Imaginez une route sinueuse au cœur des montagnes colombiennes, une sénatrice respectée qui rentre chez elle après une journée de travail intense, et soudain, des hommes armés surgissent de la végétation dense. En quelques minutes, tout bascule. Ce scénario n’est pas tiré d’un film d’action, mais bien de la réalité qui a frappé la Colombie ce mardi. Une figure emblématique de la lutte pour les droits des peuples autochtones a été enlevée, avant d’être libérée dans des circonstances encore troubles.
Ce rapt n’arrive pas dans un vide sécuritaire. Il survient le même jour où le chef de l’État révèle avoir échappé de peu à une tentative d’assassinat. Deux événements majeurs qui, mis bout à bout, dessinent le portrait d’un pays où la violence politique semble reprendre de la vigueur à l’approche d’échéances électorales cruciales.
Une sénatrice enlevée au cœur du Cauca
Le département du Cauca, dans le sud-ouest du pays, reste l’une des zones les plus instables de Colombie. Territoire montagneux, forêts épaisses, présence historique de groupes armés : tout concourt à en faire un lieu propice aux actions violentes. C’est là qu’Aida Quilcué, sénatrice de 53 ans et membre du peuple nasa, a été interceptée mardi en pleine journée.
Le véhicule dans lequel elle circulait avec ses deux gardes du corps a été retrouvé abandonné sur le bord de la route. L’alerte a été donnée rapidement. Quelques heures plus tard, la parlementaire était transférée en toute sécurité vers Popayán à bord d’un véhicule blindé de l’armée. Elle a pu raconter son calvaire : plusieurs hommes armés ont stoppé son 4×4 sans ménagement.
Une personnalité engagée depuis des décennies
Aida Quilcué n’est pas une élue ordinaire. Issue du peuple nasa, elle porte depuis toujours la voix des communautés indigènes. Défenseure acharnée des droits humains, elle milite contre les violences faites aux populations autochtones et contre l’exploitation abusive des terres ancestrales. Son engagement lui a valu reconnaissance nationale, mais aussi de nombreux ennemis.
Son enlèvement, même bref, envoie un message clair : personne n’est à l’abri, pas même celles et ceux qui bénéficient d’une protection rapprochée et d’une visibilité médiatique importante. Dans un pays où les leaders sociaux sont régulièrement ciblés, cet épisode résonne comme un énième avertissement.
Les dissidents des Farc pointés du doigt
L’enquête n’a pas tardé à désigner des responsables présumés. Une faction dissidente des anciennes Forces armées révolutionnaires de Colombie, liée à l’un des guérilleros les plus activement recherchés du pays, serait à l’origine du rapt. Ce groupe refuse l’accord de paix signé en 2016 et poursuit ses activités criminelles, notamment le contrôle des routes du narcotrafic.
Le parquet a été formel dans son communiqué : cette dissidence, rattachée à Ivan Mordisco, porte la responsabilité de ce qui s’est passé. Ivan Mordisco est considéré comme le principal producteur de cocaïne au monde et figure en tête des listes des criminels les plus dangereux de Colombie.
« Une faction dissidente des Farc rattachée au guérillero le plus recherché du pays serait responsable de ce qui s’est passé. »
Les intéressés ont réagi par un communiqué dans lequel ils nient toute implication. Selon eux, des opérations sous faux pavillon seraient organisées dans la région pour justifier des interventions militaires. Cette version des faits reste à démontrer, mais elle illustre la complexité du conflit armé colombien, où la désinformation fait partie intégrante de la stratégie de certains groupes.
Le président Petro dans la ligne de mire
Le même jour, ou presque, un autre événement majeur vient s’ajouter au tableau déjà sombre. Le président Gustavo Petro annonce avoir réchappé à une tentative d’assassinat la veille au soir. Au pouvoir depuis 2022, le dirigeant de gauche multiplie depuis plusieurs mois les mises en garde contre des projets d’attentat fomentés par des narcotrafiquants.
Ce n’est pas la première fois qu’il évoque ce type de menace. Déjà en 2024, il avait dénoncé une tentative similaire. Aujourd’hui, sous pression internationale et à l’approche de la fin de son mandat, il intensifie la lutte contre les cartels et contre les guérillas dissidentes, dont celle dirigée par Ivan Mordisco.
Un contexte pré-électoral explosif
Les élections législatives sont prévues pour le 8 mars et la présidentielle pour le 31 mai. À quelques mois de ces rendez-vous démocratiques majeurs, la violence contre les responsables politiques, les candidats et les leaders sociaux s’accélère de manière préoccupante.
Jeudi dernier encore, dans la région d’Arauca, au nord-est du pays, des hommes armés ont ouvert le feu sur le convoi d’un sénateur. Deux de ses gardes du corps ont perdu la vie dans l’attaque. Cette zone est particulièrement contrôlée par l’ELN, une autre guérilla historique toujours active malgré les négociations en cours.
Ces incidents répétés interrogent sur la capacité de l’État à protéger ses représentants et à garantir des élections libres et sécurisées. La multiplication des attaques semble suivre une logique : déstabiliser, intimider, empêcher toute voix dissonante de s’exprimer librement.
Les racines profondes de l’insécurité
Pour comprendre cette flambée de violence, il faut remonter aux racines du conflit colombien. Des décennies de guerre interne, un accord de paix historique signé en 2016, mais dont une partie significative des ex-combattants a refusé de se plier aux termes. Ces dissidents ont repris les armes, souvent pour contrôler les routes de la cocaïne.
La Colombie demeure le premier producteur mondial de feuilles de coca et de cocaïne. Cette économie parallèle finance les groupes armés, corrompt des institutions et alimente une spirale de violence sans fin. Les communautés indigènes, souvent installées sur des terres stratégiques pour la culture illicite, se retrouvent en première ligne.
- Contrôle territorial par les groupes armés
- Économie de la drogue comme principal moteur
- Faiblesse de l’État dans certaines régions reculées
- Multiplication des menaces contre les leaders sociaux et politiques
- Contexte pré-électoral propice à l’intensification des violences
Ces cinq facteurs se combinent pour créer un environnement extrêmement volatile. Chaque enlèvement, chaque attentat, chaque fusillade renforce le sentiment d’insécurité généralisée et fragilise un peu plus la démocratie colombienne.
Les peuples autochtones au cœur des tensions
Les communautés indigènes, et en particulier le peuple nasa, occupent une place centrale dans ce conflit. Leurs territoires sont souvent situés dans des zones de production de coca ou sur des corridors stratégiques du narcotrafic. Elles refusent régulièrement l’implantation de cultures illicites sur leurs terres, ce qui les met directement en confrontation avec les groupes armés.
Aida Quilcué incarne cette résistance. En tant que sénatrice, elle porte au niveau national les revendications de ces populations souvent marginalisées. Son enlèvement peut être interprété comme une tentative d’intimider l’ensemble du mouvement indigène et de ses défenseurs.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : depuis la signature de l’accord de paix, des centaines de leaders sociaux ont été assassinés. Les indigènes figurent parmi les catégories les plus touchées. Chaque nouvelle agression ravive la douleur collective et renforce la méfiance envers les institutions étatiques.
Quelle réponse de l’État ?
Face à cette recrudescence de la violence, le gouvernement doit jongler entre plusieurs impératifs. D’un côté, renforcer la présence militaire et policière dans les zones critiques. De l’autre, poursuivre les efforts de dialogue avec les groupes encore en négociation, comme l’ELN.
Mais la marge de manœuvre est étroite. Toute opération militaire d’envergure risque de provoquer des déplacements massifs de population et d’aggraver la crise humanitaire. À l’inverse, une posture trop conciliante peut être perçue comme une faiblesse par les dissidents.
Le président Petro a fait de la « paix totale » l’axe central de son mandat. Cette stratégie vise à négocier avec l’ensemble des acteurs armés. Mais les événements récents montrent les limites de cette approche quand certains groupes refusent catégoriquement toute discussion.
Vers une campagne électorale sous haute tension
Avec des élections législatives dans quelques semaines et une présidentielle qui suivra rapidement, la Colombie entre dans une période à très hauts risques. Les candidats savent qu’ils seront exposés. Les électeurs, eux, se demandent s’ils pourront voter librement ou si la peur dictera leurs choix.
L’enlèvement d’une sénatrice et la tentative d’assassinat contre le président ne sont pas des faits isolés. Ils s’inscrivent dans une séquence plus large de déstabilisation. Les prochaines semaines seront déterminantes pour évaluer si l’État parvient à reprendre le contrôle de la situation ou si la violence continue de s’imposer comme un acteur majeur du débat public.
Dans ce climat lourd, une chose est sûre : la Colombie traverse l’une des phases les plus dangereuses de son histoire récente. Entre guérillas dissidentes, narcotrafiquants et enjeux électoraux, le cocktail est explosif. Et les prochains jours risquent d’apporter leur lot de nouvelles tragédies.
La libération rapide de la sénatrice Quilcué constitue un soulagement relatif, mais elle ne doit pas masquer l’ampleur du problème. Tant que les structures criminelles conserveront un tel pouvoir de nuisance, la stabilité du pays demeurera précaire. Et avec elle, l’espoir d’une paix durable.
« Dans un pays qui aspire à tourner la page de la violence, chaque nouvel enlèvement, chaque nouvelle menace contre un responsable politique rappelle cruellement que la paix reste un objectif fragile. »
La communauté internationale observe avec attention. Les partenaires traditionnels de la Colombie, États-Unis en tête, pressent pour une action ferme contre les narcotrafiquants et les groupes armés. Mais la solution ne pourra venir uniquement de la répression. Elle passera aussi par le renforcement des institutions, la protection effective des communautés vulnérables et une volonté politique inflexible de mettre fin à l’économie de la drogue.
En attendant, les Colombiens vivent au rythme des alertes, des communiqués officiels et des rumeurs. Chaque jour apporte son lot d’inquiétudes. Et chaque événement comme celui du Cauca ou la révélation de la tentative contre le président renforce l’impression que le pays marche sur un fil.
Espérons que la raison et le dialogue prévaudront. Mais pour l’instant, la réalité sur le terrain parle un langage bien différent : celui de la peur et de la violence.









