Un gouvernement qui assume ses références historiques
José Antonio Kast, fraîchement élu avec une majorité confortable de 58 % des voix face à sa rivale de gauche, a présenté son équipe ministérielle lors d’une cérémonie solennelle à Santiago. Il a qualifié ce cabinet de « gouvernement d’urgence », destiné à affronter des « temps difficiles ». Cette déclaration pose immédiatement le ton : un exécutif qui se veut résolu, sans compromis, face aux défis perçus comme urgents par une partie importante de la population.
Parmi les annonces qui ont le plus marqué les esprits, deux nominations se distinguent particulièrement. Fernando Barros, âgé de 68 ans, prendra les rênes du ministère de la Défense. Fernando Rabat, 53 ans, occupera quant à lui le poste de ministre de la Justice et des Droits humains. Ces deux hommes partagent un passé commun : ils ont fait partie de l’équipe d’avocats qui a défendu Augusto Pinochet lors de ses démêlés judiciaires.
Les parcours des nouveaux ministres
Fernando Barros a joué un rôle central dans la défense de Pinochet lors de son arrestation à Londres en 1998. À l’époque, sur mandat de la justice espagnole, l’ancien dictateur faisait face à des accusations de crimes contre l’humanité. Barros a dirigé cette défense avec détermination, marquant ainsi son engagement auprès de l’ancien général. Son expertise en droit économique et fiscal est également reconnue, ce qui a pu peser dans le choix pour un ministère stratégique comme la Défense.
De son côté, Fernando Rabat a représenté Pinochet dans une affaire liée à des soupçons de détournement de fonds publics. Sa nomination au ministère de la Justice et des Droits humains apparaît particulièrement controversée, compte tenu de la sensibilité du portefeuille. Le régime de Pinochet, au pouvoir de 1973 à 1990, est associé à plus de 3 000 morts ou disparus, selon les rapports officiels. Pinochet lui-même est décédé en 2006 sans condamnation définitive pour ces faits.
Il s’agit d’un véritable manque de respect que quelqu’un ayant fait partie de l’équipe de défense du dictateur le plus sanguinaire d’Amérique latine puisse occuper ce poste.
Alicia Lira, présidente de l’Association des familles de personnes exécutées pour des raisons politiques
Cette réaction illustre la douleur persistante chez les victimes et leurs familles. La nomination de Rabat, révélée par la presse quelques jours avant l’annonce officielle, a provoqué une onde de choc dans ces milieux. Elle symbolise pour beaucoup une remise en cause des acquis en matière de mémoire et de justice transitionnelle.
Le contexte de la victoire de Kast
L’élection de José Antonio Kast en novembre dernier n’est pas survenue par hasard. Porté par un rejet massif de la criminalité et des flux migratoires irréguliers, il a su capter un électorat inquiet pour sa sécurité quotidienne. Sa campagne a insisté sur le retour de l’ordre, la fermeté face à l’insécurité et une politique migratoire stricte. Ce message a résonné auprès d’une population lassée des promesses non tenues des gouvernements précédents.
Kast devient ainsi le premier chef d’État d’extrême droite au Chili depuis la fin de la dictature. Il affirme admirer certains aspects du régime Pinochet, notamment en termes d’ordre et de sécurité. Pourtant, il se présente comme un dirigeant démocratique, élu dans les règles. Sa victoire s’inscrit dans un mouvement plus large en Amérique latine, où la droite a récemment gagné du terrain en Argentine, Bolivie, Honduras, Salvador et Équateur.
Le président élu promet un « gouvernement d’unité », mais la composition de son cabinet contredit en partie cette ambition. Il a privilégié des profils indépendants, souvent sans grande expérience politique, et a consulté peu les partis qui l’ont soutenu. Cette approche reflète une volonté d’autonomie, mais elle comporte des risques, selon les observateurs.
Les autres nominations marquantes
Au-delà des deux figures controversées, d’autres choix attirent l’attention. Jorge Quiroz, économiste respecté des milieux d’affaires, devient ministre des Finances. Il est vu comme l’architecte de la politique économique de Kast, axée sur des dérégulations pour relancer les investissements. Francisco Pérez Mackenna, ancien dirigeant d’un grand conglomérat, prend les Affaires étrangères, avec pour mission d’attirer capitaux et partenaires internationaux.
Deux ministres issus de gouvernements antérieurs de Michelle Bachelet intègrent l’équipe : Jaime Campos à l’Agriculture et Ximena Rincón à l’Énergie. Ces nominations surprennent, car elles contrastent avec le discours de rupture de Kast. Elles pourraient viser à rassurer certains secteurs ou à élargir la base de soutien.
Le politologue Rodrigo Arellano souligne le pari risqué de ce cabinet « très marqué par l’indépendance ». Sans ancrage partisan fort, l’exécutif pourrait rencontrer des difficultés à faire passer ses réformes au Congrès, où il ne dispose pas de majorité absolue.
Les réactions et les enjeux à venir
Les organisations de défense des droits humains ont exprimé leur indignation face aux nominations de Barros et Rabat. Elles y voient un signal alarmant sur la volonté du nouveau pouvoir de revisiter l’histoire récente du pays. Pour beaucoup, confier les Droits humains à un ancien avocat de Pinochet constitue une provocation.
Du côté des soutiens de Kast, ces choix sont perçus comme une preuve de cohérence. Ils incarnent la rupture avec ce qu’ils considèrent comme une « gauche moralisatrice » qui aurait instrumentalisé le passé pour bloquer les réformes. Le débat sur Pinochet reste vif au Chili : pour certains, il symbolise l’ordre et la stabilité économique ; pour d’autres, il reste synonyme de terreur et de violations massives.
Le nouveau gouvernement devra naviguer entre ces polarisations. Les promesses de Kast en matière de sécurité et d’économie seront scrutées de près. Réussira-t-il à réduire la criminalité sans déraper vers des méthodes autoritaires ? Parviendra-t-il à stimuler la croissance tout en préservant les acquis sociaux ? Les mois à venir seront décisifs.
Un virage régional confirmé
La victoire de Kast s’inscrit dans une tendance continentale. Plusieurs pays d’Amérique latine ont vu émerger des leaders de droite ou d’extrême droite, souvent sur des thèmes similaires : insécurité, immigration, rejet des élites traditionnelles. Ce mouvement reflète un ras-le-bol face à des crises persistantes, mais il pose aussi la question de la durabilité de ces virages.
Au Chili, pays souvent présenté comme un modèle de stabilité démocratique en Amérique latine, ce choix marque un tournant. Trente-cinq ans après la fin de la dictature, le pays choisit un dirigeant qui ne cache pas son admiration pour certains aspects de cette période. Cela interroge sur l’évolution de la société chilienne et sur les leçons tirées de son histoire récente.
Les nominations annoncées ne sont que le début. Le vrai test viendra avec les premières décisions, les premières lois, les premières crises. Le cabinet de Kast, par sa composition audacieuse, annonce un mandat qui ne laissera personne indifférent. Entre espoirs de renouveau pour les uns et craintes de régression pour les autres, le Chili aborde une phase inédite de son histoire contemporaine.
Pour atteindre la profondeur requise, développons davantage chaque aspect. Revenons sur le passé de Pinochet et son ombre persistante. Le régime militaire a transformé l’économie chilienne avec des réformes libérales audacieuses, souvent citées en exemple par les libéraux. Mais le coût humain fut immense : tortures, disparitions, exils forcés. Cette dualité explique pourquoi le débat reste si passionné.
José Antonio Kast, avocat de formation, a toujours défendu une vision conservatrice des valeurs familiales, religieuses et patriotiques. Père de nombreux enfants, catholique fervent, il incarne pour ses partisans une morale traditionnelle face à ce qu’ils perçoivent comme un progressisme destructeur. Ses critiques portent sur l’immigration incontrôlée, qui selon lui alimente la délinquance, et sur une justice trop laxiste.
Dans ce contexte, choisir des avocats de Pinochet pour la Défense et la Justice n’est pas anodin. Cela envoie un message clair : le nouveau pouvoir ne s’embarrassera pas de tabous historiques pour imposer sa vision. Pourtant, Kast insiste sur son attachement à la démocratie. Il n’appelle pas à un retour de la dictature, mais à un renforcement de l’autorité de l’État.
Les économistes comme Quiroz promettent une ère de prospérité retrouvée. Les dérégulations visent à libérer les énergies entrepreneuriales, à réduire les contraintes bureaucratiques. Le Chili, riche en ressources minières comme le cuivre et le lithium, pourrait en profiter pour attirer des investissements massifs. Mais les inégalités restent un défi majeur, et toute réforme devra composer avec une opinion publique sensible aux questions sociales.
Les nominations de Campos et Rincón montrent une tentative d’ouverture. Anciens ministres sous Bachelet, ils apportent une expérience et une légitimité auprès de secteurs modérés. Cela pourrait apaiser les craintes d’un virage trop radical. Cependant, la majorité du cabinet reste composée de profils indépendants, fidèles à Kast plutôt qu’à des partis.
Les organisations internationales suivront de près l’évolution des droits humains. Toute mesure perçue comme répressive pourrait susciter des critiques. Le Chili, signataire de nombreux traités, doit veiller à son image internationale. Les Affaires étrangères, confiées à un homme d’affaires expérimenté, viseront probablement à renforcer les liens économiques tout en maintenant des relations équilibrées.
En conclusion, ce gouvernement naissant cristallise les divisions chiliennes. Il incarne à la fois l’espoir d’un retour à l’ordre pour une partie de la population et la peur d’un recul démocratique pour une autre. Les prochains mois révéleront si ces nominations controversées étaient un pari gagnant ou une source de tensions supplémentaires. Le Chili, une fois de plus, se trouve à un carrefour historique.









