Imaginez une capitale où les klaxons se font rares, où les files d’attente ne sont plus devant les magasins d’alimentation mais devant les rares bus qui passent encore. Imaginez des rues où les vieilles Chevrolet des années 50 restent immobiles faute d’essence, tandis que des milliers de personnes avancent à pied sous un soleil écrasant. C’est la réalité que vivent aujourd’hui les habitants de La Havane et de nombreuses autres villes cubaines.
Depuis le début de la semaine, l’île traverse l’une des pires crises énergétiques de son histoire récente. Le carburant, devenu denrée rarissime, impose un ralentissement brutal de toute la société. Les Cubains, déjà habitués aux difficultés, découvrent un nouveau palier de précarité qui inquiète même les plus résilients.
Une île brutalement privée de carburant
Le pays de 9,6 millions d’habitants fonctionne aujourd’hui au ralenti. Les autorités ont décrété des mesures d’urgence draconiennes pour tenter de préserver les quelques gouttes de carburant restantes. Télétravail généralisé dans l’administration, études à distance dans les universités, réduction drastique des transports publics : le quotidien des Cubains a changé en quelques heures.
Dans les artères principales de la capitale, le contraste est saisissant. Là où circulaient encore difficilement des milliers de véhicules il y a quelques semaines, ne restent désormais que quelques motos, vélos et charrettes tirées par des chevaux. Les stations-service sont fermées ou ne servent qu’à des véhicules prioritaires : ambulances, camions de livraison alimentaire, véhicules de sécurité.
Les transports publics en crise majeure
Les habitants racontent des trajets de plusieurs heures à pied pour se rendre au travail ou chercher de quoi manger. Une infirmière explique attendre parfois plus d’une heure un bus qui ne viendra peut-être jamais. Une retraitée de 65 ans a marché deux heures pour rejoindre le centre-ville. Ces anecdotes, multipliées par des milliers, traduisent l’ampleur du choc.
Les bus interurbains sont presque tous à l’arrêt. Les rares lignes qui fonctionnent encore affichent des files d’attente interminables dès l’aube. Beaucoup préfèrent ne pas tenter le trajet plutôt que de passer une journée entière à attendre un moyen de transport incertain.
Le tourisme lourdement touché
L’un des secteurs les plus durement frappés reste le tourisme, déjà en grande difficulté depuis plusieurs années. Les hôtels peu occupés ferment leurs portes les uns après les autres. À Varadero, la station balnéaire la plus connue du pays, plusieurs établissements ont cessé leur activité en quelques jours.
Les touristes encore présents sur l’île sont progressivement regroupés dans les complexes hôteliers qui disposent encore de carburant pour leurs générateurs et leurs véhicules. Cette concentration forcée vise à limiter les déplacements et à économiser le kérosène et le diesel.
« La situation est difficile et exigera de grands sacrifices »
Ministre cubain des Affaires étrangères
Cette phrase résume parfaitement l’état d’esprit des autorités face à la crise. Le secteur touristique, principal pourvoyeur de devises étrangères, risque de s’effondrer encore davantage, aggravant la pénurie de dollars indispensables pour importer nourriture, médicaments et matières premières.
Suspension des ravitaillements en kérosène pour l’aviation
Parmi les mesures les plus spectaculaires figure la suspension totale de l’avitaillement en kérosène pour les vols commerciaux pendant un mois entier. Les compagnies aériennes étrangères qui maintiennent leurs liaisons doivent désormais effectuer une escale technique dans un autre pays des Caraïbes pour se ravitailler.
Certaines compagnies ont préféré suspendre purement et simplement leurs vols. Des milliers de touristes se retrouvent ainsi bloqués sur l’île, en attente d’un rapatriement organisé dans des conditions très compliquées.
Retour du télétravail et de l’enseignement à distance
Les écoles et universités ont adopté le modèle qui avait été mis en place durant la pandémie : cours en ligne ou travaux à domicile. Les journées scolaires sont raccourcies et les emplois du temps réorganisés pour limiter les déplacements.
Une étudiante de première année en biologie confie son angoisse face à un semestre qui s’annonce chaotique. Beaucoup craignent que cette organisation temporaire ne devienne durable si la situation ne s’améliore pas rapidement.
Les causes profondes de la crise actuelle
La chute brutale des livraisons de pétrole vénézuélien constitue le facteur déclencheur principal. Longtemps principal fournisseur de l’île, Caracas a fortement réduit ses exportations sous la pression internationale et en raison de ses propres difficultés internes.
Le Mexique, devenu un fournisseur important ces dernières années, a suspendu ses livraisons. Les négociations en cours avec Washington visent à trouver un mécanisme permettant de poursuivre les envois sans déclencher de sanctions secondaires. La présidente mexicaine a publiquement dénoncé l’injustice de ces menaces.
Aucun pétrolier étranger n’a accosté dans les ports cubains ces dernières semaines. Seuls des navires ayant chargé dans d’autres ports de l’île ont été observés, ce qui signifie qu’aucune nouvelle quantité de carburant n’est entrée sur le territoire.
Réactions internationales face à l’étranglement
Plusieurs pays ont exprimé leur soutien ou leur préoccupation. La Russie a dénoncé les « méthodes asphyxiantes » et indiqué être en discussion avec La Havane pour apporter une assistance. Le Mexique a envoyé plusieurs centaines de tonnes de produits alimentaires en signe de solidarité.
Ces gestes, bien que symboliques, rappellent que Cuba n’est pas totalement isolée sur la scène internationale malgré les pressions exercées depuis des décennies.
Souvenirs douloureux de la « période spéciale »
Les plus âgés font le parallèle avec les années 1990, lorsque l’effondrement de l’Union soviétique avait privé Cuba de son principal soutien économique et énergétique. Cette « période spéciale » avait marqué des années de privations extrêmes, de famine dans certaines régions et d’une adaptation forcée à une économie de survie.
Si la situation actuelle n’atteint pas encore ces extrêmes, beaucoup craignent que le pays ne s’en approche dangereusement si aucune solution durable n’est trouvée rapidement.
Le quotidien bouleversé des Cubains
Au-delà des grands titres et des mesures officielles, ce sont les petites histoires du quotidien qui traduisent le mieux l’ampleur de la crise. Des parents qui ne savent plus comment emmener leurs enfants à l’école, des malades qui hésitent à se rendre aux consultations par peur de ne pas pouvoir rentrer chez eux, des commerçants qui ne reçoivent plus leurs marchandises.
L’inquiétude est palpable dans les conversations. Les Cubains se demandent combien de temps leur pays pourra encore résister à une telle pression. La résilience légendaire du peuple cubain est mise à rude épreuve.
Perspectives et incertitudes
À court terme, les autorités espèrent limiter la consommation au maximum pour préserver le carburant indispensable aux services essentiels : hôpitaux, production alimentaire, sécurité. Mais chacun comprend que ces mesures ne constituent qu’un palliatif.
La recherche de nouvelles sources d’approvisionnement s’annonce extrêmement complexe dans un contexte où de nombreux pays hésitent à défier ouvertement les sanctions américaines. Les discussions avec différents partenaires se poursuivent, mais aucune livraison importante n’est annoncée pour les prochaines semaines.
La population, déjà soumise depuis des années à des coupures d’électricité quotidiennes, à une inflation galopante et à des pénuries multiples, fait preuve d’une patience qui force le respect. Mais cette patience a ses limites, et l’inquiétude grandit de jour en jour.
Dans ce contexte d’extrême tension, chaque annonce, chaque arrivée de navire dans un port cubain est scrutée avec attention. Espoir ou déception, chaque information est analysée, commentée, partagée dans les familles et les quartiers.
Cette crise énergétique n’est pas seulement une question de carburant. Elle révèle, une fois de plus, la vulnérabilité extrême d’une économie soumise à un blocus vieux de plus de six décennies, dans un monde où l’énergie reste une arme géopolitique majeure.
Pour l’instant, Cuba retient son souffle. Les rues presque silencieuses de La Havane racontent mieux que n’importe quel discours la gravité de la situation. Et pendant que le pays cherche des solutions, ses habitants continuent d’avancer, souvent à pied, avec cette résilience qui a toujours caractérisé le peuple cubain face à l’adversité.









