Imaginez-vous en pleine période estivale, valise à la main, prêt à embarquer pour des vacances tant attendues. Vous arrivez à l’aéroport, confiant, mais à peine passé la sécurité, une immense file d’attente s’étire devant les contrôles frontaliers. Des écrans clignotants, des agents débordés, des voyageurs irrités… Cette scène, qui ressemble à un mauvais rêve pour des millions de touristes, pourrait devenir réalité dès le printemps prochain en Europe. Le secteur aérien français sonne aujourd’hui l’alarme face aux ratés du nouveau système automatisé censé révolutionner les entrées et sorties du territoire européen.
Un système ambitieux qui patine sérieusement
Depuis plusieurs mois, l’Union européenne travaille à la mise en place d’un dispositif majeur : le Entry/Exit System, plus connu sous l’acronyme EES. L’objectif affiché est clair et séduisant : remplacer les anciens tampons manuels par un enregistrement numérique systématique des voyageurs non-européens. Empreintes digitales, photographie du visage, dates précises d’entrée et de sortie… tout est centralisé pour mieux traquer les dépassements de séjour autorisé et repérer plus efficacement les interdictions d’entrée.
Le calendrier officiel annonçait une montée en puissance progressive dès l’automne, avec une généralisation complète prévue pour le 10 avril, juste avant le coup d’envoi de la haute saison touristique. Pourtant, à quelques semaines de cette échéance symbolique, le constat est alarmant : de nombreux éléments-clés du dispositif ne sont toujours pas opérationnels sur le terrain.
Les kiosques de pré-enregistrement, grand absent du paysage
Au cœur du problème se trouvent les fameux kiosques en libre-service destinés à permettre aux voyageurs de réaliser eux-mêmes une grande partie des formalités avant de se présenter aux agents. Ces bornes interactives devaient fluidifier le processus en déchargeant les guichets humains. Malheureusement, dans de nombreux aéroports français, elles brillent encore par leur absence ou leur dysfonctionnement.
Les professionnels du secteur ne mâchent pas leurs mots. « On n’est pas sereins sur ce sujet », confie un responsable d’une grande organisation aéroportuaire. Un autre acteur majeur du transport aérien va plus loin : « Ça peut devenir vite assez chaotique, évidemment, s’il y a des dysfonctionnements graves ». Le message est clair : sans ces équipements de pré-enregistrement, la charge retombe entièrement sur les policiers aux frontières, avec le risque immédiat d’engorgement massif.
« Pour l’instant, on n’a pas de perspective sur la mise en route de ces équipements de pré-enregistrement »
Président d’une fédération d’aéroports
À l’aéroport de Nice, troisième plateforme française, l’inquiétude est palpable. « On a beaucoup d’inquiétudes », reconnaît sans détour un dirigeant. Sans les kiosques, la procédure redevient classique, longue et manuelle, ce qui menace directement la capacité d’accueil des terminaux lors des pics de fréquentation.
Des retards assumés et un fournisseur pointé du doigt
Interrogée sur les raisons de ce retard, une source proche des exploitants aéroportuaires désigne clairement le fabricant des bornes en France. Selon elle, l’entreprise concernée « n’est pas aujourd’hui en capacité de nous fournir une solution efficace et robuste dans le respect du calendrier ». Un constat dur, mais qui reflète le sentiment général dans la profession.
Du côté du groupe industriel mis en cause, on préfère parler de « phase de tests en conditions opérationnelles réelles ». L’entreprise assure travailler « en étroite collaboration avec ses partenaires, les autorités concernées et l’ensemble de l’écosystème » pour garantir la réussite du projet. Elle met également en avant « l’entier engagement et la forte mobilisation de ses équipes depuis plusieurs mois » sur le terrain. Reste que, pour l’heure, les résultats concrets se font attendre.
Des précédents européens déjà très inquiétants
La France n’est pas le seul pays à rencontrer des difficultés. Plusieurs aéroports européens ont déjà goûté aux affres d’un déploiement chaotique de l’EES. À Lisbonne, fin décembre, des files d’attente allant jusqu’à sept heures ont été recensées, provoquant une saturation complète du terminal. Le gouvernement portugais a finalement décidé de suspendre temporairement le dispositif pour trois mois afin de reprendre la main sur la situation.
Début janvier, c’est l’aéroport de Milan-Malpensa qui a connu des attentes importantes, attribuées directement aux défaillances du nouveau système. Là encore, les autorités ont réagi en renforçant les effectifs policiers pour tenter de limiter la casse.
L’organisation européenne des aéroports (ACI Europe) avait tiré la sonnette d’alarme dès le mois de décembre. Elle prévenait alors d’une augmentation possible des temps de passage de jusqu’à 70 %, avec des pointes pouvant atteindre trois heures lors des périodes les plus chargées. Parmi les causes listées : pannes fréquentes du système, déploiement incomplet des kiosques, indisponibilité de certains équipements et surtout effectifs policiers insuffisants face à l’ampleur de la tâche.
Un enjeu de taille pour la saison touristique 2026
Avec l’approche de l’été, la pression monte d’un cran. Les aéroports français, qui enregistrent chaque année des records de passagers pendant les mois de juillet et août, redoutent un scénario catastrophe. « Sinon, ça prendrait trop de temps, et on bloquerait le modèle économique de nos aéroports », explique sans détour une source du secteur, soulignant l’équilibre fragile entre sécurité renforcée et fluidité indispensable au transport aérien.
Les compagnies aériennes, les gestionnaires d’aéroports et les autorités publiques sont donc tous dans l’attente de signaux clairs. La question n’est plus seulement technique : elle devient économique et sociale. Des milliers d’emplois, des milliards d’euros de retombées touristiques et la réputation même de destinations phares comme Paris, Nice ou la Côte d’Azur sont en jeu.
La Commission européenne tente de rassurer
Face à la montée des critiques, la Commission européenne a tenu à réagir. Son porte-parole a qualifié l’EES de « très grand pas en avant pour l’UE et notre sécurité collective ». Il reconnaît toutefois que « le déploiement d’un système à une telle échelle représente une tâche complexe ».
Pour apaiser les craintes exprimées pour la période estivale, Bruxelles annonce des mesures de flexibilité. Les États membres pourraient, si nécessaire, prolonger la phase de mise en place progressive jusqu’au mois de septembre. Une bouffée d’oxygène potentielle, mais qui ne règle pas le problème de fond : la nécessité d’un système réellement opérationnel et fiable avant le rush touristique.
Quelles solutions pour éviter le pire ?
Plusieurs pistes sont évoquées par les professionnels pour limiter les dégâts :
- Accélérer drastiquement l’installation et les tests des kiosques manquants
- Renforcer massivement les effectifs de police aux frontières pendant la transition
- Communiquer très en amont auprès des voyageurs sur les nouvelles procédures
- Prévoir des voies prioritaires pour certaines catégories (familles, personnes à mobilité réduite, etc.)
- Mettre en place des plans de contingence clairs en cas de panne généralisée
Ces mesures, si elles sont appliquées rapidement et de manière coordonnée, pourraient atténuer les risques. Mais le temps presse. Chaque semaine qui passe sans avancée concrète rapproche un peu plus le secteur d’un été sous tension.
Un miroir des défis de la numérisation publique
Au-delà du cas précis de l’EES, cette situation illustre les difficultés récurrentes rencontrées lors de la mise en œuvre de grands projets numériques dans le secteur public européen. Entre ambitions sécuritaires légitimes, contraintes budgétaires, complexité technique et impératifs de service public, l’équilibre est toujours précaire.
Les voyageurs, eux, attendent avant tout une chose : pouvoir se déplacer sans encombre, en toute sécurité, mais aussi dans des délais raisonnables. L’été 2026 sera un test grandeur nature pour l’Union européenne et sa capacité à concilier ces impératifs parfois contradictoires.
Pour l’heure, le message des acteurs de l’aérien est unanime : il est urgent d’agir. Sans quoi, les files d’attente ne seront plus seulement une anecdote désagréable, mais un symbole d’un système qui, malgré ses bonnes intentions, n’était pas prêt à temps.
Les prochains mois diront si l’Europe saura transformer cette alerte en opportunité d’amélioration, ou si elle laissera s’installer un chaos prévisible aux portes de ses aéroports.
Points clés à retenir
- Le système EES doit être pleinement opérationnel le 10 avril 2026
- Les kiosques de pré-enregistrement ne sont pas encore déployés en France
- Des files de plusieurs heures déjà observées à Lisbonne et Milan
- Le secteur aérien craint un été chaotique
- Flexibilité possible jusqu’en septembre selon Bruxelles
Restez attentifs : les informations sur l’évolution de ce dossier pourraient bien influencer vos prochains voyages.









