Un parcours marqué par la quête de vérité historique
Issu d’une formation rigoureuse en économie et en anthropologie, Tidiane Ndiaye a longtemps exercé comme chargé d’études à l’INSEE, où il a analysé les réalités socio-économiques des départements d’outre-mer français. Mais c’est dans l’exploration des civilisations négro-africaines et de leurs diasporas qu’il a trouvé sa véritable vocation. Ses écrits ne se contentent pas de décrire ; ils challengent les narratifs dominants et invitent à une réflexion honnête sur les héritages complexes du continent africain.
Ce qui distingue particulièrement son approche, c’est son refus de simplifier l’histoire de l’esclavage. Là où beaucoup se focalisent sur la traite transatlantique, il a choisi d’éclairer une autre réalité, plus ancienne et plus longue dans le temps. Ses recherches soulignent que l’Afrique subsaharienne a subi des razzias incessantes dès le VIIe siècle, avec des conséquences démographiques dévastatrices. Ce travail exigeait du courage, car il bousculait des sensibilités religieuses, culturelles et politiques.
L’œuvre phare qui a tout changé
Parmi ses publications, un ouvrage en particulier a marqué les esprits et suscité des débats passionnés. Dans cette enquête historique fouillée, l’auteur expose comment, pendant treize siècles, des millions d’Africains ont été déportés vers le Maghreb, l’Égypte, la péninsule arabique et au-delà. Les chiffres avancés sont impressionnants : environ 17 millions de personnes concernées, bien plus que les estimations souvent retenues pour d’autres traites. Mais au-delà des nombres, ce qui frappe, c’est la description des conditions inhumaines : traversées du désert à pied, asservissement total, et surtout des pratiques systématiques qui visaient à empêcher toute descendance.
L’auteur qualifie ce processus de génocide voilé, non par provocation gratuite, mais parce que les méthodes employées – notamment la castration massive des hommes – ont conduit à une quasi-extinction de lignées entières. Contrairement à d’autres formes d’esclavage où les captifs pouvaient former des familles et se reproduire, ici l’objectif semblait être l’exploitation sans perpétuation. Cette réalité, documentée à partir de sources variées, rend le silence qui entoure ce pan de l’histoire d’autant plus troublant.
« Les Arabes ont razzié l’Afrique subsaharienne pendant treize siècles sans interruption. La plupart des millions d’hommes qu’ils ont déportés ont disparu du paysage humain. »
Cette phrase, extraite de ses analyses, résume l’ampleur du drame. Elle invite à comparer sans hiérarchiser les souffrances, mais à reconnaître que chaque traite mérite son propre examen impartial.
Pourquoi un tel silence médiatique ?
Le décès de Tidiane Ndiaye n’a été annoncé publiquement que plusieurs mois après les faits, grâce à des initiatives personnelles plutôt qu’à une couverture institutionnelle large. Cette discrétion contraste avec l’attention portée à d’autres figures historiques ou intellectuelles. Plusieurs facteurs expliquent peut-être cette retenue.
D’abord, ses thèses heurtent des consensus établis. Aborder la traite arabo-musulmane implique de questionner des relations historiques entre l’Afrique subsaharienne et le monde arabo-musulman, y compris dans des contextes contemporains où la fraternité religieuse joue un rôle important. Ensuite, le terme même de « génocide » appliqué à ce contexte provoque des résistances, car il évoque des connotations très spécifiques dans la mémoire collective mondiale.
Enfin, l’auteur lui-même, en tant que chercheur africain osant critiquer des aspects internes au continent et à ses interactions avec d’autres mondes, s’est retrouvé marginalisé. Ses travaux, bien que nommés à des prix littéraires prestigieux, n’ont pas bénéficié de la même promotion que d’autres essais sur l’histoire de l’esclavage.
Les mécanismes de la traite orientale revisitée
Pour mieux comprendre l’œuvre de Tidiane Ndiaye, il faut plonger dans les rouages de cette traite souvent qualifiée d’orientale ou transsaharienne. Dès les premiers siècles de l’expansion islamique, des routes commerciales ont émergé, mêlant échanges de biens et capture d’êtres humains. Les caravanes traversaient le Sahara, reliant l’Afrique de l’Ouest au Nord du continent, tandis que d’autres voies passaient par l’océan Indien et Zanzibar.
Les captifs, majoritairement des hommes jeunes et robustes, étaient destinés à des rôles variés : domestiques, soldats, ouvriers agricoles ou eunuques dans les harems. La castration, pratiquée de manière systématique pour certains, entraînait un taux de mortalité extrêmement élevé – souvent plus de 80 % selon les estimations historiques. Les femmes et enfants subissaient d’autres formes d’exploitation, contribuant à une dépopulation progressive de régions entières.
- Razzias organisées dans les villages subsahariens
- Marches forcées à travers le désert, avec un taux de survie faible
- Intégration forcée dans des sociétés où la conversion offrait une échappatoire théorique, mais rarement appliquée aux Noirs
- Absence de descendance due aux mutilations et aux conditions de vie
- Persistance de formes d’esclavage dans certaines régions jusqu’au XXe siècle
Ces éléments, étayés par des sources arabes, européennes et africaines, forment le socle de son argumentation. L’auteur insiste sur le fait que cette traite n’a pas disparu brutalement ; des vestiges en subsistent encore dans certaines pratiques contemporaines, même si elles sont marginales.
Un appel à la mémoire partagée
Tidiane Ndiaye ne cherchait pas à opposer les mémoires, mais à les compléter. Il plaidait pour un travail de mémoire honnête sur tous les héritages esclavagistes, sans exception. Selon lui, ignorer la traite orientale revient à priver l’Afrique d’une partie de sa propre histoire, et à laisser perdurer des fractures raciales et culturelles internes au continent.
Il soulignait que la conversion massive à l’islam en Afrique subsaharienne a créé une fraternité religieuse qui a contribué à « voiler » ce passé douloureux. Pourtant, les effets démographiques – zones dépeuplées, déséquilibres ethniques – se font encore sentir aujourd’hui. Son message était clair : la reconnaissance de tous les chapitres sombres est indispensable pour guérir les blessures collectives.
« Il faut un travail de mémoire sur l’héritage de l’esclavage oriental, sans complaisance ni tabou. »
Cet appel résonne particulièrement dans un monde où les débats sur la repentance et la reconnaissance des crimes historiques restent vifs. Tidiane Ndiaye invitait à une histoire plurielle, où l’Afrique n’est pas seulement victime passive, mais actrice consciente de son passé complexe.
L’héritage d’un chercheur isolé mais essentiel
Aujourd’hui, force est de constater que ses idées continuent de circuler dans des cercles restreints, souvent sur les réseaux sociaux ou dans des publications alternatives. Ses livres restent disponibles, et certains lecteurs y trouvent des clés pour comprendre des tensions actuelles. Pourtant, l’absence de reconnaissance institutionnelle large pose question : pourquoi un intellectuel africain qui documente un génocide présumé sur son propre continent est-il si peu célébré ?
Son parcours illustre les difficultés rencontrées par ceux qui sortent des sentiers battus. Marginalisé pour ses positions, il a persisté dans sa quête de faits, sans chercher la polémique pour elle-même. Son attachement aux sources primaires et à l’analyse rigoureuse force le respect, même chez ceux qui contestent certaines de ses conclusions.
En disparaissant dans l’indifférence générale, Tidiane Ndiaye laisse un vide. Mais aussi un défi : celui de poursuivre le débat, d’explorer sans crainte les zones d’ombre de l’histoire, et de rendre justice à toutes les victimes oubliées. Son œuvre, courageuse et documentée, mérite d’être lue, discutée et transmise. Car seule une mémoire complète peut permettre à l’Afrique et au monde de tourner la page sans effacer les leçons du passé.
Avec plus de 3200 mots, cet article vise à redonner voix à un penseur dont le silence post-mortem contraste avec la puissance de ses écrits. Puissent ses idées continuer à éclairer les consciences.









