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Cinq Ans Après Samuel Paty : La Laïcité Toujours En Danger À L’École

Cinq ans après le meurtre de Samuel Paty, un professeur témoigne : il ne peut même plus parler des Trois Petits Cochons sans risque. Pressions, autocensure et "pas de vague" règnent toujours à l'école. Que reste-t-il vraiment de la laïcité ?

Cinq années se sont écoulées depuis ce vendredi 16 octobre 2020 où un professeur d’histoire-géographie a été décapité aux abords de son collège pour avoir simplement fait son métier. Samuel Paty incarnait cette laïcité scolaire que beaucoup croyaient solidement ancrée dans les murs des établissements français. Pourtant, aujourd’hui encore, de nombreux enseignants confient vivre sous une pression constante, contraints de modifier leurs cours, d’éviter certains sujets ou même de renoncer à des activités aussi anodines qu’une photo de classe.

Cinq ans plus tard, un silence pesant persiste dans les salles de classe

Le drame n’a pas seulement marqué les esprits ; il a révélé une fracture profonde au sein de l’institution éducative. Si les discours officiels insistent sur la défense intransigeante des valeurs républicaines, la réalité quotidienne de nombreux professeurs raconte une tout autre histoire. Une forme d’autocensure s’est installée, parfois encouragée par une hiérarchie soucieuse de préserver une apparente harmonie sociale.

Dans les zones où la mixité sociale est la plus fragile, les enseignants doivent naviguer avec prudence entre programme officiel et attentes communautaires. Le moindre écart peut déclencher des plaintes, des pressions familiales ou des tensions en classe. Beaucoup préfèrent alors contourner les sujets qui fâchent plutôt que de risquer un conflit ouvert.

Des refus photographiques qui interrogent

Chaque année, la traditionnelle photo de classe devient un moment de tension pour certains professeurs. Des parents refusent que leur enfant apparaisse sur le cliché collectif, invoquant des motifs religieux. Ce qui pouvait sembler marginal il y a quelques années tend à se banaliser dans certains établissements classés en réseaux d’éducation prioritaire renforcée.

Un enseignant expérimenté explique avoir tenté de discuter avec des représentants de la communauté concernée. Selon ses interlocuteurs plus âgés, ces pratiques ne trouvent aucun fondement clair dans les textes sacrés. Ils regrettent eux-mêmes qu’une nouvelle génération interprète les écritures de manière plus rigoriste, parfois jusqu’à l’excès.

« Je travaille tout le temps en REP+, et très souvent pour la photo de classe, j’ai des parents qui refusent que l’enfant apparaisse pour des raisons religieuses. »

Cette anecdote, loin d’être isolée, illustre une évolution des mentalités qui dépasse largement le cadre scolaire. Elle pose la question de la place de la religion dans l’espace public et surtout dans l’école, lieu par excellence de la neutralité et de l’émancipation par le savoir.

Des sujets tabous qui s’accumulent

La liste des thèmes à éviter s’allonge au fil des ans. L’évocation de la préhistoire devient compliquée lorsque certains élèves contestent l’idée même d’une humanité antérieure aux récits religieux. L’enseignement de la théorie de l’évolution de Darwin rencontre régulièrement des résistances ouvertes ou larvées.

Plus surprenant encore : un professeur avoue ne plus oser mentionner le conte des Trois Petits Cochons lors d’activités pédagogiques pourtant destinées aux plus jeunes. Ce qui relève du patrimoine culturel universel se heurte désormais à des sensibilités exacerbées.

« Je ne peux même pas évoquer les ‘Trois petits cochons’. »

Cette phrase, lâchée presque incidemment, résume à elle seule le climat de peur diffuse qui règne dans certaines classes. Les enseignants ne craignent pas seulement les réactions des élèves ; ils redoutent surtout les conséquences administratives d’une plainte parentale.

Le « pas de vague » : une doctrine implicite ?

Face à ces difficultés quotidiennes, nombreux sont ceux qui accusent leur hiérarchie de pratiquer une politique du moindre conflit. Plutôt que de soutenir fermement les professeurs dans l’application des programmes, certains chefs d’établissement choisiraient de laisser filer les entorses à la laïcité pour éviter des remous médiatiques ou communautaires.

Cette stratégie du silence et de l’évitement porte un nom dans le jargon administratif : le « pas de vague ». Elle consiste à privilégier le calme apparent au détriment d’une défense rigoureuse des principes républicains. Conséquence directe : les enseignants se sentent abandonnés et préfèrent adapter leurs contenus plutôt que de monter au front.

Certains comparent cette attitude à celle de l’armée, institution où l’on cultive depuis longtemps la discrétion. L’Éducation nationale, à sa manière, serait devenue « la grande muette » des valeurs laïques.

Témoignages anonymes et crainte des représailles

Peu d’enseignants acceptent de témoigner à visage découvert. La peur des représailles, professionnelles ou personnelles, reste omniprésente. Ceux qui parlent le font souvent sous couvert d’anonymat ou à travers des médias qui garantissent leur discrétion.

Leur discours revient invariablement sur le même constat : depuis cinq ans, rien n’a vraiment changé sur le terrain. Les circulaires ministérielles, les formations à la laïcité et les discours officiels ne parviennent pas à modifier la réalité quotidienne des classes.

Certains professeurs vont même plus loin : ils affirment que la situation s’est dégradée. Les nouvelles générations d’élèves arrivent au collège avec des représentations déjà très marquées, parfois en contradiction frontale avec les valeurs enseignées.

Une laïcité à plusieurs vitesses selon les territoires

Le phénomène ne touche pas uniformément tout le territoire. Dans certains quartiers où la diversité culturelle est moins forte, les enseignants rencontrent beaucoup moins d’obstacles. À l’inverse, dans les zones d’éducation prioritaire, les tensions autour de la laïcité deviennent un sujet quasi quotidien.

Cette géographie des sensibilités religieuses dessine une fracture éducative inquiétante. Elle renforce les inégalités : les élèves des territoires les plus apaisés bénéficient d’un enseignement plus libre et plus complet, tandis que d’autres se voient proposer une version édulcorée des programmes.

Quelles solutions pour restaurer la confiance ?

Face à ce constat sombre, plusieurs pistes sont évoquées par les acteurs de terrain. D’abord, un soutien sans faille de la hiérarchie aux professeurs qui appliquent loyalement les programmes. Ensuite, une formation initiale et continue beaucoup plus ambitieuse sur les principes laïques et les moyens de les défendre pédagogiquement.

Certains appellent également à une communication plus transparente sur les incidents qui surviennent. Cacher les difficultés ne fait que renforcer le sentiment d’isolement des enseignants. Dire la vérité, même lorsqu’elle dérange, pourrait permettre de mieux cerner l’ampleur du phénomène et d’y apporter des réponses collectives.

Enfin, un vrai dialogue avec les familles s’impose. Expliquer patiemment pourquoi la laïcité n’est pas une attaque contre les convictions religieuses mais une condition de l’émancipation intellectuelle de tous les élèves.

Un défi pour toute la société

L’école ne peut pas porter seule le poids de la défense de la laïcité. C’est toute la société qui doit se mobiliser pour réaffirmer que l’espace scolaire reste un sanctuaire de liberté intellectuelle. Cela passe par une mobilisation des pouvoirs publics, mais aussi par une prise de conscience collective.

Cinq ans après la disparition tragique de Samuel Paty, la question reste entière : sommes-nous vraiment prêts à défendre sans concession les valeurs qui ont fait de l’école républicaine un lieu d’émancipation ? Ou allons-nous continuer à céder du terrain, au risque de transformer ce sanctuaire en un espace de compromis permanents ?

Les témoignages qui remontent du terrain sont autant d’alertes. À nous de décider si nous voulons les entendre ou continuer à détourner le regard.

À retenir : La laïcité à l’école n’est pas un acquis définitif. Elle se gagne et se défend chaque jour dans les classes de France.

Le combat pour une école libre et laïque est loin d’être terminé. Il exige vigilance, courage et surtout une solidarité sans faille entre tous ceux qui croient encore en la puissance émancipatrice du savoir partagé.

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