Imaginez un jeune homme de 21 ans, originaire d’un pays en guerre, qui débarque au Japon et conquiert en quelques mois l’un des sports les plus traditionnels et exigeants au monde. C’est l’histoire incroyable qui se déroule sous nos yeux dans l’univers du sumo. Dimanche, à Tokyo, un lutteur ukrainien a soulevé la foule en remportant le Tournoi de Nouvel An, signant ainsi son deuxième titre consécutif dans les grands tournois professionnels.
Cette victoire n’est pas un simple exploit sportif. Elle symbolise un parcours de résilience, d’adaptation et de détermination hors norme. À seulement 21 ans, ce combattant a déjà gravi des échelons que beaucoup mettent des décennies à atteindre. Son ascension rapide intrigue et inspire bien au-delà des cercles du sumo.
Une ascension fulgurante dans le monde du sumo
Le sumo, sport ancestral japonais, suit des règles strictes et une hiérarchie millénaire. Les tournois majeurs, au nombre de six par an, représentent le summum de la compétition. Remporter l’un d’eux équivaut à gagner un Grand Chelem en tennis. Et en réaliser deux d’affilée ? C’est exceptionnel, surtout pour un débutant dans le haut niveau.
Notre jeune lutteur, connu sous le nom de ring Aonishiki, a réalisé cet exploit. En novembre dernier, il avait déjà triomphé lors du Tournoi de Kyushu. Cette performance lui avait valu une promotion immédiate au rang d’ozeki, le deuxième plus haut niveau de la hiérarchie. Et voilà qu’il récidive dès son premier tournoi à ce rang prestigieux.
Le parcours du Tournoi de Nouvel An
Ce tournoi, qui s’étend sur quinze jours avec un combat quotidien, est l’un des plus attendus de l’année. Il se déroule dans la capitale, au Ryogoku Kokugikan, devant des milliers de spectateurs passionnés. Aonishiki a terminé avec un bilan impressionnant de 12 victoires pour seulement 3 défaites.
À égalité avec un autre compétiteur japonais, Atamifuji, il a fallu disputer un barrage décisif. Dans ce combat supplémentaire, l’Ukrainien a utilisé une projection par le cou du bras gauche, technique précise et puissante qui a projeté son adversaire plus lourd au sol. La foule a explosé de joie devant ce moment d’anthologie.
J’ai pu gagner grâce à vous. Je ferai de mon mieux pour obtenir de meilleurs résultats que dans ce tournoi.
Déclaration d’Aonishiki après sa victoire
Prononcée dans un japonais fluide et impeccable, cette phrase a touché le public. Elle montre non seulement sa gratitude, mais aussi son humilité et son ambition. Il a même donné rendez-vous aux fans pour le prochain grand rendez-vous, à Osaka en mars.
Un destin marqué par la guerre et l’exil
Né au centre de l’Ukraine, Danylo Yavhusishyn – son vrai nom – a commencé le sumo dès l’âge de sept ans. À 17 ans, il devenait déjà champion national dans son pays. Mais l’invasion russe en 2022 a tout bouleversé. Âgé de 18 ans à peine, il a échappé de justesse à la conscription obligatoire pour les hommes de cet âge et plus.
Avec sa famille, il a trouvé refuge en Allemagne. Puis, déterminé à poursuivre sa passion, il a décidé de partir seul au Japon. Arrivé en 2022, il a intégré une écurie traditionnelle et adopté le nom de ring Aonishiki. Ses débuts professionnels datent de juillet 2023, et depuis, son parcours défie toutes les attentes.
Cette trajectoire rappelle que le sport peut transcender les frontières et les conflits. Dans un pays où le sumo reste profondément ancré dans la culture nationale, accueillir et célébrer un athlète étranger de cette manière témoigne d’une ouverture rare.
Le rang d’ozeki et la quête du yokozuna
Devenir ozeki est déjà une performance majeure. Seuls les meilleurs y accèdent, et maintenir ce rang exige constance et excellence. Aonishiki est le quatrième Européen à atteindre ce niveau, après des lutteurs estoniens, bulgares et géorgiens. Aucun Européen n’a jamais gravi jusqu’au sommet absolu : le rang de yokozuna.
Le yokozuna est le rang suprême, réservé à des légendes. Seulement 75 lutteurs l’ont atteint dans toute l’histoire. Parmi les non-Japonais, seuls deux Américains et six Mongols y sont parvenus. Le premier étranger, Chad Rowan (Akebono), originaire d’Hawaï, a ouvert la voie en 1993.
Avec deux titres consécutifs dès ses débuts à l’ozeki, Aonishiki se rapproche dangereusement de ce Graal. Les observateurs s’interrogent : pourrait-il devenir le premier Européen yokozuna ? Son âge, sa technique et sa mentalité jouent en sa faveur.
La technique et le style d’Aonishiki
Dans le sumo, la victoire repose sur la capacité à pousser l’adversaire hors du cercle ou à le faire toucher le sol avec une autre partie du corps que les pieds. Aonishiki excelle dans les projections et les techniques de bras. Sa victoire en barrage, avec une prise au cou et une projection latérale, illustre parfaitement son style agressif et précis.
Malgré son jeune âge, il montre une maturité impressionnante sur le dohyo. Sa maîtrise du japonais, apprise rapidement, facilite aussi son intégration dans ce monde très codifié. Les lutteurs passent des années à apprendre les rituels, les règles implicites et la langue. Lui a tout accéléré.
Son poids et sa taille – environ 140 kg pour 1,82 m – le placent dans la moyenne haute des ozeki. Mais c’est surtout sa vitesse et sa lecture du combat qui font la différence face à des adversaires parfois plus massifs.
L’impact au-delà du ring
Cette success story inspire particulièrement en Ukraine, où la guerre continue de marquer les esprits. Voir un compatriote briller sur la scène internationale apporte une bouffée d’espoir et de fierté. Les réseaux sociaux ukrainiens et internationaux bruissent de messages de soutien.
Au Japon, le public apprécie son attitude respectueuse et son japonais parfait. Il représente une nouvelle génération de lutteurs étrangers qui enrichissent le sumo. Après les Mongols qui ont dominé ces dernières décennies, voilà qu’un Européen émerge avec force.
Le sumo reste un sport conservateur, mais les succès d’athlètes comme Aonishiki prouvent que la tradition peut s’ouvrir sans se perdre. Chaque victoire renforce cette idée d’universalité du sport.
Vers l’avenir : les prochains défis
Le prochain grand tournoi aura lieu à Osaka en mars. Aonishiki y défendra son rang et visera un troisième titre consécutif, ce qui serait historique pour un ozeki aussi récent. Maintenir la performance après deux victoires demande une préparation mentale et physique intense.
Les blessures, la fatigue accumulée et la pression médiatique représentent des obstacles majeurs. Mais vu son parcours jusqu’ici, il semble armé pour relever ces défis. Les fans attendent déjà avec impatience de voir s’il continuera sur cette lancée exceptionnelle.
Quelle que soit la suite, ce jeune Ukrainien a déjà écrit une page importante de l’histoire du sumo. Son histoire rappelle que la détermination peut déplacer des montagnes – ou plutôt, faire tomber des géants sur le dohyo.
Le sumo, avec ses rituels séculaires et son intensité brute, continue de fasciner. Et aujourd’hui, il compte un nouveau héros inattendu, venu d’un pays lointain en proie aux tourments, pour nous offrir des moments de pure émotion sportive.
En attendant les prochains combats, une chose est sûre : Aonishiki n’a pas fini de nous surprendre. Son voyage ne fait que commencer, et le monde du sumo retient son souffle.
Points clés de la victoire d’Aonishiki
- Deuxième titre majeur consécutif à 21 ans
- Promotion express au rang ozeki après novembre
- Bilan de 12-3 au Tournoi de Nouvel An
- Victoire en barrage contre Atamifuji
- Premier Ukrainien à remporter un grand tournoi
- Quatrième Européen ozeki de l’histoire
Pour comprendre pleinement l’ampleur de cet exploit, il faut se rappeler à quel point le sumo est exigeant. Les entraînements quotidiens commencent tôt le matin, les lutteurs vivent en communauté dans les écuries, suivent un régime strict et respectent une étiquette rigoureuse. Intégrer tout cela en si peu de temps relève du prodige.
Aonishiki incarne cette nouvelle vague de talents internationaux qui redynamisent le sport. Son succès pourrait encourager d’autres jeunes Européens à tenter l’aventure japonaise. Qui sait, peut-être que dans quelques années, plusieurs lutteurs de l’Est européen domineront les dohyo.
Mais pour l’instant, profitons de ce moment historique. Un jeune homme a fui la guerre, embrassé une culture radicalement différente, et conquis le cœur d’un pays entier par sa force et son humilité. C’est plus qu’une victoire sportive : c’est une belle leçon de vie.
Le chemin vers le yokozuna reste long et semé d’embûches. Pourtant, avec une telle détermination, rien ne semble impossible. Le sumo a peut-être trouvé son prochain grand champion, et il porte les couleurs de l’Ukraine sur le toit du Japon.









