse, c’est le passé récent. Beaucoup de ces étudiants ont activement soutenu le parti Pastef et son leader, aujourd’hui Premier ministre, lorsqu’ils étaient dans l’opposition. De 2021 à 2024, la jeunesse a été au cœur des mobilisations, souvent réprimées durement, pour porter ce changement espéré.
Les promesses de rupture avec l’ancien système avaient mobilisé les foules. « Nous étions en masse pour les soutenir », confie un étudiant de 23 ans. Son ami, 21 ans, renchérit : « Les étudiants ont tout fait pour qu’ils remportent les élections. » Aujourd’hui, le sentiment domine : l’Etat les a trahis.
L’Etat nous a trahis.
Un étudiant de 23 ans
Cette désillusion est partagée par la majorité des étudiants interrogés. Ils expriment une profonde déception face à ceux qu’ils voyaient comme des sauveurs. Le régime actuel, porté par leur énergie, semble reproduire les mêmes méthodes que ses prédécesseurs.
Témoignages directs de violence
Certains ont payé cher leur présence sur le campus. Un étudiant de 28 ans, en master, venu récupérer ses affaires, porte encore les marques : une casquette cache des sutures sur son crâne. Il décrit avoir été seul dans sa chambre quand les forces de l’ordre ont forcé la porte.
Tabassé dans le couloir, puis en bas des escaliers, ensuite dans le fourgon, et encore après. Il a perdu beaucoup de sang, au point que les secours ont refusé sa garde à vue par crainte pour sa santé. Il parle d’une continuité avec les régimes précédents : « Je savais qu’avec ce régime ça allait se passer comme ça. »
Pour lui, la rupture promise est impossible. Le désabusement est total, et il n’attend plus rien des politiques. Ces récits personnels illustrent la brutalité vécue et le traumatisme durable.
Réactions officielles et accusations croisées
Face à l’émoi, le gouvernement a organisé une conférence de presse. Il qualifie l’événement de tragédie et reconnaît des excès policiers. Des vidéos sont présentées pour montrer des tentatives de destruction d’infrastructures par des étudiants.
Mais les contestataires répliquent : pourquoi ne pas montrer les actes des forces de l’ordre ? Ils dénoncent une manipulation de l’opinion. Le Premier ministre a accusé les leaders d’être financés par des opposants politiques, provoquant une vive réaction et la menace d’une plainte.
Ces échanges tendus montrent une fracture profonde. D’un côté, les autorités défendent l’ordre public ; de l’autre, les étudiants crient à l’injustice et à la répression gratuite.
Un contexte de précarité persistante
Les bourses ne sont pas un caprice. Elles représentent pour beaucoup la seule source de revenus. Les retards récurrents créent une insécurité alimentaire, des abandons d’études, une frustration accumulée. Ce mouvement n’est pas isolé ; il s’inscrit dans une série de contestations similaires.
Dans un pays jeune, où l’avenir repose sur l’éducation, négliger ces revendications risque d’aggraver les tensions sociales. La fermeture de l’université interrompt les cours, prolongeant la crise pour des milliers d’étudiants.
- Retards chroniques des bourses
- Conditions de vie précaires dans les cités universitaires
- Interventions policières récurrentes
- Désillusion face aux promesses politiques
- Traumatismes physiques et psychologiques
Ces éléments cumulés expliquent l’ampleur de la colère actuelle. Les étudiants ne demandent pas la lune, mais simplement le respect de leurs droits basiques.
Vers une rupture définitive ?
La question se pose désormais : la jeunesse sénégalaise, moteur des changements récents, tournera-t-elle définitivement le dos au pouvoir en place ? Les témoignages recueillis montrent un fossé grandissant. Ceux qui ont cru en une rupture se sentent floués.
Certains, plus cyniques, n’espéraient même pas mieux : « C’est une continuité. » Mais pour la majorité, la déception est vive. Ils ont investi temps, énergie, parfois pris des risques, pour voir leurs espoirs déçus.
Le drame de l’UCAD pourrait marquer un tournant. Au-delà des bourses, c’est la confiance en la parole publique qui est en jeu. Dans un pays où la jeunesse est majoritaire, ignorer ses cris pourrait avoir des conséquences durables.
En attendant, le campus reste silencieux, les bus emmènent les étudiants vers leurs régions, le cœur lourd. Les portes closes symbolisent une fermeture plus profonde : celle d’un dialogue rompu. L’avenir dira si ce drame poussera à des changements réels ou accentuera la fracture.
Ce qui est sûr, c’est que les images de violence, les témoignages poignants et la mort d’un jeune restent gravés. Ils interrogent sur la gestion des contestations, le respect des droits, et surtout sur la capacité du pouvoir à écouter ceux qui l’ont porté.
La désillusion est palpable, profonde, et pourrait redessiner le paysage politique sénégalais pour longtemps. Les étudiants rentrent chez eux, mais leur colère, elle, reste sur le campus, attendant une réponse à la hauteur du drame vécu.









