Une crise qui s’invite dans chaque foyer cubain
La pénurie de carburant n’est pas un phénomène isolé ; elle touche directement la mobilité, l’alimentation, le travail et même les moments les plus simples comme cuisiner ou s’éclairer. Les habitants de La Havane et des autres villes doivent réinventer leur routine face à des restrictions draconiennes imposées par la situation des réserves énergétiques.
Parmi les mesures les plus visibles, la suspension totale de la vente de diesel et le rationnement sévère de l’essence frappent de plein fouet. Les particuliers ne peuvent obtenir que 20 litres d’essence via une application dédiée, et l’attente peut durer des mois entiers. Cette limitation force des milliers de personnes à abandonner leur véhicule pour des alternatives plus rudimentaires.
Transport limité : le vélo devient roi des rues
Le réseau de transport public a été fortement réduit, laissant les Cubains sans bus fiables ni options abordables. Les rares taxis privés qui circulent encore ont doublé leurs tarifs, tout comme les triporteurs électriques utilisés comme transport collectif. Dans ce contexte, beaucoup optent pour le vélo, même pour des trajets longs et chargés.
Un jeune maçon de 27 ans, habitant un quartier périphérique de La Havane, raconte comment il pédale quotidiennement jusqu’au centre-ville, transportant ses outils et matériaux sur sa bicyclette. Il a dû ranger sa moto et sa voiture pour revenir à son ancien métier et subvenir aux besoins de ses deux enfants. « Les temps sont compliqués », confie-t-il simplement, résumant le sentiment général.
« J’ai dû ranger la moto, la voiture et prendre le vélo pour continuer à survivre. »
Cette adaptation forcée illustre comment la crise redessine les priorités : la survie passe avant le confort. Les rues de la capitale, autrefois animées par le bruit des moteurs, résonnent désormais du cliquetis des pédales et des pas pressés.
Emplois menacés : l’économie privée en première ligne
Le gouvernement a promis de maintenir à 100 % les salaires des employés d’État pendant au moins un mois, en instaurant le télétravail et la semaine de quatre jours pour économiser énergie et carburant. Mais ces mesures ne protègent pas tout le monde. Le secteur privé, les travailleurs indépendants et les petits emplois informels subissent de plein fouet le ralentissement général.
Un gardien de voiture de 49 ans, travaillant devant un restaurant dans la Vieille Havane, voit ses clients en voiture se raréfier. « À tout moment, je peux me retrouver sans travail et je ne sais pas comment je vais nourrir ma famille », déplore-t-il. Les petites et moyennes entreprises privées sont particulièrement vulnérables : selon une étude récente, plus de 96 % d’entre elles, soit environ 8 900 structures, subissent un impact sévère à catastrophique dû à la pénurie de carburant.
Cette situation crée une incertitude permanente. Les revenus chutent, les chaînes d’approvisionnement se rompent, et l’activité économique globale ralentit, menaçant des milliers de moyens de subsistance.
Coupures d’électricité : l’obscurité qui s’installe tous les jours
La production nationale de pétrole couvre à peine les besoins des centrales thermiques. Le manque de diesel immobilise les générateurs de secours, aggravant les déficits. Entre le début janvier et mi-février 2026, la disponibilité électrique a chuté de 20 % par rapport à l’année précédente, une année déjà marquée par une satisfaction partielle des besoins (à peine 50 %).
Pourtant, une lueur d’espoir émerge avec le développement des énergies renouvelables. La production d’énergie solaire a bondi de plus de 42 % depuis le début de l’année par rapport à 2025, grâce à de nouvelles installations. Des records ont été atteints, avec des pics dépassant les 900 MW en photovoltaïque, montrant que la transition énergétique progresse malgré les contraintes.
Mais au quotidien, ces avancées ne compensent pas encore les pannes fréquentes. À la nuit tombée, un habitant du quartier Centro à La Havane attend patiemment le retour du courant pour cuisiner. « On nous la coupe tous les jours », soupire-t-il avec résignation.
« On nous la coupe tous les jours. »
Ces interruptions perturbent non seulement les repas, mais aussi la conservation des aliments, le travail à domicile et la santé publique. Les familles s’organisent avec des bougies, du charbon de bois ou des petits générateurs quand ils en ont les moyens.
Hausse des prix : l’inflation qui ronge le pouvoir d’achat
La rareté du carburant et les difficultés de transport font exploser les coûts de nombreux produits. L’huile, les denrées agricoles et les biens importés voient leurs prix flamber dans les commerces privés. Cuba importe 80 % de sa nourriture, et les perturbations logistiques aggravent la situation.
Un vendeur ambulant de fruits et légumes de 52 ans observe que les produits frais deviennent quotidiennement plus chers. Il craint une pénurie généralisée si la crise persiste, surtout avec un litre de pétrole atteignant 5 dollars au marché noir. Dans un petit kiosque du quartier Centro, un employé de 20 ans doit fermer boutique dès midi faute de marchandises : « Il n’y a pas de carburant pour en faire venir davantage. »
Au port de Mariel, les conteneurs s’entassent, bloqués par le manque de diesel pour la distribution. Cette paralysie logistique renchérit tout, accentuant l’inflation et réduisant l’offre déjà limitée.
Les adaptations quotidiennes face à l’adversité
Les Cubains font preuve d’une résilience remarquable. Certains installent des panneaux solaires sur leur toit, d’autres reviennent à des méthodes traditionnelles comme le charbon pour cuisiner. Le vélo, les charrettes tirées par des chevaux ou les déplacements à pied deviennent la norme dans de nombreux quartiers.
Cette crise met en lumière les vulnérabilités structurelles, mais aussi la capacité d’adaptation d’une population habituée aux défis. Les efforts pour développer les renouvelables, comme l’augmentation spectaculaire de la solaire, pourraient ouvrir la voie à une plus grande indépendance énergétique à long terme.
Pourtant, le présent reste dur. Chaque jour apporte son lot d’incertitudes : quand le courant reviendra-t-il ? Y aura-t-il assez de nourriture sur la table ? Le travail durera-t-il ? Ces questions hantent les esprits, mais la vie continue, portée par une solidarité souvent discrète mais essentielle.
La crise énergétique actuelle n’est pas qu’une question de chiffres ou de réserves ; elle touche au cœur du quotidien, remodelant les habitudes, les rêves et les espoirs. À Cuba, en 2026, survivre devient un art maîtrisé par nécessité, dans l’attente de jours meilleurs où l’énergie coulera à nouveau librement.
Et pendant ce temps, les rues de La Havane vibrent d’une énergie humaine intacte, malgré les coupures. Les conversations sur les pas de porte, les rires des enfants jouant malgré tout, les initiatives collectives pour s’entraider : tout cela rappelle que face à l’adversité, l’esprit cubain reste indomptable. Mais combien de temps cette résilience pourra-t-elle tenir sans un soulagement durable ?









