Imaginez un monde où les plus grandes puissances nucléaires se font face autour d’une table, mais où l’une d’entre elles refuse obstinément de s’asseoir. C’est exactement la scène qui se dessine aujourd’hui sur la scène internationale. L’expiration récente du dernier grand accord de maîtrise des armements entre Washington et Moscou a ouvert une boîte de Pandore que beaucoup redoutaient : celle d’une course effrénée aux arsenaux nucléaires, cette fois avec un nouvel acteur majeur au centre des préoccupations.
Les États-Unis viennent de franchir une étape symbolique forte en réclamant officiellement l’ouverture de négociations multilatérales sur le contrôle des armes nucléaires. Pour la première fois de manière aussi explicite et publique, ils placent la Chine au cœur de leurs exigences. L’accusation est lourde : Pékin mènerait des essais nucléaires clandestins, masqués aux yeux de la communauté internationale.
Un vide juridique dangereux après la fin du New Start
Le traité New Start, signé en 2010, constituait le dernier rempart juridique contraignant entre les deux plus grandes puissances nucléaires de la planète. Il plafonnait le nombre d’ogives stratégiques déployées à 1 550 par pays et limitait les vecteurs à 800 lanceurs et bombardiers lourds. Surtout, il prévoyait un système robuste de vérifications mutuelles.
Mais depuis plusieurs années déjà, ce mécanisme s’était grippé. Les inspections sur site ont été suspendues, officiellement pour des raisons sanitaires liées à la pandémie, puis maintenues à l’arrêt dans un contexte de tensions exacerbées. Lorsque le traité a finalement expiré, le monde s’est retrouvé sans aucun accord bilatéral limitant les arsenaux nucléaires russo-américains pour la première fois depuis des décennies.
Ce vide juridique inquiète profondément. Sans cadre clair, rien n’empêche théoriquement une relance massive de la production d’ogives ou le déploiement de nouvelles catégories d’armes. C’est dans ce contexte tendu que Washington a décidé de passer à l’offensive diplomatique.
Washington pointe directement la Chine
Les autorités américaines ne mâchent plus leurs mots. Elles affirment que l’arsenal nucléaire chinois est aujourd’hui totalement opaque. Aucune limite, aucune transparence, aucune déclaration officielle sur le volume réel des stocks, aucune inspection possible. Cette situation, selon elles, rend obsolète toute approche strictement bilatérale entre Washington et Moscou.
Plus grave encore, des accusations très précises ont été formulées concernant des activités suspectes menées par Pékin. Les États-Unis pointent notamment un épisode survenu en juin 2020 : des essais nucléaires d’une puissance équivalente à plusieurs centaines de tonnes auraient été réalisés, mais dissimulés grâce à des techniques destinées à tromper la surveillance sismique internationale.
« À cette heure, l’arsenal nucléaire chinois, dans son intégralité, est sans limite, sans transparence, sans déclaration et sans contrôle. »
Cette phrase, prononcée devant la Conférence du Désarmement à Genève, résume la position américaine actuelle. Elle traduit une inquiétude stratégique profonde : la montée en puissance rapide de la Chine pourrait bouleverser l’équilibre mondial patiemment construit depuis la Guerre froide.
Pékin rejette fermement toute participation
La réponse chinoise ne s’est pas fait attendre. Le représentant de Pékin à Genève a réaffirmé une position inchangée depuis des années : la Chine ne s’assiéra pas à la table des négociations tant que ses capacités nucléaires resteront très inférieures à celles des États-Unis et de la Russie.
« Les capacités nucléaires de la Chine sont loin d’atteindre le niveau de celles des États-Unis ou de la Russie ; par conséquent, la Chine ne participerait pas à des négociations sur le désarmement nucléaire à ce stade. »
Ce refus est constant. Pékin considère que son arsenal, bien que croissant rapidement, reste défensif et minimal par rapport aux deux superpuissances historiques. Participer à des discussions contraignantes maintenant reviendrait, selon la Chine, à se voir imposer un gel de son développement stratégique alors qu’elle n’a pas encore rattrapé son retard.
La Russie ouvre la porte… sous conditions
De son côté, Moscou adopte une posture plus nuancée. Le Kremlin indique que Russes et Américains restent d’accord sur la nécessité d’une approche « responsable » dans le domaine nucléaire. Des négociations ne sont pas exclues. Mais il y a un « mais » de taille.
L’ambassadeur russe à la Conférence du Désarmement a clairement posé ses conditions : toute discussion multilatérale devra inclure également la France et le Royaume-Uni, deux puissances nucléaires européennes membres de l’OTAN et alliées privilégiées des États-Unis.
« La Russie, par principe, serait impliquée dans un tel processus si le Royaume-Uni et la France, alliés militaires des États-Unis au sein de l’OTAN, qui s’est déclarée alliance nucléaire, y participaient également. »
Cette exigence change la donne. Elle vise à rééquilibrer la table des négociations en y faisant entrer d’autres acteurs occidentaux, évitant ainsi que la Russie ne se retrouve isolée face à un front États-Unis + Chine.
Paris reste prudent mais ouvert au dialogue
La France, par la voix de sa représentante permanente, n’a pas directement répondu à l’ultimatum russe. Elle a cependant réaffirmé son attachement à la réduction des risques d’emploi d’armes nucléaires et appelé à l’élaboration urgente de mesures concrètes et crédibles.
Paris se positionne ainsi en défenseur d’une approche multilatérale responsable, sans pour autant accepter automatiquement de s’asseoir à une table où son arsenal – bien plus modeste – serait mis sur le même plan que ceux des géants.
Les chiffres qui font peur : une modernisation accélérée
Les États-Unis et la Russie concentrent encore à eux deux environ 80 % des ogives nucléaires mondiales. Mais ce monopole s’érode rapidement. La Chine accélère sa modernisation nucléaire à un rythme inédit depuis la fin de la Guerre froide.
De nouvelles bases de missiles, des sous-marins lanceurs d’engins plus performants, des bombardiers stratégiques modernisés, un stock d’ogives qui pourrait doubler voire tripler dans les prochaines années selon certaines estimations : Pékin ne cache plus son ambition de devenir une véritable puissance nucléaire de premier rang.
Cette montée en puissance inquiète d’autant plus qu’elle s’accompagne d’un manque total de transparence. Contrairement à Washington et Moscou, qui publient régulièrement des données (même partielles), la Chine ne communique presque rien sur ses forces nucléaires.
Pourquoi ce durcissement américain maintenant ?
Plusieurs facteurs expliquent ce changement de ton radical de la part de Washington. D’abord, l’expiration du New Start crée un sentiment d’urgence. Ensuite, les progrès chinois sont jugés trop rapides pour être ignorés. Enfin, la posture américaine vise aussi à se positionner en leader moral du désarmement, tout en négociant « en position de force ».
Les responsables américains répètent que les États-Unis ne resteront pas « les bras croisés » pendant que d’autres puissances renforcent leurs arsenaux sans respecter les mêmes règles. Le message est clair : si la Chine veut être traitée comme une grande puissance responsable, elle doit accepter les contraintes qui vont avec.
Un risque de prolifération généralisée ?
L’inquiétude dépasse largement le triangle Washington-Moscou-Pékin. L’absence de cadre contraignant pourrait inciter d’autres pays à revoir leur stratégie nucléaire. Certains États qui ont renoncé à l’arme atomique pourraient être tentés de revenir sur leur décision. D’autres pourraient accélérer leurs programmes existants.
Le secrétaire général de l’ONU lui-même a qualifié ce moment de « grave pour la paix et la sécurité internationales ». Le risque d’une nouvelle course aux armements nucléaires, cette fois multipolaire, n’a jamais semblé aussi élevé depuis les années 1980.
Vers un nouveau paradigme de maîtrise des armements ?
Les États-Unis proposent désormais une « nouvelle architecture » de contrôle des armements. Celle-ci devrait être multilatérale, inclure des mécanismes de vérification plus modernes, et surtout concerner l’ensemble des puissances dotées d’armes nucléaires.
Mais la route s’annonce longue et semée d’embûches. Entre le refus catégorique de Pékin, les conditions posées par Moscou, la prudence de Paris et Londres, et les divisions internes aux États-Unis sur la meilleure stratégie à adopter, les chances d’aboutir rapidement à un accord paraissent minces.
Pourtant, l’enjeu est colossal. Dans un monde où les tensions géopolitiques se multiplient, où les technologies militaires évoluent à grande vitesse, et où la confiance entre grandes puissances est au plus bas, préserver un minimum de stabilité stratégique devient une priorité absolue.
Le silence assourdissant de la communauté internationale
Ce qui frappe également dans ce dossier, c’est le relatif silence des autres capitales. Peu de pays, en dehors des cinq puissances nucléaires officielles, ont pris position de manière très marquée. Beaucoup observent, attendent, et espèrent qu’un dialogue reprenne avant qu’il ne soit trop tard.
Les pays non-alignés, traditionnellement très actifs sur les questions de désarmement, semblent eux aussi plus prudents, conscients que la donne stratégique a profondément changé depuis les années 1990.
Et demain ? Scénarios possibles
Plusieurs scénarios se dessinent :
- Échec total des négociations → poursuite de la modernisation chinoise et potentielle relance américaine et russe
- Négociations multilatérales limitées → accords partiels sur la transparence et la notification d’essais
- Retour à une approche bilatérale russo-américaine → la Chine reste en dehors du cadre
- Crise majeure → un incident ou une escalade pousse les acteurs à rediscuter en urgence
Quel que soit le chemin emprunté, une chose est sûre : le dossier nucléaire est revenu au premier plan des préoccupations stratégiques mondiales. Et cette fois, la Chine ne peut plus être tenue à l’écart des discussions.
Le monde observe, retient son souffle, et espère que la raison l’emportera avant que l’irréparable ne soit commis. Car en matière nucléaire, il n’y a pas de seconde chance.
À retenir : L’expiration du New Start marque la fin d’une ère. L’accusation d’essais clandestins chinois et l’appel à une négociation multilatérale pourraient redessiner complètement les équilibres nucléaires mondiaux dans les années à venir.
La balle est désormais dans le camp de Pékin. Acceptera-t-elle un jour de sortir de l’ombre ? Ou assisterons-nous à une nouvelle ère de confrontation nucléaire multipolaire ? L’histoire est en train de s’écrire, et elle s’annonce particulièrement incertaine.









