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Collision en Mer du Nord : Le Capitaine a-t-il Tout Tenté ?

Le capitaine du Solong jure avoir tenté l'impossible pour éviter la catastrophe. Pourtant les enregistrements sont glaçants : une sonnerie ignorée, un silence oppressant... Que s'est-il vraiment passé à quelques minutes de l'impact ?

Imaginez un matin ordinaire en mer du Nord, ciel gris, visibilité correcte, deux navires qui devraient normalement ne jamais se croiser. Pourtant, le 10 mars 2025, l’impensable s’est produit : un porte-conteneurs lancé à bonne vitesse a percuté de plein fouet un pétrolier immobile. Le choc a été si violent qu’il a provoqué des incendies spectaculaires, coûté la vie à un marin et laissé des questions lancinantes sur la responsabilité humaine en pleine ère technologique.

Depuis plusieurs jours, un tribunal londonien très particulier scrute chaque seconde de cette tragédie. Au cœur du procès : un homme de 59 ans, capitaine expérimenté, qui risque gros. Son avocat assure qu’il a tout tenté pour éviter le drame. La partie adverse rétorque qu’il n’a strictement rien fait. Entre ces deux versions, le destin d’un marin philippin de 38 ans, Mark Pernia, et la confiance dans la sécurité maritime moderne vacillent.

Une collision qui défie la logique maritime

La scène se déroule par une journée lumineuse, à une vingtaine de kilomètres des côtes du nord-est de l’Angleterre. Le Stena Immaculate, pétrolier affrété par l’armée américaine, est au mouillage, c’est-à-dire à l’arrêt, moteurs probablement en veille. Face à lui arrive le Solong, imposant porte-conteneurs battant pavillon portugais. Les conditions semblent idéales : pas de brouillard épais, pas de tempête annoncée. Et pourtant…

La distance de détection est estimée à trois milles marins, soit environ 5,5 kilomètres. Une distance qui, en théorie, laisse largement le temps de réagir. Le navire suspect est alors piloté automatiquement. C’est à partir de ce moment que les versions divergent radicalement.

La version de la défense : un ultime effort désespéré

Selon l’avocat du capitaine, James Leonard, Vladimir Motine a parfaitement aperçu le pétrolier. Dès qu’il l’a repéré, il aurait immédiatement cherché à reprendre le contrôle manuel du navire. L’objectif : désactiver le pilote automatique et modifier la trajectoire pour passer à côté du Stena Immaculate.

Malheureusement, cette manœuvre n’aurait pas fonctionné. Le Solong est resté sur sa route initiale. L’avocat insiste sur un point crucial : si le changement de cap avait réussi ne serait-ce qu’à un seul mille nautique de l’impact, la collision aurait été évitée. Une affirmation forte, presque mathématique, qui place toute la responsabilité sur un dysfonctionnement technique présumé plutôt que sur une négligence humaine.

« Il ne fait aucun doute que s’il avait changé de cap à environ un mille nautique du pétrolier, il n’y aurait pas eu de collision. »

L’avocat de la défense

Cette thèse repose donc sur l’idée d’une tentative réelle mais infructueuse. Le capitaine aurait agi, mais le bateau ne l’aurait pas écouté. Une hypothèse qui soulève immédiatement une question : pourquoi le système n’a-t-il pas répondu ?

L’accusation : une passivité coupable

Le procureur Tom Little ne partage absolument pas cette lecture des faits. Selon lui, Vladimir Motine, qui naviguait sur le Solong depuis une décennie, n’a pris aucune mesure concrète pour éviter le drame. Il aurait pu et surtout dû agir bien plus tôt et bien plus efficacement.

L’accusation pointe du doigt une forme d’inertie coupable : le navire continuait sa route, droit sur l’obstacle, sans que le capitaine ne semble modifier quoi que ce soit jusqu’au dernier moment, voire pas du tout. Cette version suggère une possible distraction, une sous-estimation du danger ou une confiance excessive dans les systèmes automatisés.

Dans la salle de contrôle : les sons qui glaçent le sang

Le jury londonien a pu plonger dans l’intimité de la passerelle grâce aux enregistrements audio. Le contraste est saisissant. Environ une heure avant l’impact, on entend des discussions légères entre marins. Le sujet ? Le prix des cigarettes en Russie. Une conversation banale, presque réconfortante tant elle semble éloignée du drame qui se prépare.

Puis retentit une sonnerie de téléphone accompagnée d’une chanson folklorique russe. Personne ne décroche. Le silence commence à s’installer. À mesure que les minutes passent et que la distance diminue, les voix se raréfient jusqu’à disparaître complètement. À moins d’un mille de l’impact, on n’entend plus qu’un toussotement isolé.

Le bruit de la collision elle-même est décrit comme assourdissant. Les membres du jury ont même dû baisser le volume de leurs écouteurs tant le choc était impressionnant à l’enregistrement. Quelques instants plus tard, la voix du capitaine s’adresse aux garde-côtes britanniques. Il confirme l’incendie, annonce qu’un homme est porté disparu. Puis, neuf minutes après le choc, la phrase terrible :

« Allez, allez, allez, abandonnez le navire ! »

Conséquences humaines et matérielles

Mark Pernia, marin philippin âgé de 38 ans, membre d’équipage du Solong, n’a pas survécu. Sa disparition reste l’élément le plus tragique de cette affaire. Les incendies qui ont ravagé les deux navires ont été spectaculaires, visibles de très loin. Pourtant, miracle dans le malheur : aucune marée noire majeure n’a été constatée, évitant ainsi une catastrophe écologique supplémentaire.

Cette issue favorable sur le plan environnemental ne doit cependant pas occulter la gravité de l’accident. Un mort, deux navires gravement endommagés, des dizaines de marins traumatisés et une confiance ébranlée dans les procédures de navigation modernes.

Le débat technologique : jusqu’où faire confiance au pilote automatique ?

Cet accident ravive un débat récurrent dans le monde maritime. Les systèmes automatisés ont considérablement amélioré la sécurité et réduit la charge de travail des équipages. Mais ils ne remplacent pas le jugement humain, surtout en situation critique.

Que s’est-il passé exactement lorsque le capitaine a prétendument tenté de reprendre la main ? Simple retard ? Panne momentanée ? Mauvaise manipulation sous stress ? Ou le système était-il conçu pour résister à une intervention tardive ? Autant de questions qui dépassent largement le cas individuel du Solong.

Les compagnies maritimes du monde entier suivent ce procès avec une attention particulière. Les conclusions pourraient entraîner des modifications importantes dans les protocoles d’utilisation du pilote automatique, les temps de réaction attendus et la formation des officiers supérieurs.

Un procès qui dépasse les frontières

Le capitaine est russe, le navire bat pavillon portugais, le pétrolier est affrété par l’armée américaine, l’accident s’est produit en eaux britanniques et le procès se tient à Londres. Rarement une affaire maritime aura autant brassé les nationalités et les intérêts géopolitiques.

Cette dimension internationale ajoute une couche supplémentaire de complexité. Les enjeux financiers sont colossaux : assurances, responsabilités civiles, indemnisations potentielles. Sans oublier les répercussions diplomatiques possibles selon l’issue du verdict.

Vers un verdict aux conséquences durables

Le procès se poursuit et le jury devra trancher entre deux récits radicalement opposés. D’un côté, un capitaine qui aurait fait tout ce qui était humainement possible dans des conditions difficiles. De l’autre, un officier qui aurait manqué à ses obligations les plus élémentaires en laissant un navire foncer droit sur un obstacle visible de loin.

Quelle que soit l’issue, cette affaire laissera des traces profondes dans le monde maritime. Elle rappelle brutalement que, malgré tous les systèmes électroniques, radars perfectionnés et alarmes sophistiquées, la sécurité en mer dépend encore et toujours de l’attention, du jugement et de la réactivité des êtres humains qui tiennent la barre.

Le silence oppressant qui a précédé la collision, la sonnerie de téléphone ignorée, le toussotement solitaire à quelques encablures du drame… ces détails anodins en apparence résonnent aujourd’hui comme un avertissement grave. La mer ne pardonne jamais la moindre seconde d’inattention.

Et pendant que les débats techniques et juridiques se poursuivent à l’Old Bailey, une famille philippine pleure un fils, un frère, un père. Une vie fauchée à 38 ans par une seconde d’incompréhension entre l’homme et sa machine.

Le verdict, lorsqu’il tombera, ne ramènera pas Mark Pernia. Mais il pourrait, peut-être, éviter que d’autres familles ne vivent un jour le même cauchemar.

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