Imaginez une matinée ordinaire en mer du Nord, avec une visibilité parfois capricieuse et des dizaines de navires qui se croisent dans l’une des zones maritimes les plus fréquentées au monde. Puis, soudain, le choc. Le 10 mars 2025, deux colosses des mers se sont percutés avec une violence inouïe : un porte-conteneurs lancé à pleine vitesse et un pétrolier immobile au mouillage. Le bilan ? Un mort, des incendies spectaculaires et un procès hors norme qui s’ouvre aujourd’hui à Londres.
Une collision qui défie l’entendement
Dans le monde très réglementé de la navigation maritime, les collisions entre deux navires en pleine mer restent des événements exceptionnels. Elles sont encore plus rares quand l’un des deux bâtiments est à l’arrêt. C’est pourtant exactement ce qui s’est produit ce jour de mars 2025, à une vingtaine de kilomètres des côtes du nord-est de l’Angleterre.
Le porte-conteneurs Solong, battant pavillon portugais, a violemment embouti le pétrolier Stena Immaculate, un navire affrété pour le compte de l’armée américaine. L’impact a été d’une telle brutalité que les conséquences se sont immédiatement révélées dramatiques : incendies multiples, déversement de carburant et surtout, la perte tragique d’une vie humaine.
Le drame humain derrière les chiffres
Parmi les 13 membres d’équipage du Solong qui ont survécu à la collision se trouvait un marin philippin de 38 ans, Mark Angelo Pernia. Il n’a malheureusement pas eu cette chance. Sa disparition reste le drame le plus poignant de cet accident maritime hors norme.
Les autres membres d’équipage, tant du porte-conteneurs que du pétrolier (23 personnes à bord de ce dernier), ont pu être évacués et rejoindre la terre ferme. Mais pour beaucoup, le souvenir de ces instants de terreur restera gravé à jamais.
« Il a surgi de nulle part », racontait peu après l’accident un membre d’équipage du pétrolier.
Cette phrase résume à elle seule l’incompréhension et le choc ressentis par ceux qui se trouvaient à bord du navire immobilisé ce matin-là.
Les questions qui taraudent les enquêteurs
Comment un navire moderne, équipé de tous les systèmes de navigation les plus avancés, peut-il percuter de plein fouet un pétrolier à l’arrêt en plein jour ? La question est au cœur du procès qui s’ouvre à l’Old Bailey, la célèbre cour criminelle de Londres.
Les enquêteurs tentent de comprendre pourquoi le Solong n’a pas modifié sa trajectoire. Pourquoi le capitaine n’a-t-il pas donné l’ordre d’éviter l’obstacle pourtant visible ? Pourquoi le navire a-t-il continué sa course à pleine vitesse jusqu’au choc fatal ?
Quelques heures avant l’accident, le porte-conteneurs aurait même opéré un changement de cap soudain, ce qui a ajouté à la confusion des observateurs.
Les conditions météorologiques au cœur des débats
Le rapport préliminaire publié par le bureau d’enquête des accidents maritimes a rapidement pointé du doigt des conditions de visibilité réduite par endroits. La mer du Nord est connue pour ses brouillards soudains et ses changements météorologiques rapides, même en mars.
Mais était-ce suffisant pour expliquer une telle erreur de navigation ? Les experts maritimes auditionnés lors du procès devront trancher cette question essentielle : la visibilité était-elle réellement si mauvaise qu’elle pouvait justifier l’absence de réaction du porte-conteneurs ?
Un incendie spectaculaire et difficile à maîtriser
L’impact a immédiatement provoqué de multiples départs de feu sur les deux navires. Les images des flammes impressionnantes s’élevant dans le ciel gris de la mer du Nord ont fait le tour du monde en quelques heures.
Il a fallu plusieurs jours aux équipes spécialisées pour venir à bout des incendies. Cette durée inhabituelle s’explique par la nature des matériaux en présence : conteneurs divers, carburant d’aviation hautement inflammable et structures métalliques massives.
La lutte contre les flammes a mobilisé d’importants moyens : navires spécialisés, hélicoptères et équipes au sol travaillant dans des conditions extrêmement dangereuses.
Le déversement de kérosène : une catastrophe évitée de justesse
Le Stena Immaculate transportait environ 220 000 barils de carburant d’aviation. Après la collision et les incendies qui ont suivi, plus de 17 000 barils ont été perdus en mer selon l’exploitant du navire.
Si cette quantité reste importante, elle est toutefois bien inférieure à ce qu’aurait pu provoquer une véritable marée noire. Les autorités britanniques ont rapidement salué l’absence de pollution massive des côtes, même si certains dégâts environnementaux demeurent inévitables.
La rapidité d’intervention des équipes de secours et les conditions météorologiques favorables (courants et vents) ont probablement contribué à limiter l’étendue de la catastrophe écologique.
La pollution aux granulés plastiques : un impact durable
Si le déversement massif de kérosène a pu être évité, la collision a néanmoins provoqué la dispersion de milliers de granulés plastiques transportés à bord du Solong. Ces petites billes, utilisées dans l’industrie, se sont répandues en mer et sur les plages du Yorkshire.
Cette région, qui compte plusieurs réserves naturelles protégées, subit depuis des semaines les conséquences de cette pollution. Les bénévoles et associations environnementales se mobilisent pour ramasser ces granulés qui menacent la faune locale.
Contrairement aux hydrocarbures, ces micro-plastiques sont extrêmement difficiles à récupérer entièrement une fois dispersés. Leur impact sur les écosystèmes marins pourrait perdurer plusieurs années.
Vladimir Motine face à la justice britannique
Vladimir Motine, 59 ans, originaire de Saint-Pétersbourg, est le capitaine du porte-conteneurs Solong. Arrêté immédiatement après l’accident, il est détenu provisoire depuis mars 2025.
Lors d’une audience préliminaire en mai, il a plaidé non coupable des faits d’homicide involontaire par négligence grave qui lui sont reprochés. Assisté d’un interprète russophone, il comparaît désormais devant la cour criminelle de l’Old Bailey pour un procès prévu pour durer quatre à cinq semaines.
Il s’agit d’une procédure extrêmement rare : juger un capitaine étranger pour homicide involontaire survenu en eaux britanniques. La gravité des faits et la mort d’un membre d’équipage expliquent cette qualification pénale sévère.
Les enjeux juridiques et diplomatiques du procès
Ce procès soulève de nombreuses questions juridiques complexes. La compétence de la justice britannique pour juger un capitaine étranger dont le navire battait pavillon portugais est-elle pleinement établie ? Quelles sont les responsabilités respectives des différents acteurs : armateur allemand, exploitant américain, capitaine russe ?
La dimension internationale de l’affaire (trois nationalités impliquées directement : Portugal, Russie, États-Unis) pourrait également compliquer les débats. Les tensions géopolitiques actuelles entre la Russie et l’Occident ajoutent une couche supplémentaire de complexité à ce dossier déjà sensible.
Les suites judiciaires possibles
Si le capitaine est reconnu coupable d’homicide involontaire par négligence grave, il encourt une peine de prison pouvant aller jusqu’à plusieurs années. La justice britannique est connue pour sa sévérité dans ce type d’affaires lorsque la négligence est établie.
Parallèlement à la procédure pénale, les deux compagnies impliquées (la société allemande propriétaire du Solong et l’exploitant américain du Stena Immaculate) se sont mutuellement assignées en justice. Ces procédures civiles, qui portent sur des montants très conséquents, pourraient durer plusieurs années.
Ce que cet accident nous rappelle sur la sécurité maritime
Même à l’ère des systèmes de navigation les plus sophistiqués (AIS, radar, ECDIS, veille électronique), l’erreur humaine reste le principal facteur d’accident en mer. Cet événement dramatique vient rappeler cette réalité parfois oubliée.
La fatigue des équipages, les pressions commerciales pour respecter les délais, la surcharge de travail, la formation parfois insuffisante ou encore les barrières linguistiques sur des navires aux équipages multinationaux sont autant de facteurs qui peuvent contribuer à diminuer la vigilance.
Les autorités maritimes internationales devront sans doute tirer les enseignements de cet accident pour renforcer encore les protocoles de sécurité, notamment dans les zones à trafic dense comme la mer du Nord.
Vers une prise de conscience collective ?
Cet accident, par son caractère spectaculaire et ses conséquences humaines, pourrait contribuer à une prise de conscience plus large sur les risques liés au transport maritime international.
Alors que le commerce mondial dépend à plus de 90 % du transport par voie maritime, les sociétés occidentales ont tendance à considérer ces colosses des mers comme des entités presque invisibles. Les accidents spectaculaires viennent brutalement rappeler leur existence et leurs dangers potentiels.
Espérons que cette tragédie, au-delà de ses aspects judiciaires, permettra d’améliorer réellement la sécurité en mer et de prévenir de futurs drames similaires.
Le procès qui s’ouvre à Londres constitue une étape cruciale dans la quête de vérité et de justice après cette collision hors norme. Les semaines à venir seront déterminantes pour comprendre les circonstances exactes de ce drame et tirer les leçons nécessaires pour l’avenir de la navigation maritime.
À suivre, donc, avec la plus grande attention.









