Damas, spectatrice d’une guerre qui n’est plus la sienne
Ce renversement de rôles frappe les esprits. Une pharmacienne du centre-ville, âgée de 35 ans, raconte comment elle appelle désormais ses proches installés dans le Golfe pour s’assurer de leur sécurité. « Pour la première fois, c’est nous qui demandons des nouvelles », confie-t-elle en servant ses clients. Elle range son téléphone, soulignant le paradoxe : la Syrie, jadis théâtre de destructions massives, semble aujourd’hui épargnée alors que les capitales environnantes tremblent sous les frappes.
Ce sentiment de soulagement mêlé à de l’amertume traverse de nombreuses conversations. Les Syriens ont payé un prix exorbitant pendant la guerre civile qui a duré de 2011 à fin 2024. Des familles entières ont été brisées, des villes réduites en ruines. Aujourd’hui, l’absence d’implication directe dans ce nouveau cycle de violence est perçue comme une forme de justice, voire de repos mérité.
Le déclenchement du conflit remonte à une offensive coordonnée des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, début mars 2026. L’Iran, ancien allié majeur du régime déchu, a riposté en visant des cibles régionales, entraînant plusieurs pays dans l’engrenage. Pourtant, la nouvelle coalition au pouvoir à Damas, hostile à Téhéran, maintient une neutralité stricte, évitant toute escalade.
Un ciel syrien traversé par les missiles
Malgré cette distance volontaire, le territoire syrien n’est pas totalement préservé des effets collatéraux. L’armée israélienne a intercepté plusieurs missiles iraniens au-dessus du ciel syrien, visant à les empêcher d’atteindre leur cible. Ces interceptions ont parfois eu des conséquences dramatiques au sol.
Dimanche, dans la province de Damas, un homme et ses trois filles ont été blessés par des débris d’un missile abattu. L’incident, survenu dans une zone résidentielle, rappelle que même en position de spectateur, personne n’est à l’abri des retombées. L’espace aérien syrien a été fermé immédiatement, et la compagnie nationale a annulé tous les vols vers et depuis les aéroports de Damas et d’Alep.
« Nous avons vécu la guerre et ne la souhaitons à personne. »
Une pharmacienne de Damas
Cette phrase résume l’état d’esprit dominant. Les Syriens, épuisés par plus de dix ans de conflits, refusent de se laisser entraîner à nouveau. Ils suivent les informations en continu, mais avec une prudence née de l’expérience.
La vie quotidienne persiste malgré les tensions
Dans le quartier commercial de Salhiyé, à Damas, l’activité bat son plein en fin d’après-midi. Les boutiques restent ouvertes tard, même pendant le mois de jeûne du Ramadan. Les Syriens vaquent à leurs occupations, mais les regards se tournent souvent vers les écrans de télévision ou les téléphones.
Un vendeur de chaussettes, âgé de 59 ans, avoue être « accro aux nouvelles ». Pour lui, les événements en Iran représentent une forme de punition divine, liée aux souffrances infligées par les forces pro-iraniennes pendant la guerre civile. Il garde sur son téléphone la photo de son fils, tué lors des combats aux côtés des forces loyales à l’ancien régime.
Pourtant, il insiste : Israël reste un ennemi historique. « Nous ne devons pas nous impliquer. Nous devons juste assister en spectateurs. » Cette position neutre domine les discussions, évitant de raviver de vieilles rancœurs.
Les forces armées syriennes ont annoncé un renforcement de leur présence aux frontières avec le Liban et l’Irak, deux pays directement touchés par l’escalade. Des milliers de réfugiés syriens, installés au Liban depuis des années, ont fui les bombardements israéliens pour rentrer chez eux, créant des files interminables aux postes-frontières.
Les impacts économiques et sociaux immédiats
Les signes de tension se manifestent subtilement dans la vie quotidienne. Les files d’attente s’allongent devant les stations-service, les habitants constituant des réserves d’essence et de mazout par précaution. Le rationnement électrique s’est aggravé, lié à une baisse des livraisons de gaz naturel via la Jordanie, interrompues en raison de l’escalade régionale.
Un chauffeur de camionnette de 59 ans exprime ce que beaucoup ressentent : « Ce qui m’importe, c’est que nous ne soyons pas affectés économiquement ou militairement. La guerre nous a épuisés, nous ne pouvons pas supporter une nouvelle guerre. »
Cette fatigue collective est palpable. Après des années de privations, de déplacements forcés et de pertes humaines, la population aspire avant tout à la stabilité. La reconstruction fragile entamée depuis la fin de la guerre civile reste vulnérable à tout choc externe.
Un paradoxe historique au cœur du Moyen-Orient
Le Moyen-Orient traverse une période de recomposition profonde. La chute d’Assad a affaibli l’influence iranienne dans la région, privant Téhéran d’un allié stratégique clé. La nouvelle autorité syrienne, issue d’une coalition islamiste opposée à la République islamique, refuse toute alliance avec l’Iran, expliquant en partie la non-implication dans le conflit actuel.
Ce positionnement permet à Damas de se concentrer sur la stabilisation interne, même si les effets indirects – comme les perturbations énergétiques ou les flux de réfugiés – se font sentir. Les Syriens perçoivent ce moment comme une rare opportunité de respirer, loin des bombardements et des occupations étrangères qui ont marqué leur récente histoire.
Pourtant, la vigilance reste de mise. Les interceptions de missiles dans le ciel syrien montrent que la géographie impose parfois une proximité involontaire avec les hostilités. Les autorités syriennes multiplient les déclarations pour affirmer leur neutralité, tout en renforçant les défenses frontalières.
Les voix de la rue : entre soulagement et prudence
À travers les quartiers de la capitale, les témoignages convergent. Les gens suivent l’actualité avec assiduité, mais refusent de prendre parti ouvertement. « Nous avons trop souffert pour souhaiter la guerre à quiconque », répètent-ils souvent. Ce sentiment d’empathie universelle contraste avec les divisions passées.
Certains voient dans les événements une forme de revanche symbolique contre les ingérences étrangères qui ont prolongé le conflit syrien. D’autres craignent que l’escalade ne finisse par déborder sur leur territoire, malgré les efforts pour rester en dehors.
Le Ramadan ajoute une dimension spirituelle à cette attente. Les prières se concentrent sur la paix, pour soi et pour les voisins. Les marchés fonctionnent, les familles se réunissent pour l’iftar, mais une ombre plane : celle d’une guerre qui pourrait, à tout moment, changer de direction.
Vers une stabilité précaire ?
La Syrie post-Assad tente de se reconstruire dans un environnement régional explosif. La neutralité affichée face au conflit Iran-Israël-États-Unis offre un répit précieux, mais fragile. Les défis internes – reconstruction économique, réconciliation nationale, gestion des flux migratoires – exigent une attention totale.
Les Syriens, devenus spectateurs, espèrent que ce rôle durera. Ils ont appris à leurs dépens que les guerres régionales peuvent vite devenir locales. Pour l’instant, Damas respire, observe, et prie pour que le calme persiste.
Ce paradoxe – un pays ravagé hier, relativement épargné aujourd’hui – illustre les retournements brutaux du Moyen-Orient. Les habitants de Damas, marqués par la souffrance, incarnent aujourd’hui une forme de sagesse née de l’épreuve : ne pas chercher le conflit quand on en sort à peine.
La guerre continue ailleurs, avec ses destructions et ses victimes. En Syrie, on suit, on compatit, on se protège. Et on espère que ce chapitre sombre de l’histoire régionale n’impliquera pas, cette fois, leur pays.









