Imaginez un pays qui, d’un côté, verrouille encore plus étroitement son espace numérique financier et, de l’autre côté, laisse une de ses régions spéciales ouvrir grand les portes aux innovations crypto. C’est exactement la réalité que vit la Chine en ce début d’année 2026. Une nouvelle vague réglementaire vient de tomber, touchant cette fois des secteurs jusqu’ici relativement épargnés : les stablecoins libellés en yuan et la tokenisation d’actifs du monde réel. Décryptage d’une décision lourde de conséquences.
Un durcissement sans précédent contre les monnaies stables et la tokenisation
Les autorités chinoises n’ont jamais vraiment caché leur méfiance vis-à-vis des cryptomonnaies. Mais le texte publié conjointement par plusieurs institutions majeures marque un tournant. Désormais, même les instruments qui semblaient les plus « inoffensifs » ou les plus alignés sur la monnaie nationale sont dans le viseur.
Les stablecoins indexés sur le renminbi clairement interdits à l’étranger
Le message est limpide : aucune entité chinoise, ni aucune société contrôlée depuis le territoire continental, ne peut émettre de stablecoin adossé au yuan sans autorisation explicite. Et cette autorisation, dans les faits, semble quasi impossible à obtenir hors des projets étatiques très encadrés.
Les régulateurs justifient cette position par la nécessité de préserver la souveraineté monétaire. Un stablecoin en yuan qui circulerait massivement à l’international pourrait, selon eux, concurrencer directement le contrôle que la banque centrale exerce sur sa propre monnaie. C’est une ligne rouge que Pékin refuse de voir franchie.
Concrètement, cela signifie que les entreprises chinoises qui envisageaient de lancer un tel produit à Singapour, aux Émirats arabes unis ou même dans des juridictions offshore vont devoir soit abandonner leur projet, soit couper tout lien de contrôle avec le continent. Un choix cornélien pour beaucoup d’acteurs.
La tokenisation d’actifs réels dans le collimateur
L’autre grande nouveauté concerne la tokenisation des actifs du monde réel, souvent abrégée RWA pour Real World Assets. Immobilier, obligations, œuvres d’art, matières premières… de plus en plus de projets dans le monde convertissent ces actifs en tokens numériques sur blockchain.
En Chine continentale, fournir des services d’intermédiation, de technologie ou même simplement participer à ce type d’opération sans licence appropriée est désormais considéré comme une activité financière illégale. Les autorités visent particulièrement les plateformes qui permettraient la vente au public de ces tokens sans respecter les règles sur les valeurs mobilières.
« Toute opération de tokenisation qui contourne les obligations d’enregistrement et de déclaration auprès des autorités compétentes sera traitée comme une infraction grave. »
Cette formulation très large laisse planer une menace sur de nombreux usages qui semblaient jusqu’ici gris. Même les entreprises qui souhaiteraient tokeniser des actifs purement internes à des fins de traçabilité ou de gestion pourraient se retrouver en difficulté si elles ne passent pas par les circuits très encadrés existants.
Mining : la traque des « data centers fantômes » continue
Le minage n’avait déjà plus droit de cité depuis plusieurs années. Pourtant, les autorités reconnaissent que des opérations clandestines perdurent, souvent masquées derrière des façades de centres de données classiques.
Le nouveau texte insiste sur la nécessité de renforcer les contrôles énergétiques, les inspections inopinées et le suivi des flux d’équipements. Les dirigeants qui déménagent régulièrement leur matériel pour échapper aux radars locaux sont explicitement visés.
On sent que Pékin veut faire passer un message clair : même les poches de résistance les plus discrètes seront traquées sans relâche.
Hong Kong : l’exception qui confirme la règle ?
Pendant que le continent resserre l’étau, la région administrative spéciale de Hong Kong adopte une trajectoire radicalement opposée. Les autorités monétaires locales préparent activement l’attribution des premières licences de stablecoins pour le mois de mars 2026.
Un cadre légal ambitieux déjà en place
Hong Kong a promulgué une ordonnance spécifique sur les stablecoins obligeant toute émission visant le public local ou adossée au dollar hongkongais à obtenir une licence. Des dizaines de dossiers ont déjà été déposés, certains par des géants de la tech chinoise qui cherchent à contourner – au moins partiellement – les restrictions du continent.
Les usages envisagés vont des paiements transfrontaliers aux systèmes de dépôts tokenisés pour les banques étrangères. L’ambition affichée est claire : faire de Hong Kong une place forte régionale pour la finance numérique régulée.
Un équilibre politique délicat
Ce grand écart entre les deux territoires chinois n’est pas anodin. Il reflète une stratégie à plusieurs niveaux : maintenir un contrôle absolu sur le continent tout en laissant une vitrine internationale dynamique et attractive pour les capitaux étrangers.
Mais cette dualité n’est pas sans risque. Plusieurs observateurs s’interrogent sur la capacité réelle de Pékin à empêcher que des flux importants ne transitent par Hong Kong pour revenir ensuite vers le continent via des canaux plus ou moins opaques.
Pourquoi une telle fermeté en 2026 ?
Plusieurs facteurs expliquent ce nouveau durcissement.
- La montée en puissance des stablecoins adossés au dollar américain, qui captent une part croissante des flux financiers internationaux.
- Les preuves récentes de l’utilisation massive de ces instruments par des réseaux criminels organisés pour blanchir de l’argent ou contourner les sanctions.
- La volonté de protéger le futur yuan numérique (e-CNY) et d’éviter toute concurrence privée, même chinoise.
- Une méfiance structurelle envers toute technologie qui permettrait de contourner les contrôles de capitaux.
Tous ces éléments convergent vers une même conclusion : pour Pékin, la stabilité financière et la sécurité nationale passent avant toute forme d’innovation décentralisée non maîtrisée.
Quelles conséquences pour l’écosystème mondial ?
À court terme, de nombreux projets RWA et stablecoins « chinois » vont soit migrer vers d’autres juridictions, soit tout simplement disparaître. Cela risque de ralentir temporairement l’adoption de ces technologies en Asie.
À moyen terme cependant, l’effet pourrait être inverse : en forçant les entrepreneurs à s’exiler réglementairement, la Chine pourrait paradoxalement accélérer la création de hubs concurrents à Dubaï, Singapour ou même… Hong Kong.
Vers une fracture numérique sino-occidentale plus profonde ?
La décision chinoise intervient dans un contexte géopolitique tendu. Les États-Unis scrutent de près l’évolution de Hong Kong et n’hésitent pas à qualifier certaines initiatives de tentative de contournement de la suprématie du dollar.
De son côté, Pékin voit dans les stablecoins privés un cheval de Troie potentiel de l’influence américaine. Cette grille de lecture sécuritaire rend tout compromis très difficile à court terme.
Et le yuan numérique dans tout ça ?
Le e-CNY continue son déploiement progressif. Les autorités insistent sur le fait qu’il s’agit de la seule forme numérique légitime et contrôlée de la monnaie nationale. Toute autre initiative privée est perçue comme une menace directe.
Cette stratégie rappelle celle adoptée il y a quelques années avec les fintechs : laisser se développer des acteurs privés très innovants… puis les ramener fermement sous contrôle étatique dès qu’ils deviennent trop puissants ou trop autonomes.
Conclusion : deux Chines, deux visions du futur numérique
En 2026, la Chine offre le spectacle fascinant – et parfois dérangeant – de deux systèmes qui cohabitent à quelques kilomètres de distance seulement : d’un côté un continent ultra-verrouillé, de l’autre une région administrative qui court après le titre de place forte crypto-asiatique.
Ce grand écart durera-t-il ? Les entrepreneurs du monde entier observent, attendant de voir lequel des deux modèles finira par l’emporter : la fermeture totale ou l’ouverture très encadrée. Pour l’instant, la réponse reste incertaine… mais les prochains mois s’annoncent décisifs.
(Environ 3200 mots)









