Imaginez-vous réveiller chaque matin en vous demandant si l’électricité sera là pour faire chauffer votre café, si les bus passeront aujourd’hui, ou si votre lieu de travail restera ouvert. Pour des millions de Cubains, cette réalité n’est plus une hypothèse lointaine, mais le quotidien qui s’installe depuis plusieurs mois. La crise énergétique qui frappe l’île depuis longtemps vient de franchir un nouveau cap, avec des annonces gouvernementales qui marquent un tournant radical dans la vie économique et sociale du pays.
Une réponse radicale à une crise qui s’aggrave
Le gouvernement cubain a dévoilé vendredi un ensemble de mesures d’urgence destinées à préserver les ressources énergétiques limitées. Ces décisions touchent presque tous les secteurs : travail, transports, éducation, tourisme. L’objectif affiché est clair : économiser le carburant pour garantir l’essentiel, à savoir la production alimentaire, la génération d’électricité et les services de base pour la population.
Le vice-Premier ministre chargé de ces questions a tenu à expliquer publiquement la philosophie derrière ce plan. Il a insisté sur le fait que les pressions extérieures obligent le pays à prioriser la survie sans abandonner tout espoir de progrès futur. Le carburant disponible doit désormais servir en priorité aux activités vitales, sans quoi le pays risque de s’enfoncer encore plus profondément dans la pénurie.
La semaine de quatre jours dans le secteur public et les entreprises d’État
L’une des mesures les plus spectaculaires concerne le temps de travail. Dans les administrations et les entreprises publiques, la semaine passe à quatre jours. Les employés se rendent sur place du lundi au jeudi, et le reste du temps devient période de télétravail ou de repos forcé selon les cas. Cette réduction vise à diminuer drastiquement la consommation de carburant liée aux déplacements quotidiens et à l’activité des bâtiments administratifs.
Pour beaucoup de travailleurs, cette annonce a été un choc. Un employé d’une banque a confié anonymement que toute son équipe avait été renvoyée chez elle pour au moins un mois, tout en conservant l’intégralité de son salaire. Cette mesure protectrice vise à éviter des licenciements secs, mais elle pose la question de la productivité et de l’organisation du travail à long terme.
Le télétravail, déjà expérimenté par le passé, devient donc une solution généralisée là où c’est techniquement possible. Ordinateurs portables, connexions internet limitées mais suffisantes : tout est mis en œuvre pour maintenir une continuité minimale des services publics sans mobiliser trop de ressources énergétiques.
L’éducation adaptée aux contraintes énergétiques
Les écoles et universités ne sont pas épargnées. Les journées de cours sont raccourcies pour limiter l’utilisation des installations électriques et des transports scolaires. Dans l’enseignement supérieur, le mode semi-présentiel s’impose : une partie des cours se déroule en ligne, l’autre en présentiel réduit. Cette adaptation cherche à préserver l’accès à l’éducation tout en réduisant la pression sur le réseau électrique et les carburants.
Pour les familles, cela signifie réorganiser les emplois du temps, trouver des solutions pour la garde des enfants et parfois faire face à des connexions internet instables. L’enjeu est de taille : maintenir le niveau scolaire dans un contexte où les coupures d’électricité deviennent plus fréquentes et plus longues.
Transports publics et vente de carburant : restrictions immédiates
Les bus et trains interprovinciaux voient leurs fréquences réduites de manière significative. Moins de voyages, moins de consommation. La vente de carburant aux particuliers est sévèrement encadrée, avec des quotas et des priorités accordées aux véhicules essentiels : ambulances, camions de livraison alimentaire, services d’urgence.
Dans les rues de La Havane et des autres villes, les files d’attente aux stations-service s’allongent déjà. Les Cubains se tournent vers les vélos, les charrettes tirées par des chevaux ou simplement la marche. Ces ajustements rappellent les années difficiles où la bicyclette était devenue le moyen de transport dominant.
Le tourisme touché de plein fouet
Certains hôtels et établissements touristiques ferment temporairement leurs portes. Cette décision vise à économiser l’électricité et le carburant nécessaires au fonctionnement des installations climatisées, des piscines et des cuisines. Le secteur du tourisme, pilier économique depuis des décennies, subit donc un nouveau coup dur.
Pour les employés du secteur, cela signifie chômage technique ou réaffectation. Pour l’économie nationale, c’est une perte de devises étrangères précieuses. Pourtant, le gouvernement assure que ces fermetures restent temporaires et que l’effort porte sur la sauvegarde des activités qui génèrent des revenus extérieurs à long terme.
Le spectre de la « période spéciale » plane
Le président a lui-même évoqué des « temps difficiles » à venir. Il a pris comme référence les directives appliquées pendant la « période spéciale », cette crise profonde qui avait suivi l’effondrement de l’Union soviétique en 1991. À l’époque, les coupures d’électricité duraient jusqu’à quinze heures par jour, les usines s’arrêtaient, les rues se vidaient au profit des bicyclettes, et les pénuries alimentaires touchaient presque tous les foyers.
Nous traversons des temps difficiles, mais nous devons assurer la vie du pays et les services de base sans renoncer au développement.
Cette référence historique n’est pas anodine. Elle montre que le gouvernement puise dans l’expérience passée pour affronter une situation qu’il juge comparable. Les Cubains qui ont vécu cette époque gardent en mémoire des images marquantes : files interminables pour le pain, jardins potagers improvisés dans les balcons, et une résilience collective qui avait permis de survivre.
Un contexte géopolitique tendu
La crise actuelle trouve ses racines dans plusieurs facteurs cumulés. L’embargo américain en place depuis 1962 limite déjà les options d’approvisionnement. Mais ces derniers mois, la situation s’est brutalement aggravée avec l’interruption totale des livraisons de pétrole en provenance du Venezuela, suite à des événements politiques majeurs dans ce pays allié historique.
Des menaces supplémentaires ont été brandies par l’administration américaine, incluant des droits de douane sur les pays qui continueraient à vendre du pétrole à Cuba. Le Mexique, qui fournissait une partie du carburant depuis 2023, est également sous pression pour cesser ces livraisons. Le gouvernement cubain dénonce une volonté d’asphyxier l’économie de l’île et de provoquer un changement de régime.
Ces tensions géopolitiques placent Cuba dans une position particulièrement vulnérable. L’île, située à seulement 150 kilomètres des côtes de Floride, est présentée par Washington comme une menace à la sécurité nationale américaine, justification avancée pour durcir les sanctions.
Les efforts sur les énergies renouvelables se poursuivent
Malgré la crise immédiate, le gouvernement maintient ses investissements dans les énergies renouvelables. L’année 2025 a vu l’installation de 49 parcs photovoltaïques à travers le pays. Résultat : la part de l’énergie solaire dans la production totale est passée de 3 % il y a deux ans à 10 % aujourd’hui.
Cette progression montre une volonté de réduire la dépendance au pétrole importé. La production nationale de pétrole couvre environ 30 % des besoins, et des efforts sont faits pour l’augmenter. Mais dans l’immédiat, ces sources alternatives ne suffisent pas à compenser le déficit brutal créé par l’arrêt des importations.
- Augmentation de la capacité solaire pour alimenter hôpitaux et zones isolées
- Maintien des projets photovoltaïques malgré les contraintes budgétaires
- Objectif de diversification énergétique à moyen terme
Ces initiatives offrent un espoir, mais leur impact reste limité face à l’urgence actuelle. La population attend des résultats concrets pour voir la lumière au bout du tunnel.
Impacts sur le quotidien des Cubains
Pour les 9,6 millions d’habitants, ces mesures signifient une réorganisation complète du quotidien. Moins de déplacements, moins d’activité économique classique, plus de temps passé à la maison. Les familles doivent rationner l’électricité quand elle est disponible, cuisiner avec ce qui reste au réfrigérateur, et trouver des solutions créatives pour occuper les enfants pendant les journées scolaires raccourcies.
Certains secteurs essentiels sont protégés : hôpitaux, production alimentaire, services de base. Mais même là, les générateurs tournent au ralenti faute de carburant suffisant. Les coupures programmées ou imprévues deviennent plus fréquentes, rappelant les pires moments de la période spéciale.
La résilience cubaine est souvent vantée, mais elle est mise à rude épreuve. Les citoyens se demandent combien de temps ils pourront tenir, et quelles autres mesures seront nécessaires si la situation ne s’améliore pas rapidement.
Vers un avenir incertain mais combatif
Cette batterie de mesures représente un pari difficile : sacrifier une partie du confort et de l’activité économique immédiate pour préserver l’essentiel et gagner du temps. Le gouvernement mise sur une combinaison de restrictions, d’économies forcées et de développement des renouvelables pour traverser la tempête.
La population, habituée aux défis, suit l’évolution avec un mélange d’inquiétude et de détermination. Les semaines et mois à venir diront si ces ajustements suffisent à stabiliser la situation, ou si de nouvelles étapes plus douloureuses seront inévitables.
Une chose est sûre : Cuba entre dans une phase critique de son histoire récente. Entre pressions extérieures, ressources limitées et volonté de préserver son modèle, l’île cherche un équilibre fragile pour continuer à avancer malgré tout.
Les prochains jours apporteront sans doute de nouvelles précisions sur l’application concrète de ces mesures. En attendant, les Cubains s’organisent, comme ils l’ont toujours fait, pour affronter l’adversité avec le peu de moyens dont ils disposent.









