Imaginez une organisation mondialement reconnue pour sa défense intransigeante des droits humains, soudain secouée par une tempête venue de l’intérieur. Des militants, souvent très jeunes, accusent leur propre maison de reproduire les oppressions qu’elle combat à l’extérieur. Le 26 janvier 2026, un courrier interne a mis le feu aux poudres au sein d’Amnesty International France. Ce texte, d’une radicalité assumée, ne passe pas inaperçu et révèle des lignes de fracture profondes.
Quand l’antiracisme devient source de division interne
Ce qui frappe d’abord dans cette affaire, c’est le décalage entre la mission historique de l’organisation et les reproches qui lui sont adressés aujourd’hui. Amnesty a toujours été perçue comme un rempart contre les injustices étatiques, les dictatures, les discriminations institutionnelles. Pourtant, voilà qu’une partie de sa base militante, essentiellement composée d’étudiants et de lycéens engagés, retourne l’accusation contre la structure elle-même.
Le document incriminé porte un titre sans ambiguïté : « Notre combat pour les droits humains commence chez nous ». Derrière cette formule apparemment consensuelle se cache une critique acerbe et systémique de l’organisation. Les signataires ne mâchent pas leurs mots : selon eux, le racisme, le sexisme et diverses formes de discrimination sont structurels au sein même d’Amnesty France.
Une grille raciale au cœur du conflit
Le point de cristallisation le plus évident concerne l’emploi du mot « race ». Pour une partie des militants, refuser ce terme relève d’un déni de réalité sociologique. Ils revendiquent son usage lorsqu’il est employé par « les personnes concernées », c’est-à-dire celles qui subiraient le racisme au quotidien. De l’autre côté, certains membres s’offusquent de ce retour d’une notion historiquement associée aux pires dérives idéologiques du XXe siècle.
Cette querelle sémantique n’est pas anodine. Elle traduit deux visions du monde qui peinent à coexister. D’un côté une approche intersectionnelle et décoloniale qui considère que nier la « race » comme catégorie opératoire revient à invisibiliser les mécanismes de domination. De l’autre, une posture universaliste qui craint que réintroduire ce mot ne légitime à nouveau des classifications essentialistes.
« Si vous vous sentez agressé·e par notre voix (…) le problème, c’est vous. »
Cette phrase, extraite du courrier, résume à elle seule la radicalité du propos. Elle place la charge de la preuve du côté de ceux qui se sentiraient visés, suggérant que toute résistance serait le symptôme d’un inconscient raciste.
Les fameuses « micro-agressions » au quotidien
Le texte dresse une liste, certes non exhaustive, de comportements qualifiés de micro-agressions. Parmi les exemples cités :
- Toucher les cheveux d’une personne racisée sans son consentement
- Dire à des jeunes racisés qu’ils sont « trop bruyants » ou « trop énervés »
- Demander à quelqu’un de se calmer lorsqu’il évoque les discriminations qu’il subit
Ces situations, banales en apparence, sont analysées comme les manifestations d’un racisme insidieux, intégré aux interactions ordinaires. Les auteurs insistent : ces gestes ne sont pas nécessairement intentionnels, mais ils n’en sont pas moins violents pour les personnes qui les subissent.
Ce qui interpelle, c’est la volonté de rendre visible ce qui, pour beaucoup, relève de l’anodin ou de la maladresse. La frontière entre maladresse et agression est ténue, et c’est précisément là que le débat devient explosif.
Le dossier du voile dans le sport : un cas d’école
Autre sujet brûlant abordé dans le courrier : le refus supposé de soutenir une pétition intitulée « Basket pour toutes », visant à autoriser le port du foulard dans les compétitions sportives. Les signataires posent la question sans détour : « Et si ce refus était, en fait, raciste ? »
Ce passage est particulièrement intéressant car il met en lumière une contradiction apparente. L’organisation a effectivement lancé, quelques mois plus tôt, une campagne nationale demandant la levée de l’interdiction du voile dans le sport. Pourtant, certains militants estiment que l’engagement reste timide ou insuffisant. Cette critique illustre la difficulté, pour une structure, de satisfaire des attentes militantes toujours plus hautes.
Formations antiracistes généralisées : la solution proposée
Face à ce constat, les auteurs avancent plusieurs pistes concrètes. La principale : imposer des formations obligatoires sur l’antiracisme, les biais inconscients et les discriminations systémiques. Ils fournissent même un glossaire et une bibliographie très orientée vers les courants décoloniaux, indigénistes et féministes matérialistes.
Ces références ne laissent aucun doute sur la filiation intellectuelle des rédacteurs. Il s’agit d’une vision du monde où les rapports de domination sont analysés prioritairement à travers les prismes de la race, du genre et de la classe, dans une perspective résolument critique des structures héritées du colonialisme.
Une fracture générationnelle et idéologique
Ce qui se joue ici dépasse largement le cadre d’une simple lettre interne. On assiste à une confrontation entre deux âmes d’Amnesty France :
- Une aile universaliste, attachée à une conception classique des droits humains, méfiante envers les approches différentialistes
- Une aile intersectionnelle et décoloniale, portée par une nouvelle génération militante, convaincue que les luttes doivent d’abord se purger de leurs propres biais internes
Cette opposition n’est pas propre à Amnesty. On la retrouve dans de nombreuses associations, partis politiques, syndicats et même universités. Mais elle prend ici une résonance particulière, car elle touche une organisation qui se veut exemplaire sur les questions de justice sociale.
Les risques d’une telle polarisation
Si la critique interne est légitime, elle peut aussi devenir contre-productive. Plusieurs dangers se profilent :
- Une perte de cohésion interne qui fragilise l’action collective
- Une focalisation excessive sur les luttes internes au détriment des combats extérieurs
- Une possible dérive vers le puritanisme militant où tout désaccord devient suspect
- Une difficulté accrue à travailler avec des partenaires qui n’adhèrent pas à cette grille de lecture
À l’inverse, ignorer ces alertes pourrait alimenter le ressentiment d’une partie de la base et provoquer des départs ou des scissions. Trouver un équilibre relève donc de l’exercice d’équilibriste.
Que nous dit cette crise sur notre époque ?
Au-delà du cas particulier d’Amnesty France, cette séquence est symptomatique d’un moment historique. Nous vivons une période où les questions identitaires et raciales occupent une place centrale dans le débat public. Les jeunes générations, nourries aux théories critiques et aux réseaux sociaux, exigent une cohérence totale entre discours et pratiques.
Ce qui était autrefois considéré comme des combats secondaires (le langage inclusif, la déconstruction des biais, la reconnaissance des privilèges) est désormais érigé en préalable à toute action politique ou associative. Cette exigence éthique maximale est à double tranchant : elle pousse les organisations à se transformer en profondeur, mais elle peut aussi les paralyser.
Vers une refondation ou une implosion ?
Pour l’instant, la direction d’Amnesty France n’a pas communiqué officiellement sur ce courrier. Le silence est parfois plus éloquent que les déclarations. Il suggère soit une volonté d’apaisement, soit une réelle difficulté à répondre à des critiques formulées en termes aussi tranchés.
Ce qui est certain, c’est que cette crise ne disparaîtra pas d’un simple trait de plume. Elle oblige l’organisation à se regarder en face, à questionner ses pratiques internes et à imaginer de nouvelles modalités de dialogue entre ses différentes composantes.
Le chemin sera long et semé d’embûches. Mais il pourrait aussi permettre à Amnesty de sortir renforcée, plus lucide sur ses propres contradictions, plus attentive aux voix qui la composent. À condition, bien sûr, que le dialogue l’emporte sur la disqualification mutuelle.
Dans une société où les consensus s’effritent à grande vitesse, la capacité d’une organisation à gérer ses désaccords internes devient un test grandeur nature de sa résilience. Amnesty France est aujourd’hui à cette croisée des chemins. L’avenir dira si elle saura transformer cette crise en opportunité de renouvellement ou si elle laissera la fracture s’élargir jusqu’à devenir irréversible.
À retenir : La vraie question n’est peut-être pas de savoir si Amnesty est raciste, mais si elle est capable d’entendre et d’intégrer les critiques les plus radicales sans perdre son identité universaliste ni sa capacité d’action collective.
Une chose est sûre : les mois qui viennent seront décisifs pour l’avenir de cette section française d’une des plus importantes organisations de défense des droits humains au monde.









