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CLARITY Act : Le Sénat américain avance sur la régulation crypto

Le Sénat américain vient de franchir une étape majeure pour encadrer les cryptomonnaies avec le CLARITY Act, mais le vote divise profondément. Entre craintes éthiques et ambitions réglementaires, la suite s’annonce tendue…

Imaginez un instant : dans une salle feutrée du Capitole, douze voix contre onze décident du sort d’une industrie qui pèse des milliers de milliards et qui, il y a encore quelques années, semblait appartenir à un monde parallèle. Jeudi 29 janvier 2026, le Comité de l’Agriculture du Sénat américain a fait basculer le CLARITY Act d’une étape décisive. Pour la première fois, un texte majeur de structure de marché crypto franchit ce stade au Sénat. Mais derrière ce score serré se cache une bataille bien plus profonde que de simples lignes de règlement.

Un pas historique, une fracture béante

Le CLARITY Act, acronyme un peu barbare pour « Commodity Liquidity And Regulatory Integrity for Token Yield », vise à clarifier enfin qui fait quoi dans l’univers des actifs numériques aux États-Unis. Le texte attribue à la Commodity Futures Trading Commission (CFTC) une autorité claire sur les « digital commodities », laissant la Securities and Exchange Commission (SEC) se concentrer sur les titres financiers. Une répartition qui fait rêver les acteurs du secteur depuis des années.

Mais ce vote n’a rien d’une promenade de santé. Républicains contre Démocrates, 12 contre 11 : le clivage partisan est total. Et pour cause, le texte soulève des questions qui dépassent largement le cadre technique.

Les Démocrates et la question éthique

Pendant les débats, plusieurs sénateurs démocrates ont haussé le ton. Ils reprochent au projet de loi de ne pas inclure de garde-fous suffisamment solides contre les conflits d’intérêts. Plusieurs élus, mais aussi des membres très haut placés de l’administration actuelle, entretiennent des liens financiers directs ou indirects avec des projets blockchain. Cette proximité a servi d’argument massue pour bloquer des amendements éthiques proposés par l’opposition.

Un amendement visant à renforcer les obligations de transparence et à interdire certaines détentions d’actifs numériques par des officiels publics a été rejeté… sur la même ligne de fracture 12-11. Pour les détracteurs, ce refus signe la marque d’un texte taillé sur mesure pour certains intérêts privés.

« Quand l’exécutif et des membres du Congrès ont des portefeuilles crypto conséquents, difficile de faire croire à l’impartialité sur un sujet aussi stratégique. »

Un sénateur démocrate lors des débats

Cette tension éthique n’est pas nouvelle dans le débat crypto américain, mais elle atteint ici un niveau rarement vu. Certains observateurs parlent même de « gryfto » pour qualifier un projet perçu comme favorisant les initiés.

DeFi : le point de friction majeur

Autre sujet explosif : la manière dont le texte traite la finance décentralisée (DeFi). Les partisans du projet estiment que le cadre proposé offre une certaine souplesse aux protocoles véritablement décentralisés. Les opposants, eux, dénoncent une réglementation trop laxiste qui pourrait laisser des failles béantes en matière de lutte contre le blanchiment et la protection des investisseurs.

La question n’est pas seulement technique. Elle touche à une philosophie : faut-il appliquer les mêmes règles aux plateformes centralisées et aux smart contracts autonomes ? Le texte penche plutôt vers une approche différenciée, ce qui satisfait les développeurs et les fonds d’investissement spécialisés en DeFi, mais inquiète les régulateurs traditionnels.

Un parcours législatif encore semé d’embûches

Attention toutefois : le vote du Comité Agriculture n’équivaut pas à une adoption finale. Le texte doit maintenant passer entre les mains du Comité des affaires bancaires du Sénat, qui travaille sur sa propre version. Ensuite seulement viendra la phase de réconciliation entre les deux textes, puis le vote en séance plénière.

Or plusieurs points de désaccord persistent, notamment autour des stablecoins offrant un rendement et du rôle futur des banques dans l’écosystème crypto. Des négociations intenses ont déjà fait capoter une première tentative de markup au sein du Comité bancaire plus tôt ce mois-ci.

  • Stablecoins à rendement : les banques veulent garder un quasi-monopole
  • Rôle de la CFTC vs SEC : toujours pas de consensus clair
  • DeFi : exemptions ou obligations renforcées ?
  • Transparence des acteurs politiques : pierre d’achoppement éthique

Autant de dossiers qui pourraient encore bloquer le processus pendant de longs mois.

200 millions de dollars pour influencer le débat

Derrière ces affrontements parlementaires, une réalité financière brute : l’industrie crypto déploie des moyens colossaux pour peser sur la décision publique. Le réseau de super PAC Fairshake a annoncé détenir près de 193 millions de dollars en trésorerie, alimentés notamment par de grosses contributions de plateformes d’échange majeures et de fonds d’investissement très actifs dans le secteur.

Ces sommes devraient encore gonfler à l’approche des élections de mi-mandat de 2026. Pour beaucoup d’observateurs, cette puissance financière explique en partie l’accélération soudaine du dossier au Congrès après des années de blocage.

Une victoire symbolique pour l’industrie

Malgré les critiques et les obstacles restants, impossible de nier la portée symbolique de ce vote. Pour la première fois, un texte de grande ampleur sur la structure de marché des actifs numériques passe un comité sénatorial. Même si le chemin reste long, l’élan est là.

Les représentants du secteur n’ont d’ailleurs pas caché leur satisfaction. Plusieurs figures influentes ont salué « un pas décisif vers un cadre clair et adapté à l’innovation ». Du côté républicain, on parle déjà d’un texte bipartisan… même si le vote du jour montre exactement le contraire.

Et la France dans tout ça ?

Si les États-Unis finissent par adopter un cadre clair et relativement favorable aux acteurs crypto, l’impact sur l’Europe sera majeur. La France, qui a choisi une approche plutôt accueillante avec le régime PSAN et MiCA, pourrait se retrouver en concurrence directe avec un marché américain plus attractif sur certains points (notamment la DeFi et les produits dérivés).

À l’inverse, un échec du CLARITY Act renforcerait la position européenne comme juridiction de référence pour les institutions financières traditionnelles souhaitant s’exposer aux cryptos de manière sécurisée.

Dans un cas comme dans l’autre, 2026 s’annonce comme une année charnière pour l’avenir réglementaire mondial des actifs numériques.

Perspectives : quelles suites possibles ?

Trois scénarios principaux se dessinent :

  1. Le Comité bancaire adopte rapidement sa version et un accord bipartisan est trouvé avant l’été → adoption probable en 2026
  2. Blocage prolongé au Comité bancaire à cause des désaccords sur les stablecoins et la DeFi → texte reporté sine die
  3. Les Républicains forcent le passage en séance sans accord large → risque de veto présidentiel ou d’échec en filière de réconciliation

Quel que soit le scénario retenu, une chose est sûre : le débat autour du CLARITY Act cristallise toutes les tensions actuelles entre innovation technologique, protection des investisseurs, souveraineté monétaire et éthique politique.

Vers une maturité forcée du secteur ?

L’industrie crypto n’est plus cette nébuleuse libertarienne des débuts. Elle est devenue un acteur économique à part entière, avec ses géants cotés en bourse, ses fonds spéculatifs, ses lobbies et ses milliards de dollars de contributions politiques. Le CLARITY Act, s’il aboutit, marquera sans doute le passage à une nouvelle ère : celle de la maturité forcée.

Mais cette maturité a un prix. Moins de liberté pour certains protocoles, plus de contraintes pour les acteurs centralisés, et surtout une surveillance accrue des flux financiers. Le rêve d’un internet de la valeur totalement décentralisé et auto-régulé s’éloigne un peu plus à chaque avancée réglementaire.

Reste à savoir si le secteur saura transformer ces contraintes en opportunités, ou si certains acteurs préféreront délocaliser vers des juridictions plus permissives. Réponse dans les prochains mois, alors que le CLARITY Act poursuit son long et sinueux chemin au Congrès américain.

À suivre de très près.

En résumé – Les points clés à retenir

Vote : 12-11 au Comité Agriculture du Sénat
Objectif principal : Confier la supervision des digital commodities à la CFTC
Principales critiques : Manque de garde-fous éthiques + traitement jugé trop souple de la DeFi
Prochaine étape : Examen par le Comité des affaires bancaires
Enjeux financiers : Près de 200 M$ investis par l’industrie dans le lobbying

Le chemin est encore long, mais une page d’histoire réglementaire est en train de s’écrire sous nos yeux. 2026 pourrait bien devenir l’année où les États-Unis ont enfin choisi leur camp dans la révolution crypto.

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