Et si une croissance modeste pouvait cacher une véritable tempête politique ? En 2025, la Colombie a enregistré un taux de croissance de 2,6 %, un chiffre qui, à première vue, semble raisonnable pour une économie émergente. Pourtant, ce résultat cache bien plus qu’une simple statistique économique : il révèle les fractures profondes d’un pays en pleine transition.
Quatrième puissance économique d’Amérique latine, la Colombie sort progressivement d’années difficiles marquées par la pandémie puis une contraction brutale. Cette performance de 2,6 % représente surtout la meilleure depuis 2022, année où le PIB avait bondi de plus de 7 %. Aujourd’hui, le contraste est saisissant et les questions nombreuses.
Une reprise fragile portée par la consommation
Le chiffre officiel a été publié par le département administratif national de statistique. Il montre une économie qui repart, mais de manière inégale. Les secteurs du commerce et des loisirs ont clairement tiré la croissance vers le haut. Les Colombiens ont retrouvé le chemin des centres commerciaux, des restaurants et des lieux de divertissement après plusieurs années de restrictions et d’incertitudes.
Cette dynamique de consommation intérieure a compensé d’autres faiblesses structurelles. Elle reflète aussi une certaine confiance retrouvée chez les ménages, même si celle-ci reste prudente. Les familles dépensent davantage pour les loisirs, les vêtements, les sorties : autant de signes d’une amélioration du moral économique.
Le secteur minier en net repli
À l’inverse, l’un des piliers traditionnels de l’économie colombienne a connu une année difficile. Le secteur des mines et des hydrocarbures s’est contracté de manière significative. Cette contre-performance pèse lourd dans un pays où l’extraction reste stratégique pour les exportations et les recettes fiscales.
Plusieurs facteurs expliquent cette baisse : baisse des cours internationaux pour certains minerais, politiques environnementales plus strictes, et parfois des blocages liés à des conflits sociaux dans les zones extractives. Le contraste entre la vitalité du commerce intérieur et la faiblesse du secteur minier illustre bien les déséquilibres actuels.
Cette situation pose la question de la diversification économique. La Colombie peut-elle durablement compter sur la consommation des ménages sans un secteur extractif dynamique ? La réponse reste incertaine et dépendra largement des choix politiques des prochains mois.
Des dépenses publiques en forte hausse
Les autorités ont injecté massivement des fonds publics en 2025. Les dépenses de l’État ont progressé de 7,1 % sur l’année. Cette augmentation s’explique principalement par l’extension des programmes sociaux et par un effort d’investissement public dans les infrastructures et les services de base.
Ces choix budgétaires ont permis de soutenir la demande intérieure et d’accompagner la reprise. De nombreux foyers modestes ont bénéficié de transferts sociaux accrus, ce qui a directement alimenté la consommation. Mais cette politique généreuse a un coût.
Les dépenses publiques massives ont soutenu la croissance, mais elles interrogent la soutenabilité à moyen terme.
Le comité budgétaire a estimé que le déficit public atteindrait 6,7 % du PIB en 2025. Ce niveau élevé alimente les critiques de ceux qui dénoncent une gestion laxiste des finances publiques. Pour eux, l’État dépense trop et trop vite, au risque d’hypothéquer l’avenir.
Inflation sous surveillance
L’inflation s’est établie à 5,1 % sur l’ensemble de l’année 2025. Ce taux reste élevé par rapport aux standards des économies développées, même s’il est en nette décélération par rapport aux pics observés quelques années plus tôt. Les prix des aliments, de l’énergie et des services continuent d’inquiéter les ménages.
La banque centrale suit la situation de très près. Elle avait anticipé une croissance légèrement supérieure à celle finalement enregistrée. Son objectif d’inflation reste sous tension et toute nouvelle mesure expansive pourrait compliquer la tâche des autorités monétaires.
Dans ce contexte, la décision de décembre dernier d’augmenter fortement le salaire minimum pour 2026 a créé une vive polémique. L’annonce d’une hausse de 23,7 % a été perçue comme un signal fort en faveur du pouvoir d’achat des travailleurs les plus modestes. Mais elle a rapidement été contestée.
Le salaire minimum gelé par la justice
Quelques semaines après l’annonce présidentielle, un tribunal administratif a suspendu l’augmentation. De nombreuses entreprises et organisations patronales avaient déposé des recours, arguant que cette hausse était insoutenable pour l’économie. Elles pointaient du doigt le risque de destructions d’emplois et de hausse des coûts pour les petites structures.
Cette décision judiciaire intervient à un moment particulièrement sensible. Elle cristallise le débat entre justice sociale et viabilité économique. Pour les uns, bloquer la hausse revient à pénaliser les plus vulnérables. Pour les autres, c’est une mesure de bon sens face à une inflation encore élevée et une productivité qui progresse lentement.
Un climat politique tendu à l’approche de l’élection
Le mandat du président actuel s’achève à l’été 2026. Le premier tour de la présidentielle est fixé au 31 mai. Cette échéance approche à grands pas et l’année 2025 a servi de tremplin pour les différents camps.
Le candidat du parti au pouvoir, un sénateur de gauche expérimenté, caracole en tête des sondages. Il incarne la continuité des politiques sociales mises en place ces dernières années. Ses partisans saluent les efforts pour réduire les inégalités et renforcer l’État social.
L’opposition mise sur la rigueur budgétaire
De l’autre côté, la droite présente un profil atypique. Son principal candidat est un homme d’affaires millionnaire sans expérience politique préalable. Il promet une réduction drastique des dépenses publiques, jusqu’à 40 % selon ses déclarations. Ce discours séduit une partie de l’électorat lassé par ce qu’il qualifie de populisme budgétaire.
Les critiques envers les programmes sociaux se multiplient. On reproche au pouvoir en place d’avoir privilégié les transferts directs au détriment des investissements productifs. Les opposants estiment que cette stratégie court-termiste fragilise les finances publiques à long terme.
Le débat dépasse largement les chiffres. Il touche à la vision même de la société colombienne : un État fort et redistributeur ou un État allégé favorisant l’initiative privée ? La réponse que choisiront les électeurs en 2026 aura des conséquences durables.
Quelles perspectives pour 2026 ?
La croissance de 2,6 % en 2025 offre une base relativement solide. Elle montre que l’économie colombienne résiste malgré les chocs externes et les tensions internes. Mais elle reste insuffisante pour absorber le chômage structurel et réduire significativement la pauvreté.
Les prochains mois seront déterminants. La trajectoire des prix, l’évolution du secteur minier, les décisions budgétaires et surtout le résultat de l’élection présidentielle façonneront le paysage économique pour les années à venir.
Les investisseurs internationaux observent attentivement. Une victoire de la gauche pourrait prolonger les politiques actuelles, avec leurs forces et leurs fragilités. Un succès de la droite entraînerait probablement un virage plus orthodoxe, avec des coupes budgétaires et une recherche accrue d’efficacité économique.
Dans tous les cas, la Colombie se trouve à un tournant. La croissance de 2,6 % n’est ni un échec retentissant ni un triomphe éclatant. Elle est le reflet d’un pays qui avance, mais à petits pas, dans un contexte politique hautement polarisé.
Les Colombiens devront bientôt trancher. Leurs choix influenceront non seulement leur quotidien, mais aussi la place de leur pays dans une Amérique latine en pleine recomposition. L’année 2026 s’annonce donc décisive, tant sur le plan économique que politique.
Pour l’instant, le pays respire un peu mieux qu’il y a trois ans. Mais le chemin reste long et semé d’embûches. La reprise est là, fragile, inégale, et surtout très politique.
À suivre de près.









