Dans la nuit du 18 novembre 2023, un petit village de la Drôme est devenu, contre son gré, le théâtre d’une tragédie qui continue de hanter l’opinion publique française. Un adolescent de seize ans, passionné de rugby, a perdu la vie sous les coups de couteau lors d’une soirée qui aurait dû rester une fête de village ordinaire. Deux ans plus tard, alors que le dossier judiciaire semble s’enliser dans une qualification d’homicide volontaire sans circonstance aggravante particulière, une question lancinante refait surface avec force : et si la couleur de peau de la victime avait joué un rôle dans ce déchaînement de violence ?
Un nouveau souffle judiciaire pour une question taboue
Ce mardi matin, dans les locaux austères de la cour d’appel de Grenoble, une audience inhabituelle s’est tenue. Elle ne portait pas directement sur les faits eux-mêmes, mais sur la qualification même de ceux-ci. Deux associations engagées dans la lutte contre le racisme, mais cette fois sous un angle rarement abordé, ont obtenu que soit réexaminée la possibilité d’un mobile raciste anti-blanc dans l’affaire de Crépol.
Pourquoi cette insistance ? Parce que plusieurs témoignages recueillis dans le dossier mentionnent des insultes explicites visant la couleur de peau des jeunes ruraux présents ce soir-là. Des mots qui, selon les parties civiles potentielles, ne peuvent être considérés comme de simples provocations isolées, mais bien comme le terreau idéologique ayant pu précipiter le passage à l’acte mortel.
Retour sur la nuit du 18 novembre 2023
La soirée bat son plein dans la salle des fêtes de Crépol. Musique, rires, danses, l’atmosphère est bon enfant. Puis, assez rapidement, une première altercation éclate à l’intérieur entre deux jeunes. L’un vient du quartier de la Monnaie à Romans-sur-Isère, l’autre fait partie de l’équipe de rugby locale. Rien de bien nouveau sous le soleil des tensions parfois vives entre jeunes de cités et jeunes de campagne.
Mais ce qui va suivre sort très largement du cadre habituel des rixes entre adolescents. À la sortie, alors que le groupe des ruraux tente de calmer le jeu à coups de poings, plusieurs individus du second groupe sortent des armes blanches. Les coups fusent, plusieurs jeunes sont touchés. Thomas, seize ans, reçoit deux plaies profondes au thorax et au flanc. Il décède quelques heures plus tard malgré l’intervention rapide des secours.
Le bilan est lourd : un mort, quatre blessés graves dont un vigile et plusieurs jeunes dans un état critique. L’émotion est immense dans la région, d’autant que la victime était connue et appréciée dans le milieu rugbystique local.
La thèse officielle : une rixe qui dégénère
Depuis le début, les enquêteurs et le parquet privilégient la piste d’une altercation personnelle qui aurait dégénéré de manière dramatique. Le point de départ serait donc cette première friction à l’intérieur de la salle entre deux protagonistes bien identifiés.
Cette lecture des faits, si elle est la plus simple, présente néanmoins plusieurs zones d’ombre que beaucoup jugent aujourd’hui insatisfaisantes :
- Le nombre important d’auteurs présumés ayant porté des coups de couteau
- La soudaineté et la simultanéité avec laquelle plusieurs armes blanches ont été sorties
- Les nombreux témoignages faisant état d’insultes raciales visant spécifiquement les « Blancs » ou les « petits Blancs »
- L’absence, à ce jour, d’identification formelle de l’auteur du coup mortel malgré les éléments matériels disponibles
Ces différents points nourrissent depuis deux ans un malaise profond chez une partie de la population qui se reconnaît dans le profil de la victime.
Quand le racisme anti-blanc sort de l’ombre
Parler de racisme anti-blanc en France reste, en 2026, un exercice périlleux. Le concept est régulièrement contesté, parfois violemment, et son inscription dans le droit positif français fait encore débat. Pourtant, les faits sont là : des insultes raciales visant des personnes blanches ont bien été proférées cette nuit-là selon plusieurs témoins.
Ces propos, même s’ils n’ont pas été tenus par l’auteur du coup fatal (ce que personne ne peut affirmer à ce stade), pourraient avoir créé un climat propice au déferlement de violence collective. C’est précisément ce lien de causalité que les associations demandent aux juges d’examiner sérieusement.
« Lorsque des insultes raciales sont proférées juste avant une agression mortelle, il serait irresponsable de ne pas se demander si elles ont joué un rôle dans l’enchaînement fatal. »
Cette phrase, prononcée par un proche de la famille lors d’une précédente audience, résume assez bien l’enjeu profond du débat actuel.
Un parcours judiciaire semé d’embûches
Le chemin parcouru par les associations pour arriver jusqu’à cette nouvelle audience est révélateur des difficultés rencontrées lorsqu’on tente d’inscrire le racisme anti-blanc dans le champ judiciaire français.
Leur première demande de constitution de partie civile avait été rejetée en 2024, principalement pour des questions de forme et parce que ni la famille de la victime ni les autres parties civiles ne s’étaient associées à leur démarche.
Mais la plus haute juridiction française est venue bousculer cette décision en annulant le rejet pour vice de procédure. Un camouflet pour les premiers juges et une porte entrouverte que les associations entendent bien pousser au maximum.
Quelles conséquences concrètes ?
Si la circonstance aggravante de racisme venait à être retenue, plusieurs conséquences majeures pourraient en découler :
- La qualification pénale passerait en crime plutôt qu’en délit pour certains prévenus
- Les peines encourues seraient très sensiblement alourdies
- Un signal fort serait envoyé concernant la prise en compte du racisme anti-blanc par la justice française
- La famille de Thomas pourrait bénéficier d’un accompagnement spécifique réservé aux victimes de crimes racistes
- Le débat public sur ce type de racisme pourrait connaître une nouvelle étape décisive
À l’inverse, un rejet définitif de cette qualification risquerait d’être perçu comme une confirmation que certains racismes restent moins visibles, moins condamnables que d’autres aux yeux de l’institution judiciaire.
La douleur d’une famille confrontée à l’attente
Au milieu de ce bras de fer judiciaire, une famille continue de porter le deuil d’un fils fauché à l’aube de sa vie. Les parents de Thomas ont toujours fait preuve d’une grande retenue médiatique, préférant laisser la justice suivre son cours plutôt que d’alimenter les polémiques.
Mais l’absence d’avancée significative dans l’identification du ou des auteurs directs du coup fatal continue de peser lourdement. Chaque nouvelle audience ravive les plaies encore ouvertes et l’espoir ténu que justice soit pleinement rendue.
Un révélateur des fractures françaises
Au-delà du cas personnel tragique de Thomas, l’affaire de Crépol est devenue au fil du temps un miroir grossissant des fractures qui traversent la société française contemporaine :
- Tensions croissantes entre mondes urbains et ruraux
- Sentiment d’abandon dans certaines campagnes françaises
- Question sensible de la prise en compte de toutes les formes de racisme
- Difficulté à qualifier juridiquement des violences collectives à caractère potentiellement discriminatoire
- Débat permanent sur la légitimité de certaines associations à se porter partie civile
Chaque nouvel épisode judiciaire vient donc raviver ces différentes lignes de tension, transformant peu à peu le drame de Crépol en une affaire d’État symbolique.
Vers un jugement qui marquera l’histoire judiciaire ?
Quelle que soit l’issue de cette nouvelle audience, il est probable que l’affaire Crépol continuera de faire parler d’elle encore longtemps. Au-delà des intérêts particuliers des différentes parties, c’est bien une question de société fondamentale qui est posée : la justice française est-elle capable de reconnaître et de sanctionner de manière égale toutes les formes de racisme, y compris celles qui visent la majorité démographique ?
Dans quelques semaines ou quelques mois, lorsque les juges rendront leur décision, ce ne sera pas seulement l’avenir judiciaire de quelques prévenus qui sera scellé, mais peut-être aussi la manière dont notre pays choisit de regarder en face ses propres démons.
Une chose est sûre : le nom de Thomas Perotto, ce jeune rugbyman fauché à seize ans lors d’une nuit qui aurait dû être festive, continuera longtemps de résonner dans les prétoires et dans les mémoires.
« Il ne s’agit pas de créer une guerre des mémoires ou des souffrances. Il s’agit simplement de demander que la loi s’applique de la même façon pour tous, quels que soient les auteurs et les victimes. »
Une phrase simple, mais qui résume peut-être l’essentiel du combat judiciaire et moral qui se joue depuis plus de deux ans autour du drame de Crépol.
À suivre donc, avec la plus grande attention.









