Imaginez une femme noire, issue d’une favela, qui ose défier les puissants et les milices qui terrorisent des quartiers entiers de Rio de Janeiro. Le 14 mars 2018, cette femme, Marielle Franco, est abattue de sang-froid dans sa voiture, en plein centre-ville, aux côtés de son chauffeur. Ce crime odieux n’était pas un simple règlement de comptes : il s’agissait d’un message envoyé à tous ceux qui osent s’opposer aux intérêts occultes qui gangrènent la politique locale. Huit ans plus tard, la justice brésilienne vient de rendre un verdict retentissant.
Mercredi, la Cour suprême a condamné deux frères politiciens à 76 ans de prison chacun pour avoir commandité cet assassinat. Ce jugement unanime marque un moment décisif dans un pays où l’impunité a trop longtemps régné sur les crimes politiques.
Un assassinat qui a choqué le Brésil et le monde entier
Le soir du 14 mars 2018, Marielle Franco, conseillère municipale de Rio, sort d’un événement sur l’autonomisation des femmes noires. Dans sa voiture, avec son chauffeur Anderson Gomes et une assistante, Fernanda Chaves, le véhicule est mitraillé. Marielle et Anderson meurent sur le coup. Fernanda survit miraculeusement. Le pays est sous le choc. Une élue engagée, voix puissante des favelas, des jeunes noirs, des femmes et de la communauté LGBT+, est éliminée en pleine rue.
Pourquoi elle ? Parce qu’elle gênait. Marielle Franco ne se contentait pas de dénoncer les injustices : elle agissait concrètement au conseil municipal pour bloquer l’expansion incontrôlée des constructions illégales dans les quartiers populaires. Ces lotissements clandestins constituaient l’une des principales sources de revenus des milices qui contrôlent de vastes pans de la ville.
Les milices de Rio : des groupes d’autodéfense devenus criminels
Les milices ont émergé il y a une quarantaine d’années, initialement composées d’anciens policiers se présentant comme des protecteurs contre le trafic de drogue. Rapidement, elles ont muté en organisations criminelles redoutables. Extorsion, contrôle territorial, accaparement de terrains publics pour y bâtir illégalement des logements ou des commerces : ces pratiques sont devenues leur fonds de commerce.
Et ces milices ne survivent pas seules. Elles bénéficient souvent du soutien, ou du moins de la complaisance, de responsables politiques. C’est précisément ce lien toxique que Marielle Franco combattait sans relâche. Elle voulait assainir la ville, protéger les habitants des quartiers pauvres contre ces prédateurs en uniforme ou en costume.
Les accusés n’avaient pas seulement des contacts avec la milice. Ils étaient la milice.
Un magistrat de la Cour suprême
Cette phrase résume parfaitement la profondeur des liens révélés lors du procès. Les frères condamnés incarnaient cette fusion entre politique et crime organisé qui gangrène Rio depuis des décennies.
Le mobile : envoyer un message à la classe politique
Selon les juges, l’assassinat de Marielle Franco visait à « adresser un message » clair à toute la classe politique de Rio. En éliminant une opposante tenace, les commanditaires espéraient décourager quiconque voudrait entraver leurs affaires illicites. Mais ils ont sous-estimé l’impact mondial du crime.
Le meurtre a provoqué une onde de choc internationale. Des manifestations ont éclaté dans le monde entier. Marielle Franco est devenue un symbole de résistance face au racisme, à la misogynie et à la corruption. Les juges n’ont pas hésité à qualifier les motivations des accusés de racistes et misogynes.
Marielle Franco était une femme pauvre, une femme noire qui a osé s’opposer aux intérêts de miliciens, d’hommes et de blancs.
Un juge de la Cour suprême
Cette analyse met en lumière les intersections oppressives que Marielle affrontait quotidiennement : classe sociale, race, genre. Issue d’une favela, elle représentait tout ce que les puissants méprisent et craignent.
Le parcours judiciaire : de l’impunité apparente à la justice
Pendant des années, l’enquête a piétiné. Puis, en 2024, un tournant : le tireur Ronnie Lessa, ancien policier, accepte de collaborer avec la justice. Il avoue avoir été payé une somme colossale pour commettre le crime. Il tire depuis un véhicule conduit par son complice Elcio Queiroz. Tous deux sont condamnés à de lourdes peines : 78 ans pour Lessa, 59 ans pour Queiroz.
Grâce à ces confessions, les enquêteurs remontent jusqu’aux commanditaires présumés. Les frères, l’un ex-député fédéral, l’autre ancien élu local, sont arrêtés. Le procès s’ouvre devant la Cour suprême en raison du statut de l’un d’eux.
Les accusés ont toujours nié, contestant la fiabilité des aveux. Leur défense a même reconnu ouvertement que les liens entre politique et crime organisé font partie du paysage à Rio. Un avocat a lancé : « Que celui qui fait de la politique à Rio et n’a jamais demandé de voix aux trafiquants ou aux miliciens jette la première pierre. » Une admission cynique qui illustre la normalisation de ces pratiques.
Les autres condamnés et le rôle de la police
Outre les deux frères condamnés à 76 ans chacun pour double homicide qualifié, organisation criminelle armée et tentative d’homicide, trois autres personnes ont été sanctionnées.
Un ancien commissaire de police écope de 18 ans pour avoir tenté de protéger les commanditaires. Un ex-policier et membre de milice reçoit 56 ans pour avoir coordonné l’opération et transmis la localisation de la victime. Un ancien conseiller des frères est condamné à 9 ans pour son rôle d’intermédiaire.
Ces peines montrent l’ampleur du réseau impliqué. La corruption au sein même des forces de l’ordre a permis de couvrir le crime pendant des années.
Les réactions émues et l’espoir d’un tournant
À l’énoncé du verdict, les membres de la famille Franco présents se sont étreints en pleurs. Anielle Franco, sœur de Marielle et actuelle ministre de l’Égalité raciale dans le gouvernement Lula, a déclaré :
La violence politique fondée sur le genre et la race, qui existe dans ce pays, doit cesser.
De son côté, une magistrate de la Cour suprême, seule femme parmi les juges, a confié l’impact personnel du procès :
Ce procès m’a fait énormément de mal spirituellement, énormément de mal psychologiquement. Combien de Marielle le Brésil permettra-t-il qu’on assassine ?
Ces mots traduisent l’émotion profonde suscitée par cette affaire. Amnesty International, par la voix de sa directrice au Brésil, a salué un verdict historique :
Le Brésil a maintenant la possibilité de rompre le cycle d’impunité qui a été la norme.
Pourquoi ce verdict est-il si important ?
Dans un pays où les assassinats politiques ou liés à l’activisme restent trop souvent impunis, cette condamnation envoie un signal fort. Elle démontre que même les puissants peuvent être jugés. Elle reconnaît les dimensions racistes, sexistes et classistes du crime.
Marielle Franco n’était pas seulement une conseillère municipale. Elle incarnait l’espoir d’un Brésil plus juste, plus inclusif. Son meurtre visait à éteindre cette flamme. Au contraire, il l’a amplifiée. Des milliers de jeunes, particulièrement dans les favelas, se sont engagés en politique inspirés par son exemple.
Ce procès révèle aussi la persistance des milices. Malgré des décennies d’existence, elles continuent de prospérer grâce à des protections politiques. Rompre ce cycle exige plus que des condamnations individuelles : il faut des réformes profondes de la police, du système foncier et de la transparence politique.
L’héritage de Marielle Franco perdure
Aujourd’hui, le nom de Marielle Franco résonne partout. Des rues portent son nom, des livres, des documentaires, des chansons lui rendent hommage. Sa sœur Anielle poursuit le combat au gouvernement. Des collectifs féministes, antiracistes et LGBT+ s’organisent en son nom.
Le verdict de 2026 ne répare pas la perte. Mais il offre une forme de réparation symbolique. Il dit aux opprimés que leur voix compte, que la lutte n’est pas vaine. Il rappelle que la démocratie ne survit que si elle protège les plus vulnérables.
Le Brésil tourne-t-il enfin la page de l’impunité ? L’avenir le dira. Mais ce jour de février 2026 restera gravé comme un pas décisif vers plus de justice. Marielle Franco, assassinée pour ses idées, vit désormais dans chaque combat pour l’égalité et la dignité.
Ce cas dépasse largement les frontières brésiliennes. Il interroge tous les pays où le pouvoir et le crime s’entremêlent, où les voix dissidentes sont réduites au silence. Il nous invite à réfléchir : combien de Marielle existent encore, menacées, dans l’ombre des puissants ? Et que faisons-nous pour les protéger ?
La réponse à cette question définira l’avenir de nombreuses démocraties. En attendant, le souvenir de Marielle Franco continue d’inspirer. Sa force, sa joie, son courage restent intacts. Et c’est peut-être la plus belle victoire sur ceux qui ont voulu l’effacer.
Points clés du verdict :
- Deux frères politiciens condamnés à 76 ans chacun
- Double homicide qualifié, organisation criminelle, tentative d’homicide
- Motivations reconnues comme racistes et misogynes
- Liens directs avec les milices de Rio confirmés
- Autres peines : 56 ans, 18 ans et 9 ans pour complices
Ce jugement ouvre une nouvelle ère. Reste à transformer cette victoire judiciaire en changements concrets pour les quartiers populaires de Rio et au-delà. Le combat de Marielle n’est pas terminé : il ne fait que commencer.









