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Coinbase et le CLARITY Act : La Guerre des Stablecoins

Le patron de Coinbase a brutalement retiré son soutien au très attendu CLARITY Act. En cause : la défense acharnée des rendements sur stablecoins. Mais qui tire vraiment les ficelles dans l'ombre ?

Imaginez un instant : vous êtes à la tête de la plus grande plateforme d’échange crypto américaine, vous avez bâti un empire sur la confiance et l’innovation, et soudain, un texte de loi censé clarifier les règles du jeu menace directement l’une de vos vaches à lait les plus rentables. C’est exactement la situation dans laquelle Brian Armstrong, PDG de Coinbase, s’est retrouvé en ce début d’année 2026.

Le 14 janvier, le monde crypto a reçu une véritable déflagration : Coinbase a officiellement retiré son soutien au projet de loi CLARITY Act, ce texte que beaucoup présentaient encore quelques semaines auparavant comme la grande chance d’une régulation claire et favorable pour l’industrie aux États-Unis. Mais pourquoi un tel revirement aussi soudain et aussi tranché ?

Quand la quête de clarté devient une menace existentielle

Le CLARITY Act (Creating Legal Accountability for Rogue Innovation and Technology Act) devait, en théorie, apporter une répartition claire des compétences entre la SEC et la CFTC, définir le statut juridique des différents actifs numériques et poser les bases d’un cadre stable pour les prochaines décennies.

Mais à y regarder de plus près, plusieurs dispositions du projet ont semé le doute, puis la panique chez certains acteurs majeurs, au premier rang desquels Coinbase.

Les rendements sur stablecoins : le nerf de la guerre

Aujourd’hui, les stablecoins comme l’USDC génèrent des rendements particulièrement attractifs pour les détenteurs qui placent leurs fonds sur certaines plateformes. Ces intérêts proviennent principalement de placements très sécurisés dans des bons du Trésor américain à court terme. Dans un environnement où les comptes d’épargne bancaires traditionnels offrent souvent moins de 1 %, certains produits crypto proposent entre 4 et 5 % nets, parfois plus.

Ce différentiel n’est pas anodin. Il constitue l’un des principaux arguments de vente du couple Coinbase + Circle (émetteur de l’USDC). C’est aussi ce qu’on appelle dans le jargon le yield moat : le fossé de rendement qui protège la position dominante de certains acteurs.

« Plutôt pas de loi du tout qu’une mauvaise loi »

Brian Armstrong, 14 janvier 2026

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la levée de boucliers de Coinbase. Plusieurs versions du texte circulantes laissent entendre que les rendements sur stablecoins pourraient être fortement encadrés, voire purement et simplement interdits pour les acteurs non-bancaires.

La menace Securitize et la tokenisation des actifs réels

Mais le rendement n’est pas le seul point de friction. Une autre disposition du projet de loi, souvent appelée Section 505, concerne la tokenisation des titres financiers traditionnels (actions, obligations, fonds immobiliers, etc.).

Or, sur ce terrain précis, Coinbase se trouve dans une position plutôt inconfortable. L’entreprise n’a pas (encore) obtenu les licences complètes qui permettraient de proposer légalement des security tokens aux États-Unis. À l’inverse, une société comme Securitize dispose déjà de plusieurs accréditations importantes auprès de la SEC et se positionne clairement comme un leader du secteur.

Une version du texte semblait favoriser les acteurs déjà régulés comme Securitize, tout en compliquant considérablement la vie des plateformes qui souhaiteraient se lancer tardivement sur ce marché. Coinbase y a vu une menace directe sur son avenir stratégique dans la tokenisation.

DeFi dans le viseur : la fin de l’anonymat ?

Autre sujet explosif soulevé par Brian Armstrong : l’accès des autorités aux données des utilisateurs DeFi. Certaines formulations du projet semblaient ouvrir la porte à une surveillance beaucoup plus intrusive des protocoles décentralisés, allant jusqu’à obliger certains intermédiaires à collecter et transmettre des informations sur les utilisateurs finaux.

Pour beaucoup d’acteurs historiques de la DeFi, c’est tout simplement la fin du rêve d’une finance totalement décentralisée et sans garde-fous centralisés. Coinbase, qui a toujours essayé de se positionner comme un pont entre la finance traditionnelle et la crypto, ne pouvait pas ignorer ce risque.

Le bal des acteurs : qui veut quoi ?

La situation est d’autant plus complexe que les intérêts des différents acteurs divergent fortement :

  • Les banques traditionnelles veulent limiter au maximum la concurrence des stablecoins sur leurs produits d’épargne
  • Les émetteurs de stablecoins régulés souhaitent conserver leurs avantages compétitifs actuels
  • Les plateformes de tokenisation déjà licenciées veulent verrouiller leur avance réglementaire
  • Les défenseurs de la DeFi pure refusent toute forme de surveillance accrue
  • Les législateurs démocrates veulent davantage de protection des consommateurs
  • Les républicains pro-crypto souhaitent un cadre plus favorable à l’innovation

Dans ce jeu d’échecs à multiples dimensions, le retrait de Coinbase a été perçu comme un coup de théâtre majeur, au point de faire reporter sine die la réunion du comité bancaire du Sénat prévue le 15 janvier.

Et maintenant ? Scénarios pour les prochaines semaines

Plusieurs pistes semblent aujourd’hui sur la table :

  1. Un accord de dernière minute entre grandes banques, Coinbase et certains démocrates sur le régime des rendements stablecoins
  2. Une refonte complète de la section sur la tokenisation (Section 505) pour la rendre plus neutre technologiquement
  3. Le report pur et simple du texte à 2027, voire l’abandon définitif
  4. Une version « light » qui se contenterait de clarifier la frontière CFTC/SEC sans toucher aux sujets les plus sensibles

Pour l’instant, personne ne possède la boule de cristal. Mais une chose est sûre : l’année 2026 restera comme une année charnière pour la régulation crypto outre-Atlantique.

Le paradoxe américain : innover ou protéger ?

Ce psychodrame autour du CLARITY Act révèle en réalité une tension plus profonde qui traverse toute la société américaine depuis plusieurs décennies : jusqu’où laisser l’innovation technologique bouleverser les industries régulées ?

D’un côté, une partie du monde politique et financier veut absolument conserver le contrôle et protéger les intérêts établis. De l’autre, une génération d’entrepreneurs et d’utilisateurs refuse de voir l’avenir régulé avec les outils du passé.

Coinbase, par son revirement spectaculaire, a rappelé une vérité simple mais souvent oubliée : même les acteurs les plus puissants n’hésiteront pas à faire capoter un projet de loi s’ils estiment que leur modèle économique est menacé.

Vers une financiarisation massive grâce aux stablecoins ?

Malgré les tensions actuelles, difficile d’ignorer la trajectoire de fond : les stablecoins sont en train de devenir l’infrastructure financière du futur. Que ce soit pour les paiements internationaux ultra-rapides, les transferts de valeur sans intermédiaire, la programmation financière automatisée ou la tokenisation massive d’actifs réels, les usages explosent.

Le véritable enjeu des prochains mois ne sera donc pas tant de savoir si les stablecoins survivront (ils survivront), mais bien qui contrôlera cette infrastructure critique et à quelles conditions.

Leçons pour l’Europe et le reste du monde

Alors que l’Union européenne continue de déployer MiCA, ce psychodrame américain offre plusieurs enseignements précieux :

  • La régulation ne se décrète pas uniquement depuis les bureaux des régulateurs
  • Les intérêts économiques des acteurs établis restent extrêmement puissants
  • La question des rendements sur stablecoins deviendra rapidement un sujet politique majeur partout dans le monde
  • Le timing est essentiel : arriver trop tôt ou trop tard sur un dossier peut changer la donne de manière radicale

L’année 2026 pourrait bien marquer le moment où les stablecoins passeront définitivement du statut d’outil spéculatif à celui d’infrastructure systémique mondiale.

Et dans cette transition historique, chaque mot d’un projet de loi, chaque virgule, chaque définition technique peut valoir plusieurs milliards de dollars de valeur future.

À suivre, donc… très attentivement.

« La réglementation n’est jamais neutre. Elle choisit toujours des gagnants et des perdants. La seule question est : qui décide ? »

Le feuilleton du CLARITY Act ne fait que commencer. Et il promet d’être riche en rebondissements.

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