Imaginez un jeune homme de 21 ans, plein d’idéaux, qui part manifester pour un Chili plus juste. Quelques heures plus tard, il se réveille dans un hôpital, plongé dans l’obscurité totale. Ses yeux ont été irrémédiablement détruits par des projectiles tirés par les forces de l’ordre. Cette histoire n’est pas une fiction : elle porte un nom, Gustavo Gatica, devenu l’un des visages les plus marquants de l’immense mouvement social qui a secoué le Chili en 2019.
Le 8 novembre 2019, au cœur de Santiago, ce qui devait être une nouvelle journée de mobilisation pacifique se transforme en cauchemar pour des centaines de personnes. Parmi elles, Gustavo Gatica. Son cas va cristalliser les accusations de violence excessive portées contre la police chilienne pendant toute cette période de contestation sociale sans précédent.
Un acquittement qui ravive les plaies de l’explosion sociale
Le mardi, la justice chilienne a rendu un verdict qui a immédiatement fait réagir une grande partie de la société : l’ancien officier de police poursuivi pour avoir causé les graves blessures oculaires de Gustavo Gatica a été acquitté. La juge a estimé que le tir relevait de la légitime défense face à une menace potentiellement mortelle.
Ce jugement ne fait pas que clore un dossier judiciaire. Il rouvre aussi, de manière brutale, le débat sur la responsabilité des forces de l’ordre lors des manifestations de 2019-2020, sur l’impunité supposée et sur la manière dont le pays traite les blessures infligées à ses propres citoyens.
Retour sur le drame du 8 novembre 2019
Ce jour-là, comme beaucoup d’autres durant l’explosion sociale, les rues de la capitale chilienne sont le théâtre d’affrontements intenses entre manifestants et forces de l’ordre. Gustavo Gatica, alors étudiant en psychologie, se trouve au milieu de la foule. Très rapidement, il est touché aux deux yeux par des plombs de caoutchouc.
Les médecins ne pourront rien faire : le jeune homme perd définitivement la vue. En quelques secondes, sa vie bascule. Il devient l’un des symboles les plus puissants de la répression policière durant cette période historique.
« Je ne voulais pas mourir sans savoir qui était la personne qui m’a tiré dessus »
Gustavo Gatica à la sortie du tribunal
Cette phrase prononcée après le verdict résume à elle seule le combat que mène Gustavo depuis plus de cinq ans : celui de la vérité, avant même celui de la justice.
Plus de 400 personnes atteintes aux yeux : un bilan terrifiant
Le cas de Gustavo Gatica n’est malheureusement pas isolé. Les rapports officiels ont établi que plus de 400 personnes ont subi des blessures oculaires graves à cause de projectiles lancés par les forces de l’ordre durant les mois de mobilisation. Certains ont perdu un œil, d’autres les deux, comme Gustavo.
Ces chiffres impressionnants interrogent directement les protocoles d’intervention des carabiniers chiliens à cette époque. L’usage massif de balles en caoutchouc et de gaz lacrymogènes a été pointé du doigt par de très nombreuses organisations internationales de défense des droits humains.
- Plus de 400 cas documentés de lésions oculaires
- Des projectiles tirés à courte distance et à hauteur de visage
- Des milliers de blessés au total durant la crise sociale
- Au moins trente décès liés aux manifestations
Ce bilan humain très lourd continue d’alimenter les discussions sur les limites de l’usage de la force dans un contexte démocratique.
La thèse de la légitime défense retenue par la justice
La juge en charge du dossier a considéré que l’ancien lieutenant-colonel avait agi dans le cadre de la légitime défense. Selon la décision judiciaire, le policier faisait face à « une agression illégitime potentiellement mortelle » au moment où il a fait usage de son arme.
Le tribunal a toutefois reconnu un point essentiel pour la victime : c’est bien cet officier qui a tiré les projectiles ayant causé la cécité de Gustavo Gatica. Cette reconnaissance officielle constitue d’ailleurs l’un des rares éléments positifs retenus par le jeune homme après l’audience.
Les réactions immédiates : entre soulagement et colère
Présent dans la salle d’audience, Gustavo Gatica n’a pas caché sa profonde déception face au verdict. Pourtant, il a exprimé un certain soulagement : après des années de combat, il sait désormais avec certitude qui est l’auteur des tirs qui l’ont rendu aveugle.
Il a immédiatement annoncé son intention de faire appel de la décision. Ce recours pourrait relancer le débat judiciaire et maintenir la pression sur les institutions.
« Il n’est pas acceptable que, dans ce pays, le parquet ait poursuivi les carabiniers »
Claudio Crespo à sa sortie du tribunal
De son côté, l’ancien officier a salué le jugement, estimant que les policiers n’avaient fait que leur travail durant la crise : défendre les habitants et tenter de rétablir l’ordre public.
Gustavo Gatica, du symbole de la répression au député
L’histoire de Gustavo Gatica ne s’arrête pas à son handicap. Quelques années après le drame, il décide de s’engager en politique. En décembre dernier, les électeurs chiliens l’ont choisi comme député, lui offrant une tribune nationale pour continuer à porter les revendications du mouvement social de 2019.
Son parcours est exemplaire de la capacité de résilience et de transformation d’une victime en acteur politique influent. Devenu aveugle, il refuse de se laisser définir uniquement par son handicap et choisit de transformer sa douleur en combat collectif.
Une société chilienne toujours profondément fracturée
Le verdict dans l’affaire Gatica montre à quel point la société chilienne reste fracturée par les événements de 2019. D’un côté, ceux qui estiment que les forces de l’ordre ont été injustement mises en cause ; de l’autre, ceux qui dénoncent une impunité systématique et un manque de reconnaissance des violations des droits humains.
Cette polarisation se retrouve dans les réactions politiques, médiatiques et citoyennes qui ont suivi l’annonce du jugement. Pour beaucoup, cette affaire symbolise l’incapacité du pays à solder les comptes de l’explosion sociale.
Les suites possibles : appel et mobilisation
L’appel annoncé par Gustavo Gatica pourrait durer plusieurs années. Durant cette période, l’affaire continuera probablement d’être un point de cristallisation des tensions sociales au Chili.
Les organisations de défense des droits humains, les collectifs de victimes et une partie importante de la jeunesse chilienne suivent de très près l’évolution du dossier. Beaucoup espèrent qu’une instance supérieure viendra corriger ce qu’ils considèrent comme une injustice flagrante.
Réflexion sur la mémoire collective et la réconciliation
Plus largement, cette décision judiciaire pose la question de la mémoire collective au Chili. Comment un pays peut-il avancer lorsque les blessures du passé restent ouvertes ? Comment réconcilier les différentes visions de ce qui s’est passé durant ces mois de mobilisation intense ?
Le cas Gatica n’est qu’un exemple parmi d’autres, mais il est particulièrement parlant. Il montre qu’au-delà des procès, c’est toute une société qui cherche encore à comprendre, à digérer et peut-être à dépasser les événements de 2019.
Le chemin vers une véritable réconciliation semble encore long. Pourtant, la présence de Gustavo Gatica au Parlement, la détermination des victimes à obtenir justice, et l’attention internationale portée à ces affaires montrent que la parole des citoyens continue de peser dans le débat public.
Ce jugement, aussi controversé soit-il, ne mettra probablement pas un point final à cette histoire. Au contraire, il pourrait bien constituer un nouveau chapitre d’un combat qui dure depuis plus de cinq ans et qui, visiblement, est encore loin d’être terminé.
« Les blessures physiques peuvent parfois guérir. Les blessures à l’âme et à la confiance dans les institutions, elles, mettent beaucoup plus de temps. »
L’avenir dira si le Chili parviendra à refermer ces pages douloureuses de son histoire récente, ou s’il continuera à les rouvrir régulièrement, comme un rappel incessant que certaines blessures restent vives dans la mémoire collective.









