Imaginez un instant : deux pays que tout semblait opposer depuis près d’une décennie, soudain réunis autour d’une même table, avec des sourires mesurés mais bien réels. C’est exactement ce qui se déroule actuellement à Pékin, où le Premier ministre canadien Mark Carney effectue une visite qui pourrait bien redessiner les relations entre Ottawa et la Chine.
Ce déplacement n’est pas anodin. Il intervient après des années de crises successives, de déclarations acerbes et de représailles commerciales. Aujourd’hui, les deux capitales semblent prêtes à tourner une page particulièrement douloureuse de leur histoire bilatérale.
Un dégel diplomatique très attendu
Le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi n’a pas mâché ses mots. Il a qualifié cette visite de véritable tournant dans les relations entre les deux pays. Selon lui, il s’agit d’un « moment symbolique » qui pourrait ouvrir la voie à une nouvelle ère de coopération.
Pour bien comprendre l’importance de cette déclaration, il faut remonter le fil du temps. La dernière visite d’un chef de gouvernement canadien en Chine remonte à décembre 2017. Depuis, le silence diplomatique de haut niveau était presque total.
Retour sur une décennie de tensions
Tout commence réellement en 2018. L’arrestation au Canada d’une haute responsable du groupe chinois Huawei, sur demande des autorités américaines, a déclenché une crise majeure. Presque immédiatement, deux citoyens canadiens ont été arrêtés en Chine, officiellement pour espionnage.
Ces événements ont marqué le début d’une longue période de défiance mutuelle. Les échanges de haut niveau se sont raréfiés, les accusations d’ingérence ont fusé et les relations économiques ont souffert de cette glaciation politique.
Même après la libération des deux Canadiens et de la dirigeante de Huawei, la confiance n’est jamais vraiment revenue. Chaque nouveau dossier semblait rouvrir de vieilles blessures.
L’été 2024 : le retour des hostilités commerciales
Alors que les esprits semblaient enfin s’apaiser, l’année 2024 a vu naître un nouveau front : le terrain économique. Le Canada a décidé d’imposer des surtaxes sur les véhicules électriques chinois ainsi que sur certains produits en acier.
Pékin n’a pas tardé à répliquer. Parmi les produits ciblés : le canola canadien, cet oléagineux dont le Canada est l’un des premiers producteurs mondiaux et qui sert autant à l’alimentation animale qu’à la fabrication de biocarburants.
« Nous sommes convaincus que ces entretiens ouvriront de nouvelles perspectives pour les relations bilatérales. »
Déclaration de Wang Yi lors de sa rencontre avec la ministre canadienne des Affaires étrangères
Cette guerre commerciale larvée a pesé sur les échanges. Les statistiques officielles chinoises publiées récemment montrent une baisse significative des importations canadiennes par la Chine en 2025, alors que les exportations chinoises vers le Canada ont légèrement progressé.
Les objectifs concrets de Mark Carney
Le nouveau Premier ministre canadien, en poste depuis mars 2025, a fait de la diversification commerciale l’un des axes majeurs de sa politique étrangère. Il l’avait déjà affirmé clairement dès octobre lors d’un premier échange avec le président chinois en marge d’un sommet régional.
Mark Carney souhaite que le Canada double ses exportations vers les pays autres que les États-Unis d’ici 2035. Dans cette stratégie, la Chine occupe une place centrale en tant que deuxième partenaire commercial du pays.
L’agenda de cette visite est donc chargé : discussions sur le canola, sur les véhicules électriques, sur l’acier, mais aussi sur la nécessité de « gérer correctement les divergences » selon l’expression consacrée par la diplomatie chinoise.
Un contexte géopolitique particulier
Il serait difficile de comprendre ce rapprochement sans mentionner le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025. Les deux pays, bien que dans des positions différentes, subissent les conséquences des politiques commerciales agressives de l’administration américaine.
Le Canada, dépendant historique de son voisin du sud, cherche à réduire cette dépendance. La Chine, de son côté, fait face à des restrictions et des surtaxes américaines sur de nombreux produits stratégiques.
Cette situation crée paradoxalement un terrain d’entente entre Ottawa et Pékin : celui des pays qui souhaitent préserver un système commercial multilatéral face à la montée du protectionnisme unilatéral.
Le programme chargé de la visite
Arrivé mercredi soir, Mark Carney enchaîne les rendez-vous de haut niveau. Après une rencontre déjà réalisée avec Wang Yi, il doit s’entretenir successivement avec :
- Zhao Leji, président du comité permanent de l’Assemblée populaire nationale et numéro trois du régime
- Li Qiang, Premier ministre chinois
- Le président Xi Jinping, avec lequel il partagera un déjeuner de travail vendredi
Ce programme illustre bien l’importance que Pékin accorde à cette visite. Il est rare qu’un dirigeant étranger rencontre autant de hauts responsables en si peu de temps.
Quel avenir pour le commerce sino-canadien ?
Les échanges commerciaux entre les deux pays ont atteint 89,62 milliards de dollars américains en 2025. Un chiffre impressionnant, mais qui cache une réalité plus contrastée.
Si les exportations chinoises vers le Canada ont augmenté de 3,2 % sur un an, les importations chinoises de produits canadiens ont reculé de 10,4 %. Le canola, autrefois produit phare des exportations canadiennes vers la Chine, a particulièrement souffert des tensions.
| Année | Volume total des échanges | Solde |
| 2025 | 89,62 milliards $ US | Déficit pour le Canada (>6 milliards $) |
Le défi pour Mark Carney sera donc double : obtenir des avancées concrètes sur les dossiers en suspens tout en posant les bases d’une relation commerciale plus équilibrée et durable.
La question de la confiance politique
Au-delà des dossiers économiques, la Chine insiste sur la nécessité de « renforcer la confiance politique mutuelle ». Cette expression, omniprésente dans la communication officielle chinoise, traduit une attente claire : que le Canada adopte une posture plus indépendante vis-à-vis de Washington.
Du côté canadien, la marge de manœuvre reste étroite. Les liens économiques, historiques et sécuritaires avec les États-Unis demeurent incomparablement plus forts que ceux avec la Chine.
Vers une relation pragmatique ?
Ce qui se dessine aujourd’hui ressemble davantage à une realpolitik assumée qu’à une véritable réconciliation des valeurs. Les deux pays savent qu’ils ont besoin l’un de l’autre sur le plan économique, même si leurs visions du monde divergent profondément.
La visite de Mark Carney pourrait donc marquer le début d’une relation plus pragmatique, où les divergences sont reconnues mais où la coopération sur des intérêts communs devient possible.
Après des années de confrontation, ce simple retour du dialogue au plus haut niveau constitue déjà un progrès significatif. Reste à savoir si ce dégel se transformera en véritable réchauffement ou restera une simple parenthèse dans une relation structurellement complexe.
Les prochains mois seront déterminants. Les dossiers du canola, des véhicules électriques et de l’acier serviront de baromètre à cette nouvelle phase des relations sino-canadiennes.
Une chose est sûre : le monde observe attentivement ce qui se passe actuellement à Pékin. Dans un contexte géopolitique de plus en plus fragmenté, chaque geste de réconciliation entre grandes puissances est scruté avec attention.
À suivre donc, avec la plus grande attention.









