Imaginez un matin ordinaire dans une petite vallée isolée, où le soleil se lève doucement sur des collines rocailleuses. Des familles entassent en silence leurs maigres possessions sur de vieux camions, démontent péniblement des enclos de fortune pour leurs moutons. Les regards sont résignés, les gestes lents, comme si chaque mouvement coûtait un morceau de leur histoire. C’est la scène qui se déroule actuellement à Ras Ein al-Auja, un hameau bédouin palestinien niché dans la vallée du Jourdain, où la vie semble s’éteindre sous une pression invisible mais implacable.
Une communauté au bord de l’effondrement
Depuis deux années maintenant, les habitants de ce village vivent au rythme de la peur quotidienne. Les attaques répétées, les intrusions nocturnes, les menaces constantes ont fini par briser la résistance d’une population qui avait pourtant choisi de rester ancrée à sa terre. Ce qui était autrefois un lieu d’autosuffisance tranquille est devenu un espace de tension permanente.
Les familles, environ 130 au total, ont vu leur nombre fondre comme neige au soleil. Près de la moitié d’entre elles ont déjà pris la décision douloureuse de partir. Certaines ont chargé leurs affaires dès le début janvier, d’autres suivent le mouvement, emportant avec elles non seulement leurs biens, mais aussi une partie de leur identité culturelle.
Le rôle central de la source d’eau
Au cœur de la vie de cette communauté se trouve une source précieuse, celle qui a donné son nom au village : Ras Ein al-Auja. Cette eau claire et abondante permettait autrefois aux troupeaux de s’abreuver et aux cultures de survivre dans cet environnement aride. Elle symbolisait l’indépendance des habitants face aux aléas du climat.
Mais au printemps dernier, cette ressource vitale a été détournée. Les conduites ont été sabotées, l’accès restreint. Sans cette eau, maintenir des animaux et subvenir aux besoins quotidiens est devenu presque impossible. La source, autrefois source de vie, est devenue le symbole d’une perte irrémédiable.
La stratégie du colonialisme pastoral
Les observateurs spécialisés parlent d’une méthode bien rodée : le colonialisme pastoral. Elle consiste à installer des troupeaux appartenant à des colons dans les zones de pâturage traditionnelles des bédouins. Ces troupeaux concurrents épuisent rapidement les ressources herbagères, créant une rivalité artificielle pour l’espace vital.
Les bergers palestiniens se retrouvent alors dans une situation intenable. S’ils défendent leurs terres, ils risquent des confrontations violentes. S’ils laissent faire, leurs animaux dépérissent. Cette pression économique s’ajoute aux agressions physiques et aux intimidations, formant un cercle vicieux qui pousse à l’abandon.
Les installations des colons ont évolué au fil du temps. Ce qui avait commencé par des caravanes précaires s’est transformé en constructions solides, avec fondations et infrastructures. Certaines se trouvent désormais à quelques dizaines de mètres seulement des habitations bédouines, renforçant le sentiment d’encerclement.
Les témoignages poignants des habitants
Ce qui se passe aujourd’hui, c’est l’effondrement total de la communauté à la suite des attaques continues et répétées des colons, jour et nuit, depuis deux ans.
Un habitant du village
Ces mots reflètent le désarroi profond d’une population qui se sent abandonnée. Les hommes se relaient pour protéger leurs familles, mais face à une force supérieure, leurs efforts semblent vains. Chaque tentative de résistance entraîne souvent l’intervention des autorités, qui interviennent en faveur des colons.
Si vous défendez votre maison, la police ou l’armée viennent vous arrêter. Nous ne pouvons rien faire.
Un autre résident
Cette impuissance face à l’injustice crée un sentiment de résignation mêlé à une profonde tristesse. Les familles ne partent pas par choix, mais parce que rester est devenu invivable au quotidien.
Les conséquences sur le mode de vie traditionnel
Les bédouins palestiniens de cette région sont majoritairement des éleveurs. Leur existence est rythmée par les saisons, les besoins de leurs troupeaux, les déplacements limités pour trouver de nouveaux pâturages. Cette vie semi-nomade, adaptée au désert, constitue une culture riche et ancienne.
Aujourd’hui, cette culture est menacée de disparition. Les troupeaux sont dispersés, certains bergers ont déjà envoyé leurs animaux vers d’autres régions plus au sud, comme autour d’Hébron. Mais même là, la sécurité n’est pas garantie, et de nouveaux déplacements pourraient survenir.
Ce qui est perdu dépasse largement la perte matérielle des habitations. C’est une identité entière qui s’effrite, un savoir-faire ancestral qui risque de s’éteindre avec les générations futures contraintes à l’urbanisation forcée.
Le contexte plus large de la colonisation
Depuis l’occupation de la Cisjordanie en 1967, les colonies se sont multipliées. Plus de 500 000 personnes y vivent désormais, dans des implantations qui s’étendent progressivement. Bien que la majorité des colons ne participent pas directement aux violences, une minorité active suffit à créer un climat de terreur permanent.
Dans la vallée du Jourdain, zone stratégique et fertile, l’expansion est particulièrement visible. Les messages hostiles peints sur les routes, les outposts illégaux qui surgissent du jour au lendemain, tout concourt à rendre la vie des Palestiniens insupportable.
Les autorités ont augmenté leur présence dans la région suite aux incidents récents, affirmant vouloir prévenir les frictions. Pourtant, les habitants rapportent que cette présence ne les protège pas efficacement des agressions.
Les risques des déplacements successifs
Quitter Ras Ein al-Auja ne signifie pas forcément trouver la paix. Plusieurs familles ont déjà connu des déplacements multiples. Elles s’installent dans une autre zone rurale de la zone C – entièrement sous contrôle israélien – pour découvrir peu après que la même dynamique se reproduit.
Les exemples voisins, comme le village de Jiftlik, montrent que ces mouvements ne sont souvent que temporaires. Les bédouins se retrouvent piégés dans une spirale de déplacements forcés, sans solution durable.
Cette instabilité permanente empêche toute forme de développement, d’éducation stable pour les enfants, de projets d’avenir. Elle maintient les communautés dans un état de vulnérabilité chronique.
Une perte qui dépasse le local
Ce qui se joue dans ce petit hameau concerne bien plus qu’une poignée de familles. C’est un pan entier du patrimoine palestinien qui est en train de s’effacer. Le mode de vie bédouin, avec ses traditions, son rapport particulier à la terre et aux animaux, disparaît sous les yeux du monde.
Les colons ont complètement détruit le mode de vie bédouin, ont annihilé sa culture et son identité et utilisé tous les moyens pour transformer d’une manière globale le mode de vie bédouin, entraînant la destruction totale de la vie.
Un membre de la communauté
Ces paroles résonnent comme un cri d’alarme. Elles soulignent que la violence physique s’accompagne d’une destruction culturelle profonde et intentionnelle.
Vers quel avenir ?
Les familles restantes se demandent encore combien de temps elles pourront tenir. Certaines envisagent de rejoindre des villes, d’autres cherchent désespérément un nouvel endroit où s’installer. Mais partout plane la même menace : celle de voir l’histoire se répéter.
Dans cette région isolée, entre les collines et la plaine qui s’étend vers l’est, le silence qui suit le départ des camions est assourdissant. Il porte avec lui les échos d’une vie qui s’éteint, d’une résistance qui s’essouffle, d’un peuple qui refuse pourtant d’oublier ses racines.
Le drame de Ras Ein al-Auja n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un mouvement plus large qui touche plusieurs communautés dans la vallée du Jourdain et au-delà. Il pose des questions fondamentales sur la cohabitation, le droit à la terre, la protection des minorités et la préservation des cultures ancestrales.
Pour l’instant, les camions continuent de charger les derniers biens, les enfants regardent leurs parents avec des yeux pleins d’incompréhension, et la source, autrefois généreuse, coule désormais pour d’autres. Le village se vide, mais la mémoire des habitants reste vivante, ancrée dans cette terre qu’ils ont dû quitter malgré eux.
Ce récit n’est pas terminé. Il continue de s’écrire chaque jour, dans les regards fatigués des bédouins, dans les enclos vides, dans le vent qui balaie les collines désormais silencieuses. Et tant qu’il y aura des voix pour le raconter, il restera une trace de ce qui fut, et de ce qui aurait pu être.









