Imaginez un instant que derrière les sourires éclatants des castings et les promesses de carrières internationales se cache un réseau bien plus sombre. Pendant des années, des centaines de jeunes femmes ont été photographiées, évaluées, classées… et parfois dirigées vers des hommes extrêmement puissants. L’affaire Jeffrey Epstein continue de livrer ses secrets les plus troubles, et aujourd’hui, un nouveau nom surgit avec insistance des milliers de pages déclassifiées : Daniel Siad.
Ce recruteur de mannequins, aux multiples passeports et aux déplacements incessants, apparaît comme une figure centrale dans les échanges privés d’Epstein. Entre courriels insistants sur l’âge des jeunes filles, envoi massif de photos et demandes d’argent récurrentes, le portrait qui se dessine est pour le moins troublant.
Un pêcheur dans l’industrie du mannequinat
Daniel Siad lui-même utilisait une métaphore pour décrire son activité professionnelle. Dans un message envoyé à Jeffrey Epstein en 2014, il écrivait : « Dans ce business je me sens comme un pêcheur. Parfois j’attrape vite, parfois il n’y a pas de poisson. » Derrière cette formule imagée se cachait une réalité bien concrète : la recherche permanente de visages nouveaux, de corps jeunes, souvent très jeunes.
Les documents montrent que ces échanges ne concernaient pas uniquement des femmes majeures. L’âge revient comme une obsession dans de nombreux messages. Des adolescentes de 15, 16 ou 17 ans sont régulièrement mentionnées, parfois accompagnées de plusieurs clichés envoyés en pièces jointes le jour même.
Des profils très précis et très jeunes
En juin 2009, soit à peine un an après la condamnation d’Epstein pour prostitution de mineures, Daniel Siad annonce avoir « trouvé une incroyable » jeune femme. Précision immédiate : « Elle a 20 ans mais elle paraît plus jeune, elle vient de Lettonie. » Sept photos suivent.
En 2014, le ton reste similaire. Il évoque « au moins cinq » potentielles recrues âgées de 16 et 17 ans, ainsi qu’une adolescente française de 15 ans. Ces mentions ne sont pas isolées : elles reviennent régulièrement sur plus de dix années d’échanges.
Les zones géographiques privilégiées semblent être l’Europe de l’Est, les pays scandinaves, parfois la France. Daniel Siad se déplace beaucoup, fréquente les milieux de la mode, et dispose visiblement d’un carnet d’adresses très fourni dans ce petit monde.
Des liens financiers directs avec Jeffrey Epstein
Les relations entre les deux hommes ne se limitaient pas à des discussions sur des profils féminins. Les archives montrent des transferts d’argent réguliers. En 2018, Epstein transmet même les coordonnées bancaires de Daniel Siad à son comptable avec la mention explicite : « prêt de 25 000 dollars sur cinq ans ».
Ces mouvements financiers, associés à la nature des échanges, interrogent fortement sur la véritable nature de leur collaboration. Était-ce uniquement un soutien à un « chasseur de têtes » ou y avait-il une contrepartie beaucoup plus problématique ?
Une plainte pour viol et traite d’êtres humains
En février 2025, une ancienne mannequin suédoise, Ebba Karlsson, dépose plainte contre Daniel Siad pour viol et traite d’êtres humains. Elle explique avoir été approchée dans les années 1990, à l’âge de 20 ans, sous prétexte d’une opportunité professionnelle.
Selon ses déclarations, elle aurait été attirée dans le sud de la France avant de se retrouver dans une situation qu’elle décrit comme un piège. Elle affirme avoir reconnu Daniel Siad sur une photographie récente et dit avoir reçu par la suite des menaces de mort.
Je n’ai pas été dans la situation où je pouvais savoir que ce monsieur était dangereux. Il a utilisé ma confiance.
Déclaration de Daniel Siad à la télévision française
De son côté, l’intéressé se défend vigoureusement. Il répète qu’il ignorait tout des agissements criminels d’Epstein et qu’il n’a « rien à se reprocher ». Il insiste sur le fait qu’il n’était qu’un intermédiaire dans le milieu de la mode.
Des ponts avec d’autres figures controversées
Les documents déclassifiés établissent également un lien entre Daniel Siad et Jean-Luc Brunel, ancien dirigeant d’agence de mannequins français mort en détention en 2022. Brunel avait été accusé de violences sexuelles par plusieurs victimes, dont Virginia Giuffre.
Dans une correspondance datant de 2016, un avocat américain transmet à une procureure adjointe l’information suivante, reçue directement de Jean-Luc Brunel : Daniel Siad était décrit comme un « scout » ou recruteur de filles et de femmes pour Jeffrey Epstein.
Cette mention, rapportée par un avocat représentant des victimes, ajoute une couche supplémentaire d’ombre autour des activités de Daniel Siad dans les années 2000 et 2010.
Une fondation thaïlandaise et des ambitions internationales
Au début des années 2010, Daniel Siad travaille pour une fondation basée en Thaïlande, dirigée par une personne se présentant comme membre de la famille royale thaïlandaise. Il tente alors de faire le lien entre cette structure et Jeffrey Epstein.
Il sollicite notamment l’aide du financier américain pour obtenir le statut d’organisme non lucratif aux États-Unis. Ce projet, s’il avait abouti, aurait pu ouvrir la porte à des financements importants et à une légitimité nouvelle pour les activités de la fondation… et potentiellement pour celles de ses collaborateurs.
Un réseau qui dépasse les frontières
L’un des aspects les plus frappants dans les échanges est l’extrême mobilité de Daniel Siad. Il mentionne régulièrement des rencontres dans des lieux très éloignés : Ibiza, Paris, Stockholm, Bangkok, Riga… Il semble avoir eu un accès relativement facile aux milieux de la mode dans plusieurs pays.
En juillet 2010, il propose même à Epstein de rencontrer à Ibiza un autre recruteur nommé Tigran, présenté comme disposant de « mannequins de très haut niveau les plus incroyables en attente ». Ce type de mise en relation laisse entrevoir un réseau bien plus large que la simple relation Epstein-Siad.
Pourquoi tant de documents mentionnent-ils son nom ?
Le nom de Daniel Siad apparaît dans plus de mille pièces des archives Epstein récemment rendues publiques. Cette récurrence n’est pas anodine. Elle suggère que les échanges étaient nombreux, réguliers, et concernaient des sujets sensibles.
Il faut toutefois rappeler un point essentiel : figurer dans les documents Epstein ne signifie pas automatiquement être coupable d’un crime. Certaines personnes citées étaient simplement des contacts professionnels, des employés, ou même des victimes. Dans le cas de Daniel Siad cependant, le cumul des éléments – âge des jeunes femmes mentionnées, photos envoyées, argent transféré, plainte déposée – rend la situation particulièrement préoccupante.
Une enquête qui ne fait que commencer
La plainte déposée par Ebba Karlsson pourrait n’être que la première d’une longue série. Les associations de défense des victimes suivent de très près ces nouvelles révélations. Beaucoup estiment que de nombreuses jeunes femmes approchées dans les années 1990-2010 n’ont jamais osé parler.
Le silence qui a longtemps entouré ces pratiques s’effrite peu à peu. Chaque nouvelle archive déclassifiée, chaque témoignage supplémentaire, fait remonter à la surface des pans entiers d’un système qui a prospéré pendant des décennies dans l’ombre des podiums et des jets privés.
Daniel Siad, qui se présente aujourd’hui comme un homme victime de sa bonne foi, devra répondre à de très nombreuses questions dans les mois et les années qui viennent. Les autorités françaises, mais aussi américaines, semblent déterminées à faire toute la lumière sur cette période sombre.
En attendant, des milliers de pages continuent d’être examinées par des enquêteurs, des avocats et des journalistes. Et à chaque lecture, de nouveaux noms, de nouvelles photos, de nouveaux transferts apparaissent. L’histoire de Daniel Siad n’est peut-être que l’un des nombreux chapitres encore non écrits de l’affaire Epstein.
Une chose est sûre : derrière les clichés glamour du monde de la mode se dissimulaient parfois des réalités bien plus violentes. Et aujourd’hui, grâce à la ténacité de quelques victimes et à la publication progressive des archives, ces réalités sortent enfin de l’ombre.
Le chemin vers la vérité est encore long. Mais chaque document, chaque plainte, chaque courriel exhumé nous rapproche un peu plus de la compréhension de l’ampleur réelle du système mis en place par Jeffrey Epstein et ses collaborateurs.









