L’Iran vibre régulièrement au rythme de manifestations qui secouent le pays depuis plus d’un quart de siècle. Ces mouvements, nés de griefs économiques, sociaux ou politiques, révèlent une société en quête de changement face à un pouvoir inflexible. Derrière les images de foules dans les rues, se cache une histoire de courage, de répression et d’espoir tenace.
Un quart de siècle de contestations en Iran : retour sur les moments clés
Depuis la fin des années 1990, l’Iran a connu plusieurs vagues de protestations d’ampleur nationale. Ces soulèvements, souvent déclenchés par des problèmes concrets, se transforment rapidement en contestations plus larges du système. Ils mettent en lumière les fractures profondes d’une société confrontée à des difficultés économiques, des restrictions sociales et une gouvernance autoritaire.
1999 : La révolte étudiante qui marque le début
Tout commence en juillet 1999. Des étudiants de Téhéran se rassemblent dans leurs dortoirs universitaires pour protester contre la fermeture d’un journal réformateur proche du président de l’époque. La manifestation pacifique dégénère rapidement.
Dans la nuit, les forces de l’ordre et des miliciens lancent un assaut. Le lendemain, le mouvement s’étend à d’autres villes comme Tabriz. Les affrontements deviennent violents. Policiers et bassidj, ces volontaires islamistes chargés du maintien de l’ordre, interviennent massivement.
Après plusieurs jours de chaos, la contestation est écrasée. Officiellement, trois morts sont reconnus, mais la presse indépendante parle de cinq victimes. Ce mouvement étudiant reste comme le premier signal fort d’une jeunesse aspirant à plus de libertés sous la République islamique.
Cette révolte pose les bases d’une contestation récurrente : une jeunesse éduquée, frustrée par les limitations imposées, prête à descendre dans la rue malgré les risques.
2009 : Le Mouvement vert, apogée de la contestation électorale
Dix ans plus tard, en juin 2009, l’Iran connaît l’une de ses plus grandes crises post-révolutionnaires. La réélection annoncée du président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad est immédiatement contestée.
Des millions de personnes descendent dans les rues de Téhéran et d’autres villes. Les partisans du candidat réformateur Mir Hossein Moussavi dénoncent des fraudes massives. Le vert, couleur de la campagne de Moussavi, devient le symbole de ce « Mouvement vert ».
Les manifestations sont quotidiennes. Les images de foules immenses circulent malgré les restrictions imposées aux journalistes étrangers, souvent empêchés de travailler ou expulsés. Les affrontements avec les forces de l’ordre se multiplient.
Le pouvoir répond par une répression implacable. Des dizaines de morts sont recensés dans les rues. Des milliers d’arrestations suivent, touchant militants, journalistes, intellectuels et responsables politiques de l’opposition. Des procès spectaculaires aboutissent à des condamnations très lourdes.
Ce mouvement marque un tournant : il mobilise toutes les classes sociales et révèle la profondeur du mécontentement. Même écrasé, il laisse des traces durables dans la société iranienne.
2017-2018 : La colère contre la vie chère explose
Fin décembre 2017, la contestation renaît à Machhad, deuxième ville du pays. Des centaines de personnes manifestent contre la hausse des prix, le chômage élevé et les politiques du gouvernement.
Très vite, le mouvement s’étend à des dizaines de villes. Les slogans visent directement le pouvoir en place. Les autorités bloquent l’accès à Telegram et Instagram, accusant des forces étrangères d’attiser les troubles.
Les manifestations prennent parfois une tournure violente. Des bâtiments publics, centres religieux, banques et véhicules de police sont attaqués ou incendiés. Les forces de l’ordre ripostent.
En quelques jours, au moins vingt-cinq morts sont comptés, majoritairement parmi les manifestants. Des centaines de personnes sont arrêtées. Cette vague montre que la colère économique peut rapidement devenir politique.
Ce qui frappe, c’est la diversité des villes touchées et la spontanéité du mouvement, parti de provinces souvent oubliées du pouvoir central.
2019 : La hausse de l’essence met le feu aux poudres
Le 15 novembre 2019, l’annonce soudaine d’une forte augmentation du prix de l’essence déclenche une nouvelle explosion de colère. En quelques heures, des manifestations éclatent dans une centaine de villes, dont Téhéran, Machhad et Ispahan.
La contestation est massive et rapide. Les autorités coupent largement l’accès à internet pour limiter la coordination et la diffusion des images. La répression est particulièrement brutale.
En seulement trois jours, plus de trois cents personnes perdent la vie selon des organisations internationales de défense des droits humains. Téhéran conteste ces chiffres. Au moins sept mille arrestations sont rapportées par les instances onusiennes.
Ce mouvement reste l’un des plus meurtriers depuis la révolution de 1979. Il illustre la fragilité économique du pays et la rapidité avec laquelle une mesure technique peut devenir un catalyseur politique.
2021 : Les pénuries d’eau et d’électricité révèlent la crise environnementale
L’année 2021 est marquée par des protestations liées à la dégradation de l’environnement et des infrastructures. En juillet, la province du Khouzestan, au sud-ouest, est frappée par une sécheresse sévère.
Des manifestations éclatent contre les pénuries d’eau. Trois personnes sont tuées dans la région, une quatrième dans la province voisine de Lorestan lors d’émeutes. Le même mois, à Téhéran, des dizaines de personnes scandent des slogans hostiles au pouvoir lors d’un rassemblement contre les coupures d’électricité.
En novembre, des milliers de personnes se rassemblent à Ispahan pour protester contre l’assèchement d’une rivière emblématique. Des heurts avec la police font près de soixante-dix arrestations.
Ces mouvements montrent une nouvelle dimension : la crise climatique et la mauvaise gestion des ressources deviennent des motifs de colère populaire. Les régions périphériques, souvent arabophones ou minoritaires, se sentent particulièrement négligées.
2022-2023 : « Femme, Vie, Liberté », le soulèvement historique
Le 16 septembre 2022, la mort en détention de Mahsa Amini change tout. Cette jeune femme kurde iranienne est arrêtée à Téhéran pour un voile jugé mal porté. Elle décède trois jours plus tard dans des circonstances troubles.
La nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Des manifestations éclatent partout dans le pays. Le slogan « Femme, Vie, Liberté » devient le cri de ralliement d’une génération entière.
Pendant des mois, les Iraniens descendent dans la rue. Femmes en première ligne, souvent tête nue en signe de défi. La répression est massive : plusieurs centaines de morts, dont des dizaines de membres des forces de sécurité, et des milliers d’arrestations.
Malgré l’écrasement progressif du mouvement, un changement persiste. Aujourd’hui, à Téhéran et dans les grandes villes, de plus en plus de femmes circulent sans voile obligatoire, bravant ouvertement la loi en vigueur depuis 1979.
Ce soulèvement marque une rupture : il est porté par les femmes et la jeunesse, transcende les classes sociales et les origines ethniques. Il reste le plus long et le plus widespread depuis des décennies.
La mobilisation actuelle : économie et politique entremêlées
Fin décembre récent, une nouvelle vague de contestation émerge. Elle débute par des manifestations contre l’hyperinflation et la dégradation dramatique de la situation économique. Très vite, les revendications s’élargissent à des demandes politiques plus profondes.
Dans l’ouest du pays, des affrontements avec les forces de l’ordre font plusieurs victimes. Ces événements rappellent que les griefs économiques servent souvent de déclencheur à une contestation plus globale du système.
Ce que révèlent vingt-cinq ans de contestations
En observant cette chronologie, plusieurs constantes apparaissent. D’abord, la récurrence des mouvements : tous les quelques années, une étincelle allume la colère populaire.
Ensuite, les déclencheurs varient – fraud électorale, mesure économique, injustice sociale, crise environnementale – mais convergent souvent vers une remise en question du pouvoir.
La répression reste systématiquement dure : morts, arrestations massives, coupures d’internet. Pourtant, chaque mouvement laisse une trace. Le défi au voile obligatoire aujourd’hui en est l’exemple le plus visible.
La jeunesse et les femmes sont de plus en plus au premier plan. Dans un pays où plus de la moitié de la population a moins de trente-cinq ans, ces aspirations à plus de liberté individuelle ne peuvent être indéfiniment contenues.
Ces vingt-cinq années montrent une société iranienne vivante, résiliente, qui refuse de se résigner. Malgré le prix élevé payé à chaque fois, la rue reste le lieu où s’exprime le désir profond de changement.
L’histoire n’est pas terminée. Chaque nouvelle crise économique ou sociale porte en elle le potentiel d’une nouvelle mobilisation. L’Iran continue d’écrire, dans la douleur et le courage, les chapitres de sa quête de liberté.
« Femme, Vie, Liberté » n’est pas qu’un slogan : il résume l’aspiration profonde d’une société qui, malgré les obstacles, continue d’avancer vers plus de dignité et de justice.
Comprendre ces mouvements, c’est saisir la complexité d’un pays riche en histoire et en contradictions. C’est aussi reconnaître le courage ordinaire de celles et ceux qui, génération après génération, osent dire non.









