Imaginez un pays dont les rentrées d’argent extérieur, essentielles à sa survie économique, se trouvent méthodiquement ciblées et réduites par une puissance étrangère. À Cuba, cette situation n’est plus une hypothèse : elle est devenue réalité ces derniers mois. Les mesures américaines, combinées à des décisions prises par plusieurs gouvernements alliés, frappent aujourd’hui au cœur des principales sources de devises de l’île.
Le tableau est préoccupant. Entre un blocus énergétique qui paralyse le pays, la remise en cause d’accords médicaux historiques et un tourisme déjà exsangue, La Havane voit ses flux financiers s’amenuiser à vue d’œil. Même des secteurs emblématiques comme le tabac subissent de plein fouet ces contraintes inédites.
Un siège économique qui s’intensifie
Depuis plusieurs années, les États-Unis déploient une stratégie visant explicitement à limiter les capacités financières de Cuba. L’objectif affiché est clair : réduire les ressources dont dispose le gouvernement pour maintenir son modèle économique et politique. En 2025 et début 2026, cette politique a pris une tournure particulièrement agressive.
Le resserrement concerne à la fois les secteurs traditionnels et les nouvelles vulnérabilités créées par les sanctions. Aucun domaine ne semble épargné, des coopérations internationales aux activités les plus symboliques de l’île.
Les missions médicales internationales sous pression
Longtemps considérée comme la principale manne financière de Cuba à l’étranger, l’exportation de services médicaux traverse sa période la plus difficile. En 2025, ces missions ont généré environ sept milliards de dollars, un montant colossal pour l’économie insulaire.
Plus de 24 000 professionnels de santé cubains étaient déployés dans 56 pays l’année dernière. Le Venezuela accueillait à lui seul plus de la moitié de ces effectifs. Malgré les bouleversements politiques récents à Caracas, la situation des médecins cubains n’a pas fondamentalement changé pour l’instant, mais l’avenir reste incertain.
Dans d’autres nations de la région, les accords historiques sont en train d’être dénoncés ou profondément modifiés sous l’influence de Washington. Le Guatemala a ainsi mis fin à un partenariat de 27 ans qui permettait à des milliers de médecins cubains d’exercer dans des zones rurales isolées. Antigua-et-Barbuda a également rompu ses liens de longue date avec La Havane dès décembre dernier.
Nous voulons que les médecins soient payés directement, ces accords vont évoluer.
Un ministre de la Santé d’un pays partenaire
Cette phrase prononcée récemment illustre parfaitement le changement de paradigme en cours. Plusieurs gouvernements envisagent désormais de rémunérer individuellement les professionnels cubains plutôt que de verser des sommes globales à l’État cubain. Une évolution qui, si elle se généralise, pourrait réduire drastiquement les rentrées nettes pour La Havane.
Le tourisme asphyxié par la crise énergétique
Deuxième source historique de devises, le tourisme subit actuellement un choc sans précédent. Le secteur, qui fait vivre environ 300 000 personnes directement ou indirectement, a déjà perdu près de 70 % de ses revenus entre 2019 et 2025 à cause de la pandémie puis des sanctions renforcées.
Mais la situation actuelle est bien plus grave. Depuis le 9 janvier 2026, aucun pétrolier n’a accosté à Cuba. Cette pénurie aiguë de carburant, et notamment de kérosène, a conduit plusieurs compagnies aériennes à suspendre leurs vols vers l’île après avoir rapatrié leurs derniers passagers.
Les compagnies canadiennes, russes et la latino-américaine LATAM ont toutes annoncé cette mesure. Parallèlement, au moins cinq pays ont officiellement déconseillé à leurs citoyens de se rendre à Cuba dans les prochaines semaines.
Sur place, les professionnels du tourisme constatent l’effondrement brutal de l’activité. À Trinidad, charmante ville coloniale classée au patrimoine mondial, les maisons d’hôtes enregistrent des annulations en cascade pour les mois à venir.
En temps normal, la ville serait animée mais elle est beaucoup trop calme.
Un propriétaire de maison d’hôtes à Trinidad
Ce témoignage illustre le désarroi d’un secteur déjà fragilisé qui risque de ne pas se relever rapidement de ce nouveau coup porté par la crise énergétique.
Les remesas : un canal presque fermé
Les envois d’argent des Cubains de l’extérieur vers leurs familles – les fameuses remesas – ont représenté pendant longtemps une bouée de sauvetage pour des centaines de milliers de foyers. Mais depuis la suspension des services de Western Union en 2020, les circuits officiels ont quasiment disparu.
Une brève reprise avait été observée entre 2023 et 2025, mais elle a été de courte durée. Aujourd’hui, la majorité des dollars arrivent par des voies informelles : des personnes – surnommées mules – transportent physiquement l’argent et des marchandises depuis Miami.
Ces vols charters n’ont pas encore été interdits, mais la pression monte. Un élu républicain de Floride a publiquement demandé aux compagnies aériennes américaines d’annuler tous leurs vols vers Cuba, qualifiant le gouvernement de « régime brutal ».
Si cette demande aboutissait, même les rares flux informels encore existants seraient menacés, privant de nombreux Cubains d’une source vitale de revenus.
Le tabac cubain : un joyau en danger
Les cigares cubains constituent une autre source importante de devises. En 2024, les ventes ont atteint 827 millions de dollars, un chiffre impressionnant pour un produit de luxe.
Malheureusement, la région mythique de la Vuelta Abajo n’échappe pas à la crise énergétique. Sans carburant, la récolte et l’irrigation des champs deviennent extrêmement compliquées.
Certains producteurs parviennent à maintenir un minimum d’irrigation grâce à des panneaux solaires fournis par l’État, mais l’absence d’essence limite sévèrement leurs capacités.
L’agriculture n’est pas épargnée par la situation actuelle du pétrole, qui est très grave.
Un producteur de tabac de la Vuelta Abajo
Autre symbole fort : l’annulation du Festival international du cigare prévu fin février à La Havane. Cet événement prestigieux générait plusieurs millions d’euros chaque année grâce notamment à une vente aux enchères très courue.
En 2025, cette vente avait rapporté plus de 16 millions d’euros. Les deux années précédentes, les montants étaient respectivement de 17 et 11 millions. Ces fonds étaient officiellement destinés au secteur de la santé, déjà contraint de réduire ses activités non essentielles.
Les conséquences humaines et sociales
Au-delà des chiffres macroéconomiques, ce resserrement des devises a des répercussions concrètes sur la vie quotidienne. Les pénuries de carburant entraînent des coupures d’électricité prolongées, compliquent les transports et paralysent de nombreux secteurs.
Le tourisme, même s’il est en chute libre, reste une source d’emplois pour des centaines de milliers de personnes. Sa contraction brutale risque de provoquer un chômage massif dans les régions côtières et culturelles.
Les familles qui dépendent des remesas voient leur pouvoir d’achat s’effondrer. Beaucoup n’ont plus accès aux produits importés essentiels ou aux médicaments qui transitaient par ces canaux informels.
Le secteur de la santé, pilier du système cubain, subit également les contrecoups. Moins de devises signifie moins de pièces détachées, moins de médicaments importés et une réduction forcée des activités.
Un avenir incertain pour l’économie cubaine
Face à cette conjoncture exceptionnelle, les autorités cubaines se retrouvent dans une position extrêmement difficile. Chaque source de devises traditionnellement fiable est aujourd’hui contestée ou directement menacée.
La diversification des partenaires économiques, déjà entamée depuis plusieurs années, devient plus urgente que jamais. Mais dans un contexte de sanctions extraterritoriales renforcées, trouver de nouveaux débouchés s’avère particulièrement complexe.
Certains observateurs estiment que cette stratégie de pression maximale vise à pousser l’île vers un changement politique. D’autres y voient plutôt une volonté de maintenir un contrôle économique strict sur la région caraïbe.
Quoi qu’il en soit, les prochains mois s’annoncent décisifs. La capacité de Cuba à maintenir un minimum de flux financiers déterminera en grande partie sa marge de manœuvre pour les années à venir.
Vers une résilience réinventée ?
Malgré les difficultés accumulées, l’histoire cubaine est jalonnée d’exemples de résilience face à l’adversité. Le pays a déjà connu plusieurs périodes de « période spéciale » marquées par des pénuries sévères.
Cette fois pourtant, la combinaison d’une crise énergétique aiguë, d’une contraction touristique massive et d’une remise en cause des coopérations médicales crée une situation inédite par son ampleur et sa simultanéité.
Les réponses potentielles passent probablement par une accélération des réformes économiques internes, une meilleure valorisation des ressources locales et peut-être une diversification encore plus poussée des partenaires internationaux.
Mais ces ajustements nécessitent du temps, des investissements et surtout une marge de manœuvre financière que l’île ne possède plus aujourd’hui. Le cercle vicieux est redoutable : moins de devises entraîne moins d’investissements, ce qui réduit encore les capacités à générer des revenus extérieurs.
En attendant, c’est la population qui paie le prix le plus lourd de cette confrontation géopolitique. Entre files d’attente interminables pour l’essence, coupures d’électricité et incertitudes sur l’approvisionnement alimentaire, le quotidien devient de plus en plus difficile pour des millions de Cubains.
La question n’est plus de savoir si l’étau se resserre, mais jusqu’où il ira et quelles seront les conséquences humaines et sociales d’une telle pression prolongée.
Pour l’instant, Cuba semble naviguer en eaux extrêmement troubles, avec des marges de manœuvre qui se réduisent jour après jour.









