Imaginez une population qui, pendant plus d’une décennie, a cru pouvoir enfin écrire son propre destin. Une communauté qui a payé un prix très lourd pour combattre l’un des groupes terroristes les plus brutaux de l’histoire récente. Et puis, en quelques jours, tout semble s’effondrer. C’est le sentiment qui domine aujourd’hui dans les zones kurdes du nord-est de la Syrie.
Depuis l’annonce de l’accord entre les autorités kurdes et le pouvoir central à Damas, une vague d’amertume et d’inquiétude submerge les habitants. Beaucoup parlent ouvertement de trahison, de rêves brisés et surtout d’un profond sentiment d’abandon de la part de ceux qu’ils considéraient comme leurs alliés les plus solides.
Un tournant brutal pour l’autonomie kurde
L’accord signé récemment marque une rupture majeure avec les années d’autonomie de fait dont bénéficiaient les Kurdes syriens. Ce texte, imposé dans un contexte de supériorité militaire évidente du pouvoir central, prévoit la fin de l’administration autonome telle qu’elle existait, ainsi que l’intégration complète des structures civiles et militaires kurdes au sein de l’État syrien.
Pour beaucoup d’habitants, cette décision ressemble davantage à une capitulation qu’à une négociation équilibrée. Le sentiment général est que les autorités kurdes n’avaient tout simplement pas d’autre choix face à la progression rapide des forces gouvernementales.
Qamichli, refuge temporaire pour des milliers de déplacés
Dans la grande ville majoritairement kurde de Qamichli, l’ambiance est pesante. Ces derniers jours, des milliers de personnes ont afflué depuis les zones situées plus au sud, fuyant l’avancée des troupes gouvernementales. Des centres d’accueil ont été improvisés à la hâte pour recevoir ces familles déracinées.
Parmi ces déplacés, beaucoup viennent de régions mixtes arabes et kurdes comme Deir Ezzor ou Raqqa, des territoires que les forces kurdes ont dû évacuer dans le cadre de l’accord. Ce retrait rapide a laissé place à une incertitude totale pour les populations locales.
« Nous avons un grand sentiment de déception après cet accord. »
Un employé de l’administration autonome, 34 ans
Cette phrase, prononcée avec beaucoup de retenue, résume l’état d’esprit dominant. La déception est d’autant plus forte que les habitants avaient fini par croire en une forme de stabilité, même fragile.
Le rôle déterminant des États-Unis
Pendant des années, les Forces démocratiques syriennes (FDS), à forte composante kurde, ont été le principal partenaire terrestre de la coalition internationale dirigée par Washington dans la lutte contre l’organisation État islamique. Cette collaboration a coûté très cher en vies humaines.
Les Kurdes étaient convaincus que cet engagement militaire créerait une forme de dette morale et politique durable envers Washington. La réalité semble malheureusement bien différente.
« Nous demandons à la coalition et aux États-Unis de ne pas laisser tomber les Kurdes… car nous avons combattu l’EI. »
Un jeune pharmacien de 25 ans
Cette supplique, prononcée avec une certaine résignation, traduit la blessure profonde ressentie par toute une génération qui pensait avoir mérité une protection durable.
« Ils nous traitent comme des agents immobiliers »
L’expression est forte, presque violente. Elle traduit un sentiment de profonde instrumentalisation. Selon plusieurs témoignages, les Kurdes auraient été utilisés comme un outil militaire efficace contre le groupe État islamique, puis abandonnés dès que les priorités géopolitiques ont changé.
La présence de l’émissaire américain lors de l’annonce de l’accord par le président syrien, et surtout son soutien explicite à cette décision, a renforcé cette impression d’abandon calculé.
« Je n’ai jamais senti que le soutien américain était réel. Ils traitent avec les peuples comme des agents immobiliers. »
Une militante kurde de 40 ans
La métaphore est parlante : les Kurdes se sentent achetés, vendus, échangés selon les intérêts du moment des grandes puissances.
Promesses de droits… mais jusqu’où ?
En parallèle de l’accord militaire et administratif, le pouvoir central a annoncé la reconnaissance des droits nationaux des Kurdes, notamment la reconnaissance officielle de leur langue. Sur le papier, il s’agit d’une avancée importante.
Mais pour la majorité des habitants interrogés, ces promesses restent très insuffisantes tant qu’elles ne sont pas gravées dans la Constitution. La méfiance est grande : le passé syrien regorge d’accords non respectés et de promesses non tenues envers les minorités.
« De grandes craintes car beaucoup d’accords ont été violés » par le passé en Syrie.
Un habitant de Qamichli
La peur des représailles
Au-delà de la perte d’autonomie, c’est surtout la question sécuritaire qui préoccupe aujourd’hui les familles kurdes. Plusieurs habitants craignent des actes de vengeance ou de règlement de comptes de la part de factions proches du nouveau pouvoir.
Les événements tragiques survenus depuis la chute du régime précédent renforcent cette angoisse. Des massacres ciblant des membres de la communauté alaouite sur la côte méditerranéenne, des affrontements violents avec la communauté druze dans le sud… autant d’épisodes qui nourrissent la crainte d’un retour du cycle de la violence sectaire.
Malgré les assurances officielles concernant la protection des minorités, la confiance est très faible. Pour beaucoup, la seule garantie réelle de sécurité résidait dans le contrôle des territoires et la capacité de s’autodéfendre.
Un rêve d’unité brisé une fois de plus
Les Kurdes, répartis entre quatre pays (Turquie, Syrie, Irak, Iran), nourrissent depuis des générations l’espoir d’une forme d’unité politique, même symbolique. L’expérience d’autonomie dans le nord-est syrien représentait, pour beaucoup, une étape historique majeure dans cette longue quête.
L’accord actuel est perçu comme une nouvelle page douloureuse dans une histoire déjà marquée par de nombreuses déceptions. L’espoir d’une reconnaissance pleine et entière, d’une forme de fédération ou même simplement d’une autonomie protégée, semble s’éloigner à nouveau.
Vers quelle cohabitation ?
L’avenir des relations entre les différentes composantes de la société syrienne reste très incertain. L’intégration des combattants kurdes au sein des forces régulières et des administrations civiles pose d’innombrables questions pratiques et symboliques.
Comment garantir que ces hommes et ces femmes, qui ont combattu pendant des années sous leur propre commandement, seront traités équitablement ? Comment éviter que cette intégration ne se transforme en une simple dissolution des capacités de défense kurdes ?
Ces interrogations, légitimes, traversent aujourd’hui toutes les conversations dans les foyers de Qamichli et des autres villes du nord-est.
Une population jeune face à un destin imposé
Ce qui frappe également, c’est l’âge relativement jeune des personnes qui s’expriment le plus ouvertement. Beaucoup n’ont connu que la guerre, l’autonomie de fait et l’alliance avec la coalition internationale. Pour cette génération, la fin de ce modèle représente bien plus qu’un simple changement administratif : c’est une rupture existentielle.
Ils sont nés ou ont grandi avec l’idée que leur destin pouvait enfin être entre leurs mains. La réalité qui s’impose aujourd’hui est exactement inverse.
Conclusion : l’histoire kurde, éternel recommencement ?
Le peuple kurde a traversé, au cours du XXᵉ et du XXIᵉ siècle, une succession presque ininterrompue de moments d’espoir suivis de violentes répressions ou de trahisons géopolitiques. L’épisode actuel s’inscrit malheureusement dans cette longue série.
Pourtant, malgré la déception immense et les craintes légitimes, l’histoire kurde montre aussi une extraordinaire capacité de résilience. Les habitants du nord-est syrien le savent : leur combat pour la reconnaissance et la dignité ne s’arrêtera pas avec cet accord.
Il prendra sans doute d’autres formes, plus discrètes, plus patientes, mais tout aussi déterminées. Car au-delà des drapeaux, des uniformes et des négociations internationales, c’est bien une identité collective millénaire qui cherche toujours sa place dans un Moyen-Orient tourmenté.
Le chemin s’annonce encore long et semé d’embûches. Mais l’histoire récente a démontré que les Kurdes syriens savent faire preuve d’une résilience hors du commun. L’avenir dira si cette nouvelle page douloureuse sera suivie d’un renouveau ou d’une nouvelle longue traversée du désert.
Pour l’heure, dans les ruelles de Qamichli et dans les camps de déplacés, l’heure est surtout à la réflexion, à l’inquiétude… et à une forme de dignité silencieuse face à l’adversité.









