Trente-deux ans après les événements qui ont endeuillé le Rwanda, la justice française continue de poursuivre ceux qui sont soupçonnés d’avoir participé, de près ou de loin, au génocide des Tutsi. Une nouvelle décision vient rappeler que le temps ne referme pas toujours les blessures les plus profondes. Vendredi, un homme de 65 ans, installé depuis longtemps en France, a entendu prononcer contre lui une lourde peine.
Ce Franco-Rwandais, employé municipal à Rouen, comparaissait libre devant la cour d’assises d’appel de Paris. Lorsque le président a lu le verdict, il est resté immobile plusieurs minutes, visiblement frappé par l’annonce. Puis les gendarmes l’ont escorté hors de la salle en direction de la prison de Fresnes. Une scène qui marque la fin d’un long parcours judiciaire, mais sans doute pas la fin du combat pour l’accusé.
Un verdict confirmé en appel après des années de procédure
La condamnation à quatorze années de réclusion criminelle n’est pas une surprise totale. Elle reprend exactement la peine prononcée en première instance à la fin de l’année 2021. Malgré les débats intenses qui ont eu lieu lors de ce nouveau procès, les juges d’appel ont confirmé le jugement initial. L’homme a été reconnu coupable de complicité de génocide et de complicité de crimes contre l’humanité.
Les faits reprochés remontent aux mois d’avril à juin 1994. À cette époque, il travaillait comme chauffeur à l’hôtel Guest House de Kibuye, une ville située sur les rives du lac Kivu. Selon l’accusation, il aurait transporté à plusieurs reprises des gendarmes et des miliciens Interahamwe vers différents lieux où des Tutsi ont été massacrés en grand nombre.
Les lieux des massacres au cœur des accusations
Les collines de Karongi, Gitwa et surtout Bisesero reviennent fréquemment dans le dossier. Ces zones montagneuses autour de Kibuye ont été le théâtre de tueries massives. Des dizaines de milliers de personnes y ont perdu la vie en quelques semaines seulement. Les survivants décrivent des scènes d’une violence extrême, où les miliciens poursuivaient sans relâche ceux qui tentaient de fuir.
Le rôle exact du chauffeur est au centre du débat. L’accusation soutient qu’en conduisant les tueurs sur ces sites, il a facilité les opérations et contribué activement aux crimes. La défense, elle, conteste vigoureusement cette interprétation et parle d’un homme simplement contraint d’obéir aux ordres dans un contexte de chaos total.
Tout ça pour ça.
Alain Gauthier, cofondateur du Collectif des parties civiles pour le Rwanda
Cette phrase résume le sentiment de certains représentants des victimes. Pour eux, la confirmation de la peine en appel prouve que les éléments du dossier tiennent la route malgré le temps écoulé. D’autres voix, en revanche, estiment que les preuves restent fragiles et que les témoignages ont connu des variations importantes au fil des audiences.
Une défense qui prépare déjà la suite
Les avocats de l’accusé n’ont pas caché leur déception. Ils qualifient la décision d’incohérente au regard des nouveaux éléments présentés pendant le procès. Parmi ces éléments, ils mettent en avant les revirements de certains témoins qui auraient modifié leur version des faits. Un pourvoi en cassation est d’ores et déjà envisagé.
Cette perspective montre que l’affaire est loin d’être close. La Cour de cassation pourrait être amenée à examiner si le droit a été correctement appliqué et si les faits ont été qualifiés de manière juste. Une nouvelle étape qui pourrait encore durer plusieurs années.
Un parcours marqué par l’exil et la naturalisation
Quelques mois après la fin officielle du génocide, l’homme quitte le Rwanda. Il arrive en France en 2001 et obtient la nationalité française neuf ans plus tard, en 2010. Pendant toutes ces années, il mène une vie discrète, travaille pour la ville de Rouen et semble avoir tourné la page d’un passé douloureux.
Mais le passé resurgit sous la forme d’une plainte déposée par des associations de victimes. La justice française décide alors d’ouvrir une information judiciaire. Depuis, les procédures s’enchaînent, entre expertises, auditions et confrontations. Le dossier illustre parfaitement la manière dont la France exerce sa compétence universelle pour juger les crimes les plus graves commis à l’étranger.
La compétence universelle en action
Depuis plusieurs années, la France a condamné un certain nombre de personnes soupçonnées d’avoir participé au génocide rwandais. Ces jugements s’appuient sur le principe selon lequel certains crimes sont si graves qu’ils concernent l’humanité entière. Peu importe le lieu où ils ont été commis, peu importe la nationalité de l’auteur ou des victimes.
Plusieurs dossiers ont abouti à des condamnations définitives. D’autres affaires sont encore en cours. Chaque procès apporte son lot de révélations, de témoignages émouvants et parfois de controverses sur la fiabilité des preuves après tant d’années.
D’autres procès marquants dans le même contexte
L’ancien médecin Sosthène Munyemana a été condamné en appel en octobre 2025 à vingt-quatre ans de réclusion criminelle pour génocide et participation à une entente en vue de la préparation de ce crime. Quelques mois plus tôt, en fin octobre 2024, le docteur Eugène Rwamucyo avait écopé de vingt-sept ans pour complicité de génocide. Son procès en appel est prévu entre le 9 juin et le 17 juillet prochains.
Ces affaires montrent que la justice ne relâche pas la pression. Les autorités françaises poursuivent méthodiquement leur travail d’enquête et de jugement, même lorsque les faits datent de plus de trois décennies. Chaque nouvelle condamnation ravive les débats sur la mémoire, la réconciliation et la lutte contre l’impunité.
Les réactions contrastées après le verdict
Du côté des parties civiles, on exprime une certaine satisfaction mêlée de regret. Satisfaction parce que la peine est confirmée, regret parce que le chemin a été long et que certains accusés continuent de nier les faits. Les associations rappellent régulièrement l’ampleur du drame : plus de huit cent mille personnes tuées en cent jours.
Du côté de la défense, on parle de mensonges répétés et d’éléments nouveaux qui n’auraient pas été suffisamment pris en compte. Cette opposition de points de vue illustre la complexité des procès pour génocide. Les souvenirs se heurtent, les témoignages évoluent, les interprétations divergent.
Un génocide qui continue de hanter les consciences
Le génocide des Tutsi reste l’un des événements les plus tragiques du XXᵉ siècle. En quelques mois, une partie entière de la population rwandaise a été méthodiquement exterminée. Les machettes, les massues, les armes à feu ont servi à tuer voisins, amis, collègues. Les églises, les écoles, les stades censés offrir refuge sont devenus des pièges mortels.
Aujourd’hui encore, les survivants portent les cicatrices physiques et psychologiques de ces mois d’horreur. Les enfants nés après le génocide grandissent avec le poids de cette histoire. Les commémorations annuelles rappellent à tous l’importance de la mémoire et de la vigilance.
La quête de justice dans un contexte international
La justice française n’est pas la seule à s’intéresser à ces faits. Le Tribunal pénal international pour le Rwanda a fonctionné pendant de nombreuses années à Arusha. Des centaines de personnes ont été jugées, certaines condamnées à de très lourdes peines. Mais beaucoup d’autres suspects ont trouvé refuge à l’étranger.
C’est là qu’interviennent les juridictions nationales comme celle de Paris. Elles permettent de combler les vides laissés par les tribunaux internationaux et de juger ceux qui pensaient avoir échappé à tout châtiment. Chaque condamnation est une victoire symbolique pour les victimes et leurs descendants.
Les défis de la preuve après tant d’années
Prouver des faits survenus il y a plus de trente ans représente un défi colossal. Les témoins vieillissent, certains sont décédés, d’autres ont changé de version au fil du temps. Les documents écrits sont rares dans un contexte où la violence primait sur la bureaucratie. Les juges doivent donc composer avec des témoignages oraux souvent uniques.
Cette difficulté explique en partie les débats passionnés qui entourent chaque procès. Les avocats de la défense insistent sur les contradictions, tandis que les avocats des parties civiles soulignent la cohérence globale des récits malgré les variations de détail.
Vers une possible cassation ?
Si le pourvoi en cassation est effectivement déposé, la plus haute juridiction française examinera la régularité de la procédure et l’exacte application du droit. Elle ne rejugera pas les faits sur le fond, mais vérifiera que tout a été fait conformément aux règles. Une annulation partielle ou totale reste possible, même si elle est statistiquement rare.
Dans l’attente de cette éventuelle nouvelle étape, l’homme de 65 ans a rejoint la prison de Fresnes. Sa vie tranquille en Normandie s’est brutalement arrêtée. Pour beaucoup, cette incarcération symbolise la persévérance de la justice face à l’impunité. Pour d’autres, elle pose la question de la responsabilité individuelle dans un système totalitaire.
Un rappel de l’importance de ne jamais oublier
Chaque nouveau verdict concernant le génocide des Tutsi ramène au cœur de l’actualité une tragédie que le monde entier s’était engagé à ne plus laisser se reproduire. Pourtant, d’autres massacres ont suivi ailleurs sur la planète. La mémoire reste fragile, les leçons parfois oubliées.
Les procès comme celui qui vient de se tenir à Paris montrent que la recherche de la vérité et de la justice peut durer des décennies. Ils rappellent aussi que les victimes et leurs familles n’abandonnent jamais. Tant que des responsables présumés courent encore, le combat continue.
La décision rendue vendredi ne clôt pas le chapitre. Elle ouvre peut-être une nouvelle page dans un dossier qui continuera d’alimenter les débats sur la responsabilité, la mémoire collective et le devoir de juger les crimes contre l’humanité, quel que soit le temps écoulé.
Le génocide des Tutsi a fait plus de 800 000 morts en cent jours. Trente ans plus tard, la justice suit son cours, lentement mais sûrement, pour que l’impunité ne triomphe pas.
Ce cas illustre parfaitement les enjeux complexes auxquels sont confrontées les juridictions lorsqu’elles traitent de crimes internationaux anciens. Entre respect des droits de la défense, écoute attentive des victimes et nécessité de preuves solides, l’équilibre reste délicat. Mais la persévérance des uns et des autres permet, peu à peu, de faire émerger des vérités longtemps enfouies.
La suite de cette affaire dépendra désormais de la décision de se pourvoir en cassation et, éventuellement, de l’examen par la haute juridiction. En attendant, le verdict reste inscrit dans les annales judiciaires françaises comme une nouvelle étape dans la lutte contre l’oubli et l’impunité.









