Imaginez un dirigeant qui, à plus de 80 ans, se présente une nouvelle fois devant son peuple pour briguer un mandat supplémentaire. Au Congo, ce scénario n’est pas hypothétique : il est bien réel. Denis Sassou Nguesso, figure incontournable de la politique africaine depuis des décennies, vient d’accorder un entretien dans lequel il aborde son avenir, celui du pays et surtout la question sensible de sa succession.
Cet échange intervient à quelques semaines seulement de l’élection présidentielle prévue le 15 mars. À cet âge avancé, le chef de l’État congolais défie les pronostics et les critiques en affirmant que son départ n’est pas synonyme d’abandon du pouvoir à n’importe qui. Mais derrière ces mots rassurants se cache une réalité politique complexe, marquée par une longévité exceptionnelle au pouvoir.
Un dirigeant ancré dans l’histoire congolaise
Denis Sassou Nguesso n’est pas un président ordinaire. Militaire de formation, il a marqué l’histoire de la République du Congo par sa présence quasi ininterrompue aux plus hautes sphères du pouvoir. Son parcours est celui d’un homme qui a su naviguer entre les crises, les guerres et les transitions politiques.
Arrivé au pouvoir en 1979 dans le cadre d’un régime à parti unique, il a dirigé le pays jusqu’en 1992 avant de revenir aux affaires en 1997 à la suite d’un conflit armé particulièrement violent. Depuis, il n’a plus quitté le fauteuil présidentiel, remportant successivement les scrutins organisés dans le pays. Cette longévité fait de lui l’un des chefs d’État les plus durables du continent africain.
La candidature officialisée pour un dernier mandat
En début février, Denis Sassou Nguesso a officiellement annoncé sa candidature pour un nouveau mandat de cinq ans. Selon la Constitution actuelle, ce scrutin doit marquer la fin de son parcours présidentiel. Il s’agit donc d’un engagement fort : celui de ne pas briguer un mandat supplémentaire après 2031.
Mais cette annonce ne calme pas les esprits. Beaucoup d’observateurs s’interrogent sur la réalité de cette promesse et sur les conditions dans lesquelles le pouvoir sera transmis. Car si le président répète qu’il ne restera pas éternellement, il refuse pour l’instant de nommer un dauphin ou de dessiner clairement les contours de l’après-Sassou.
« Nous ne resterons pas une éternité au pouvoir et leur tour viendra. »
Denis Sassou Nguesso
Cette phrase, prononcée avec assurance, vise à rassurer la jeunesse congolaise. Elle suggère qu’une nouvelle génération est en préparation pour prendre la relève. Pourtant, le flou persiste autour de l’identité de cette relève et des mécanismes qui garantiront une transition apaisée.
Une campagne sous le signe de la stabilité
Pour Denis Sassou Nguesso, la stabilité est la clé du développement. Il estime que les pays africains ayant connu des progrès notables sont ceux qui ont bénéficié d’une continuité au sommet de l’État. Selon lui, les changements trop fréquents de dirigeants nuisent aux projets de long terme.
Il cite en exemple les infrastructures construites sous sa présidence : lycées, collèges, écoles primaires, routes, ponts… Autant de réalisations qu’il présente comme le fruit d’une gouvernance stable et visionnaire. Il évoque également une ambitieuse campagne agricole destinée à permettre au Congo d’atteindre l’autosuffisance alimentaire, alors que le pays dispose de terres fertiles largement sous-exploitées.
Ces arguments sont régulièrement mis en avant lors des meetings organisés par le Parti congolais du travail (PCT), la formation qui soutient le président. Le dernier grand rassemblement à Pointe-Noire, la capitale économique, a réuni des foules importantes selon les organisateurs. Le chef de l’État y voit la preuve d’un soutien populaire sincère et non forcé.
« Personne ne peut dire que nous avons envoyé des gens prendre les populations par la force pour les amener au rassemblement. »
Denis Sassou Nguesso
Un pays riche… mais inégalitaire
La République du Congo est l’un des pays les plus riches en hydrocarbures d’Afrique centrale. Le pétrole représente l’essentiel des recettes de l’État. Pourtant, près de la moitié des quelque six millions d’habitants vivent sous le seuil de pauvreté. Ce paradoxe alimente les critiques contre la gestion du pouvoir en place.
Face à ces accusations récurrentes de mauvaise gouvernance et de détournements, Denis Sassou Nguesso défend son bilan. Il affirme que les ressources ont servi à construire le pays tel qu’il est aujourd’hui, loin du niveau de développement observé au moment de l’indépendance.
Il reconnaît cependant que le chemin reste long, notamment en matière d’éducation. Près de la moitié de la population ne sait ni lire ni écrire, ce qui, selon lui, complexifie l’exercice de la démocratie dans le pays. Pour le président, ces réalités doivent être prises en compte avant de juger les règles du jeu politique.
L’opposition face à un rouleau compresseur
L’opposition congolaise apparaît aujourd’hui fragmentée et affaiblie. Les principales figures contestataires ont été soit réduites au silence, soit poursuivies judiciairement. Deux anciens candidats de 2016, le général Jean-Marie Michel Mokoko et André Okombi Salissa, purgent toujours des peines de 20 ans de prison pour des faits qualifiés d’atteinte à la sécurité intérieure.
Le président minimise ces affaires. Il parle de « jeunes collaborateurs » qui ont tenté une « aventure » qui a échoué. Il assure que ces détenus ne finiront pas leurs jours en prison et qu’ils seront un jour libérés. Mais cette promesse reste conditionnelle et ne précise ni le calendrier ni les conditions.
« Ils ne vont pas mourir en prison. On va un jour les libérer. »
Denis Sassou Nguesso
Pour les partisans du chef de l’État, un changement brutal à la tête du pays représenterait un « saut dans le vide ». Ils insistent sur la nécessité de préserver la continuité pour éviter tout recul en matière de développement et de paix.
La question lancinante de la succession
Malgré les promesses de transition, Denis Sassou Nguesso reste très discret sur la personne qui pourrait lui succéder. Il parle d’un « ensemble de choses » préparées pour l’avenir du pays, sans jamais entrer dans les détails ni citer de nom.
Il met en garde contre toute volonté de puissance brute ou de simple ambition personnelle. Pour lui, la relève doit être prête, formée et capable de gérer les affaires d’État sans provoquer de recul. Cette prudence est interprétée par certains comme une volonté de garder la main sur le processus successoral jusqu’au dernier moment.
En attendant, le président affiche une confiance sereine. Il croit en la sagesse du peuple congolais pour choisir la continuité et la paix une fois qu’il aura quitté le pouvoir. Mais dans un contexte où l’opposition dénonce régulièrement des atteintes aux libertés et des intimidations, cette confiance est loin d’être partagée par tous.
Un scrutin déjà contesté avant même son ouverture
Comme lors des précédentes élections, le scrutin du 15 mars suscite déjà de vives critiques. L’opposition dénonce un manque de transparence, une machine électorale favorable au pouvoir en place et une absence de conditions équitables pour les candidats. Le président répond en questionnant l’origine de ces contestations : acteurs politiques locaux ou influences extérieures ?
Cette interrogation reflète une stratégie récurrente : présenter les critiques comme le fruit de manipulations venues de l’étranger plutôt que d’un réel mécontentement interne. Une rhétorique qui permet de délégitimer les voix dissidentes tout en consolidant le discours de stabilité nationale.
Quel avenir pour le Congo après Sassou ?
La question domine tous les débats à l’approche du scrutin. Le président insiste sur la nécessité d’une préparation minutieuse de la jeunesse. Il affirme travailler à créer les conditions pour que la relève puisse s’exprimer pleinement sans risquer de déstabiliser le pays.
Mais entre les promesses de départ et la réalité d’un pouvoir verrouillé, le doute persiste. Les infrastructures construites, les projets agricoles lancés, la stabilité revendiquée : tout cela sera-t-il suffisant pour garantir une transition sans heurts ? Ou le pays risque-t-il de connaître de nouvelles tensions une fois le « patriarche » parti ?
Denis Sassou Nguesso a bâti une grande partie de sa légitimité sur l’idée qu’il incarne la continuité et la paix. À l’approche de ce qui pourrait être son dernier scrutin, il tente de transmettre cette idée à la nouvelle génération. Reste à savoir si les Congolais, dans les urnes comme dans la rue, partageront cette vision.
Le 15 mars approche. Les regards sont tournés vers Brazzaville. Et si le président répète qu’il ne restera pas éternellement, beaucoup attendent des actes concrets pour croire en une véritable alternance.
Le Congo se trouve à un tournant. Entre héritage d’un long règne et espoir d’un renouveau, l’équilibre reste fragile. Et c’est peut-être là toute la complexité de cette élection : elle ne porte pas seulement sur un nom, mais sur l’avenir d’une nation entière.









