Imaginez un groupe d’hommes qui, il y a sept ans, ont tourné le dos à leur uniforme, à leur carrière, et parfois à leur propre famille, pour fuir un régime qu’ils ne pouvaient plus servir. Aujourd’hui, depuis des maisons discrètes ou des quartiers populaires proches de la frontière colombienne, ces mêmes hommes observent, le cœur battant, un bouleversement historique : l’arrestation de Nicolas Maduro par les autorités américaines. Pour la première fois depuis longtemps, ils entrevoient une lueur d’espoir… et une opportunité.
Leur projet ? Ne pas simplement rentrer au pays. Non. Ils veulent aller beaucoup plus loin : installer ce qu’ils appellent un nouveau commandement au sein des forces armées et de police vénézuéliennes. Une ambition à la fois audacieuse et extrêmement risquée dans un pays où la loyauté militaire reste, pour l’instant, solidement ancrée du côté du pouvoir sortant.
Un espoir né dans l’exil
La nouvelle a frappé comme la foudre. L’arrestation de l’ancien président vénézuélien à l’étranger a immédiatement relancé les calculs de ceux qui avaient déserté les rangs. Pour beaucoup d’entre eux, ce moment marque le début d’une ère nouvelle, même si rien n’est encore joué.
Parmi ces exilés, on trouve d’anciens officiers prometteurs, des membres des forces spéciales, des détectives de haut rang. Tous ont en commun d’avoir refusé de continuer à servir un système qu’ils jugeaient corrompu et criminel. Aujourd’hui, ils estiment que le départ forcé de Maduro ouvre une fenêtre unique.
« Il faut un nouveau haut commandement »
C’est la phrase qui revient le plus souvent dans leurs bouches. Pour ces déserteurs, la simple chute d’un homme ne suffit pas. Toute la pyramide dirigeante actuelle des forces de sécurité doit, selon eux, être renouvelée de fond en comble.
Ils accusent les généraux et ministres actuels d’être responsables de graves violations des droits humains, d’enrichissement illicite et d’avoir maintenu le pays sous une chape de plomb autoritaire. Changer les têtes, disent-ils, est la condition sine qua non pour reconstruire une institution crédible et respectueuse.
« Nous attendons le moment adéquat pour soutenir le nouveau gouvernement qui sera élu dans les urnes, et la restauration des institutions dans le pays afin de remettre de l’ordre. »
Cette citation résume parfaitement leur état d’esprit : ils ne veulent pas prendre le pouvoir par la force, mais se positionner comme une force de proposition et de transition.
2019 : la première tentative avortée
Certains de ces hommes gardent un souvenir douloureux de l’année 2019. À l’époque, l’opposant Juan Guaidó s’était autoproclamé président par intérim avec le soutien affiché de nombreux pays occidentaux. Plusieurs officiers et policiers avaient alors franchi la frontière en uniforme, armes à la main, espérant déclencher un soulèvement interne.
L’opération n’a pas eu l’effet escompté. La majorité de l’appareil militaire est restée fidèle au pouvoir en place. Les déserteurs ont dû se résoudre à une nouvelle vie en exil, souvent dans la précarité et sous la menace constante de représailles.
Cette fois, l’espoir est différent. Il ne repose plus uniquement sur une proclamation extérieure ou sur des pressions diplomatiques. Il repose sur l’idée que l’arrestation de Maduro crée un vide politique et moral que les généraux actuels ne pourront pas combler indéfiniment.
Les figures loyales au régime restent en place
Malgré le choc provoqué par l’arrestation, l’armée vénézuélienne a rapidement apporté son soutien à la vice-présidente devenue présidente par intérim. Les principaux ministres de l’Intérieur et de la Défense, tous deux visés par des mandats d’arrêt américains, conservent une emprise très forte sur les troupes.
Les déserteurs interrogés sont unanimes : tant que ces figures resteront aux commandes, aucune transition réelle ne sera possible. C’est pourquoi leur discours oscille constamment entre proposition pacifique et menace implicite.
« Si elle ne fait pas ce qu’il faut, elle va payer un prix très cher, probablement plus élevé que Maduro. »
Le président américain
Cette déclaration venue de Washington ajoute encore plus de tension à une situation déjà explosive. Les déserteurs savent que toute action militaire directe de leur part pourrait être perçue comme une provocation ou une ingérence étrangère.
La hantise de la guerre civile
Malgré la colère et la détermination, aucun de ces hommes ne souhaite un bain de sang. La peur d’un affrontement fratricide est omniprésente. Plusieurs d’entre eux répètent qu’ils refusent de « s’affronter entre frères ».
Ils préfèrent imaginer un scénario où le nouveau pouvoir intérimaire accepterait de dialoguer avec eux, reconnaissant leur légitimité et leur permettant d’intégrer progressivement les institutions. Mais ils savent aussi que cette porte risque de rester fermée.
En cas de refus catégorique, certains laissent entendre que les armes pourraient redevenir une option. Une perspective qui glace le sang quand on connaît l’histoire récente du pays et la capacité de mobilisation des différentes factions.
Le souvenir d’Oscar Pérez
Parmi les figures marquantes de la résistance armée au régime figure un nom que beaucoup de ces déserteurs connaissent bien : Oscar Pérez. Cet ancien inspecteur de police devenu pilote d’hélicoptère s’était rebellé en 2017 avec un geste spectaculaire avant d’être abattu en 2018.
Son parcours reste une source d’inspiration pour certains, mais aussi un avertissement terrible. Il rappelle que défier frontalement le pouvoir en place peut se terminer de manière tragique, même lorsque l’on bénéficie d’une certaine popularité.
Vers une transition négociée ?
Dans ce contexte extrêmement tendu, certains observateurs espèrent encore qu’une transition puisse se faire de manière relativement ordonnée. La présence d’une figure de l’opposition reconnue internationalement, lauréate du prix Nobel de la paix, pourrait servir de pont entre les différentes parties.
Mais la réalité du terrain est bien plus complexe. Les loyautés sont ancrées depuis des années, les intérêts économiques colossaux, et la défiance mutuelle immense. Les déserteurs eux-mêmes savent qu’ils jouent une partie extrêmement risquée.
Que faire des 2 000 généraux ?
Le nombre de généraux en activité au Venezuela stupéfie même les spécialistes. Près de 2 000 étoiles auraient été distribuées au fil des ans, souvent pour acheter la fidélité plutôt que pour récompenser le mérite militaire.
Cette inflation des grades pose un problème structurel majeur. Comment renouveler un appareil aussi vaste sans créer un chaos institutionnel ? Les déserteurs n’ont pas encore de réponse précise, mais ils insistent sur la nécessité d’une réforme profonde et méritocratique.
Un pays au bord du gouffre… ou d’un renouveau ?
Le Venezuela se trouve aujourd’hui à un carrefour historique. D’un côté, le risque d’une implosion violente, de l’autre, la possibilité ténue d’une transition qui permettrait enfin au pays de tourner la page.
Les déserteurs en exil font partie de cette équation complexe. Ni héros incontestés, ni traîtres absolus aux yeux de tous, ils incarnent une fracture profonde au sein même des forces de l’ordre.
Leur projet de « nouveau commandement » peut sembler utopique à beaucoup. Pourtant, dans un pays où presque tout a déjà été tenté, cette idée représente pour certains la dernière carte à jouer avant l’effondrement total.
Reste à savoir si le timing sera le bon, si les soutiens internationaux seront suffisants, et surtout si la majorité des militaires acceptera de tourner le dos à ses chefs historiques sans combattre.
Pour l’instant, la réponse reste suspendue dans l’air lourd de la frontière colombo-vénézuélienne, là où des hommes attendent, armes rangées mais regards fixés sur l’avenir.
Le destin du Venezuela se joue peut-être, en ce moment même, dans ces conversations murmurées entre exilés déterminés.









